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Dans un paysage politique tunisien en pleine recomposition, si les luttes claniques et les différends internes sont monnaie courante dans les coulisses des partis, ceux auxquels est en proie Nidaa Tounes atteignent une violence et une voracité jamais vues, de mémoire d’observateur de la vie politique.

De la même manière qu’un fait absurde peut échapper à la caricature, une semaine comme celle du 9 au 15 mars se dérobe à l’exercice de la chronique, tant le spectacle que donne à voir le chaos au sein de la nouvelle majorité Nidaa Tounes est affligeant. Guerre des parrains de l’argent politique, règlements de compte par conférences de presse interposées, fuites de procès-verbaux d’écoutes téléphoniques… Pouvait-on prévoir que pareille débâcle se produirait en si peu de temps ?

Parti né en 2012 pour arriver au pouvoir deux ans plus tard, Nidaa Tounes paye d’abord la facture éthique et logistique de la non-tenue d’un congrès. En l’absence d’élections démocratiques internes, la seule légitimité existante en son sein était celle de son comité constitutif. Or, celle-ci s’est usée avec le temps, et ceux qu’on appelle « les cardinaux » constituants ont été débordés par les appétits des structures nationales du parti.

Prompts à demander la dissolution de l’Assemblée constituante à la première crise politique majeure post-révolution en 2013, Mohsen Marzouk et les siens manquent de crédibilité aujourd’hui lorsqu’ils dénoncent un « putsch » contre la seule entité légitime du parti du point de vue de la loi…

Parti entretenant un culte de la personnalité du chef, Nidaa Tounes récolte ensuite l’un des corollaires de toute personnification : le pouvoir héréditaire. Bombardé lors des premières semaines de genèse du parti en tant que discret chargé de la communication, Hafedh Caïd Essebsi a lentement gravi les échelons, de coordinateur régional à membre éphémère du bureau constitutif, plus haute instance dirigeante. Autour de lui s’affaire aujourd’hui un groupe conduit par Oussama Khlifi et Abdelaziz Kotti, ses défenseurs sur les plateaux tv.

Nidaa Tounes paye aussi l’âge avancé de son leader Béji Caïd Essebsi, bientôt 89 ans. S’il n’est pas exactement grabataire, le patriarche n’a pas pu empêcher la formation d’une influente cour dont le noyau s’est déplacé avec lui au Palais de Carthage. Absorbée par les arcanes du Palais, cette cour s’est laissée progressivement doubler par les bailleurs de fonds de Nidaa.

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Chacun son magnat

Le parti essuie enfin les dégâts de cette bombe à retardement qu’est sa collusion, dès sa naissance, avec les grandes fortunes. Au lendemain de la révolution, Kamel Letaief a fait des émules. Sans être, lui non plus, dans le top 10 des hommes d’affaires les plus fortunés, Chafik Jarraya développe la même mégalomanie politico-médiatique, sur fond de revanche régionale des capitaux sfaxiens. Selon un jeu d’intérêts complexes, tantôt croisés tantôt adverses, les deux magnats respectifs du sécularisme et du conservatisme se retrouvent mêlés à des lobbies nidaaistes distincts.

Conséquence des fuites qui s’en suivent au plus haut sommet de l’Etat, c’en est fini des arguments du « prestige de l’Etat » et de la « compétence », sur lesquels Nidaa Tounes avait bâti une partie de son image en marge de sa campagne électorale.

Sous pression, le comité constitutif a dû fixer le 11 mars dernier la date des élections d’un bureau politique, pour apaiser l’incendie, à l’issue d’une réunion d’urgence. Il en ressort quatre mesures principales : Fixer la date de l’élection du bureau politique pour le 22 mars, intégrer tous les députés du bloc de Nida Tounes dans le bureau exécutif, programmer la date du congrès du parti avant le mois de juin 2015, et charger des membres du bureau exécutif de mettre à jour les structures régionales du parti.

C’est en soi un revers pour le comité constitutif qui concède ainsi l’intégration de l’ensemble des parlementaires Nidaa Tounes, sachant que le bloc Nidaa revendique deux tiers favorables à la dissolution du comité constitutif. S’il ne s’est pas auto dissout, le comité des pères fondateurs se dirige vers une disparition programmée, noyé dans une instance nombreuse mais d’autant moins efficace en termes de gestion.

Au final, il y a fort à parier que Nidaa Tounes, parti qui a su s’accaparer la plupart des référents du patrimoine tunisien, survivra à la crise. Mais à quel prix ? En intervenant au moment où le parti est aux commandes du pouvoir, ses déchirements pourraient se traduire en errements gouvernementaux et en distractions qui pourraient coûter cher à un pays tout entier à la croissance déjà en berne.

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