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Hasard du calendrier judiciaire et politique respectivement en Egypte et en Tunisie, le 16 mai 2015 a connu un autre épisode de concordance entre les destinées des deux pays. Au moment où le pouvoir militaire égyptien décide l’exécution du premier président arabe élu au suffrage universel, certains sont tentés en Tunisie par la mise à mort morale de leurs adversaires politiques, avec une diabolisation croissante de l’ancien président Marzouki. Une campagne intimement liée à la criminalisation des mouvements sociaux dans le sud du pays.

Le 7 mars dernier, le pouvoir putschiste égyptien avait entamé l’application des centaines de peines de mort prononcées par une justice aux ordres, avec la pendaison du premier partisan des Frères musulmans. Dimanche 17 mars, six nouvelles exécutions ont été annoncées par le ministère de l’Intérieur, des jeunes pour la plupart, dont Abderrahmen Sid Rezk, un étudiant d’à peine 19 ans. Son corps a été rendu à sa famille dimanche.

Comme pour signifier sa détermination, le pouvoir loyal au général al Sissi défie donc l’opinion internationale. Quoique certains persistent à ne pas le croire capable d’exécuter le président destitué Mohamed Morsi, l’éventualité doit être prise au sérieux, d’autant que l’avis du Mufti égyptien est non contraignant. Une requête qui montre bien d’ailleurs que ce pouvoir tartuffe veille toujours à inscrire ses décisions dans le cadre d’une « bonne interprétation de l’islam ».

Aux côtés de Morsi, pas moins de 105 accusés supplémentaires ont également écopé de la peine capitale, dont 35 pour « espionnage ». Parmi eux, Sondos Asem, une activiste de 28 ans, ancienne collaboratrice du président Morsi chargée de la coordination médiatique internationale, actuellement étudiante à Oxford. Son cas précis montre, si besoin était, que nous sommes face à des sentences politiques maquillées en du judiciaire à consonance nationaliste.

Parfaitement anglophone, cette membre du Parti Liberté et Justice est emblématique de cette jeune génération révolutionnaire arabe engagée en politique, accusée par les théoriciens du complot d’avoir « trahi la nation » ou encore « d’intelligence avec une puissance étrangère ». En Tunisie, après l’annonce de la mort de Sofiane Chourabi par les autorités libyennes, certains, la plupart du temps sous couvert d’anonymat, ont refusé de lui rendre hommage sur les réseaux sociaux, dénonçant « un produit de Freedom House ».

Les trois chefs d’accusation du président Morsi renseignent sur l’esprit de sa sentence : ainsi le premier est d’avoir « fourni des rapports de sécurité à l’Iran ». Le deuxième est de s’être évadé de prison durant les évènements en marge de la révolution du 25 janvier 2011… Nous sommes donc, de façon contingente, littéralement face à une sentence de l’ère Moubarak, qui achève de mettre entre parenthèses la période janvier 2011 – juin 2013, en la mettant clairement hors la loi.

Le troisième chef d’accusation est « espionnage en faveur de l’organisation internationale des Frères musulmans et du mouvement palestinien Hamas en vue de mener des attaques terroristes dans le pays pour y semer le chaos et renverser l’Etat ». Une jurisprudence qui consacre une autre nouveauté dans le monde arabe apparue avec de moins en moins de complexes ces derniers mois : la criminalisation des mouvements de résistance palestiniens. Elle s’inscrit dans le cadre de la rivalité entre droite religieuse et droite nationaliste se disputant le pouvoir : la première s’est en partie convertie à la démocratie, la deuxième a l’apparence du modernisme sociétal.

Représentatif de ce dernier courant en Tunisie, sous pseudonyme, des sites d’information tunisiens ont adopté cette rhétorique néoconservatrice occidentale en déclarant « terroristes » des mouvements comme le Hezbollah, attaqués non pas pour son action de soutien à l’armée de Bachar al Assad, mais dans l’absolu. Un réflexe qui n’est donc plus l’apanage des sites conspirationnistes ou de certains sondeurs. On y lit « Imed Daïmi reçu par le terroriste Hassen Ezzedine du Hezbollah ».

Le jour de l’annonce du verdict dans le procès Morsi, un plateau en prime time sur la chaîne Elhiwar Ettounsi était consacré samedi notamment aux 100 jours du gouvernement Essid. La question ne sera que survolée, au profit d’une polémique, nous dit-on, concernant des propos tenus par l’ex président Marzouki au Qatar. Il a été démontré depuis qu’il s’agissait d’un montage, et que le « nous brûlerons le pays s’il le faut pour vous déloger » était une citation reprise par Marzouki qui citait des révolutionnaires syriens.

Une aubaine pour l’actuel conseiller présidentiel Mohsen Marzouk, puis Noureddine Ben Ticha, qui appelleront tour à tour à des « sanctions contre l’ancien président », au nom de l’intérêt supérieur de l’Etat. Ce qui n’est pas pour déplaire à l’ancien propriétaire de la chaîne et membre du « Réseau civil de soutien à la lutte antiterroriste », Tahar Ben Hassine, qui déclarait cette semaine que « 20 morts ne valent pas la raison d’Etat qu’il faut faire prévaloir au sud du pays ». L’idéologie fasciste n’est plus très loin.

Quand bien même la contestation sociale se serait « salafisée » en se radicalisant, la sociologue des organisations, Héla Yousfi évoque l’impuissance des élites politiques à traiter avec ces nouvelles formes de défiance par rapport à l’Etat, d’où la tentation de les criminaliser d’un revers de main.

De là à imaginer à un retour programmé d’intellectuels comme Moncef Marzouki à la clandestinité, il y a un pas que la Tunisie n’a pas franchi, contrairement au chaos égyptien menacé de guerre totale, avec l’instauration depuis dimanche de l’état d’urgence dans tout le pays.

Auteur d’un communiqué assez tardif, contesté par certaines de ses bases pour avoir qualifié le président Morsi « d’ancien président » et appeler au “dialogue national”, Ennahdha est pour sa part à l’heure du choix et du débat interne, à l’approche de son congrès. En s’opposant fermement à l’abolition de la peine de mort lors du vote sur la question dans la constituante, le parti à référentiel islamiste avait raté une occasion historique d’adhérer aux valeurs universelles.

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