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Loin de moi l’idée de vouloir tout justifier, enjoliver ou redorer les blasons. Car dans ce flux de demandes syndicales, certaines étaient plus que justifiées, d’autres auraient gagné à être valorisées, et d’autres encore n’avaient pas de place dans le paysage économique et social actuel. Mais avec cette mauvaise manie de ne pas s’attarder sur les détails, on a jeté le bébé avec l’eau du bain. Certaines bonnes intentions sont passées à la trappe et les plus nécessiteux d’entre nous, je pense notamment aux enseignants remplaçants, n’ont pas eu gain de cause, avec la dégradation de l’image du métier en prime. En effet, leur cas relève de l’exploitation légale organisée. Avec leur diplôme en poche mais le capes en moins, ils effectuent la même tâche que moi, sont payés moins que moitié moins, ne bénéficient d’aucune couverture sociale et sont payés à crédit. Ce sont les oubliés de la grève. Leur cas met en exergue l’opportunisme de certains syndicalistes qui ont vu dans cette grève l’occasion de briller et de gravir quelques échelons hiérarchiques. Ceci étant dit, fallait-il pour autant ne pas la faire cette grève ? Pas si sûre.

Parmi les demandes de départ figure l’élaboration d’une loi pour la protection des enseignants. En effet, la violence en milieu scolaire est devenue monnaie courante. Elle l’est devenue dans toutes les strates de la société actuelle. La raison selon moi est simple ; la violence fait partie intégrante de notre culture, de notre langage, de nos habitudes. Elle a toujours été là, tapie dans l’ombre ou exprimée au grand jour. Elle a toujours été exercée par les détenteurs d’un pouvoir, quel qu’il soit, sur leurs subordonnés. Ce climat d’insécurité et de chaos a été propice à sa remontée à la surface, à sa généralisation, puisque les lois ne sont respectées que lorsqu’elles sont appliquées. Certains l’élèvent même au rang du meilleur moyen d’exprimer l’intérêt, l’amour qu’on peut porter à autrui. Plus dangereux encore, certains enseignants pensent la même chose. Mais les enseignants ne sont-ils pas juste un échantillon de la société dont ils sont issus?

Je sais qu’on est supposés être l’exemple à suivre pour les générations futures. Mais concrètement, comment peut-on l’assurer ? Tout ce que j’ai dû faire pour devenir prof c’est réviser pendant un mois, passer un examen qui n’a rien à voir avec ce que j’ai révisé et enseigner des notions sans quasiment aucun rapport avec ce que l’on m’a appris au cours de mes études, et c’est tout. À quel moment dans tout cela ai-je prouvé mon aptitude à gérer une classe d’adolescents désorientés ? À quel moment ai-je fait preuve de pédagogie, de forte personnalité ou de capacité à gérer une situation de stress, qualités qui selon moi sont nécessaires à tout enseignant désireux de garder sa santé mentale intacte au-delà de quarante-ans ? L’impression que j’ai toujours eue : avoir été jetée dans la cage aux lions sans préparation aucune. Rien de ce que j’ai vécu ne pouvait me préparer à ce métier. Même pas le fait d’avoir été moi-même élève. Le passage de l’autre côté se fait non sans dégâts, de part et d’autres d’ailleurs, car dans ce pays, on apprend ce métier en l’exerçant, avec toutes les fautes qu’un débutant peut commettre. Le travail consiste essentiellement à faire face à des adolescents à l’image du pays, à l’image de leurs parents et de l’environnement qui les entoure. Pour la plupart, ils sont en perte de repères, en perte de valeurs. La plupart d’entre eux n’ont aucune ambition ni désir cachés qui viennent troubler leur sommeil la nuit autre que celui d’émigrer pour les garçons et de se marier pour les filles. Voilà les seules finalités qui les galvanisent. La violence, verbale ou physique, est la seule manière qu’ils ont pour régler leurs différends. Ils ne s’intéressent à rien, n’espèrent rien, ne rêvent pas et pour les plus aisés d’entre eux, ils passent des nuits entières sur “Facebook”. Alors, à essayer de les intéresser à autre chose ou à leur insuffler une ambition, j’ai parfois l’impression d’être “Sisyphe” qui s’acharne éternellement à pousser ce rocher en haut, tout en sachant pertinemment bien qu’il va immanquablement retomber avant d’atteindre le sommet.

Avec mes moyens limités, un programme scolaire désuet, une administration d’un autre âge et toute une armada de facteurs économiques et sociaux qui se sont alliés contre moi, je me sens incapable de faire mon métier comme il le faudrait. Et pour une ancienne idéaliste comme moi, cette pilule a eu beaucoup de mal à passer sans sentiment de culpabilité, sans désillusion douloureuse, dans une résignation amère. Alors pour tenir, j’essaye de penser à ces quelques élèves qui font l’exception, qui réalisent des progrès et qui, eux, ont encore de l’espoir.

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