Douane-tunisie-terrorisme-belge

Dans la rocambolesque affaire de la saisie par la douane d’un conteneur d’armes, qualifié pendant plus d’une semaine d’« arsenal de guerre », trop de gens se focalisent sur un possible traitement de faveur du ressortissant belge libéré depuis, mais presque personne ne parle du manque de déontologie des grands médias et des journalistes, qui ne conçoivent pas la presse comme ce qu’elle devrait être : un contre-pouvoir.

Dans les vieilles démocraties établies, être convié par les autorités à couvrir une conférence de presse peut être perçu comme « limite insultant », tant on y relaye quasi systématiquement une propagande officielle. En Tunisie, une grande partie du secteur encore un peu naïf de la presse affectionne encore l’idée d’être choyé : on aime à se faire inviter par les ministères, les journalistes y voient une certaine reconnaissance. On s’y sent important, on y prend soigneusement des notes et des vidéos, quitte à filmer les mêmes images que cinquante autres confrères filment eux aussi dans la salle.

Ainsi donc, les menottes qu’on croirait tout droit sorties d’un sex shop n’ont pas mis la puce à l’oreille de nos reporters en herbe. Il est vrai que, contrairement aux jeux Paintball identifiables au premier coup d’œil, les armes Airsoft sont celles qui se rapprochent le plus des armes réelles, dans un souci de mimétisme poussé des conditions du réel. Mais lorsqu’en duplex radio et télé confondus, des journalistes « sur place » pensent tirer leur légitimité du simple fait de leur proximité visuelle des dites armes, et nous assurent qu’ « il ne s’agit pas de jouets », nous sommes face à un cas d’école de bavure journalistique, du moins de mauvais journalisme.

Des organes annexes, auxiliaires du pouvoir exécutif

L’ensemble de la presse, y compris la TV nationale Wataniya 1 dans son JT, a relayé avec beaucoup de zèle et de précipitation l’affaire du conteneur d’armes dont il s’avère aujourd’hui qu’elles consistaient à 90% en des armes “Airsoft”. C’est là que réside le scandale. Pas tant dans l’incompétence de la douane. « You can’t blame the player for taking advantage of the game », dirait-on outre-Atlantique. En convoquant la presse, les services de douane savaient sans doute qu’ils auraient affaire à une presse obnubilée et docile.

Même lorsqu’elle tente de se rattraper, cette presse n’est toujours pas dans les minimas de l’éthique journalistique qui exigeraient des excuses, et préfère parler de « surprise » s’agissant de la nature des armes… Sorte d’aveu implicite qu’elle continue de subir l’info plutôt que de la faire et d’enquêter elle-même.

Pis, une grande partie des médias dominants continue de fonctionner telles des succursales du ministère de l’Intérieur, prenant pour argent comptant ce que dit la « dékhilya ». Ces derniers sont sur une ligne paranoïaque sensationnaliste quand il s’agit de terrorisme et d’effets d’annonce. Pourtant des précédents loufoques existent, comme lorsque tout le monde avait marché dans l’affaire du camp de scouts, présenté en grande pompe par le porte-parole du ministère de l’Intérieur comme un camp d’entraînement djihadiste dans le sud du pays en mars 2014.

Quant à la presse dite d’investigation en Tunisie, elle se résume encore trop souvent à entretenir des amitiés avec des policiers en civil ou des indicateurs qui vous filent des tuyaux et des scoops (et par la même occasion la propagande des syndicats de police) autour d’un café au centre-ville. D’où le nombre d’officines de presse que compte notamment la presse écrite. Interrogé par Shems FM, un officier de la Douane se présentera d’ailleurs avant tout comme membre d’un syndicat, avant de repartir dans les spéculations théâtrales en avançant que « l’affaire nous dépasse »…

Les politiques ne sont pas en reste et se sont emparés plus récemment de l’affaire. Alors que le ressortissant belge a été autorisé à quitter en vertu d’une convention bilatérale signée par la Tunisie, certains chefs de partis et députés « réclament la vérité » en séance plénière, non sans un certain opportunisme populiste, sur le passe-droit dont aurait bénéficié l’homme en question. Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde la douane.

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