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L’issue du 34e conseil de la Choura avait quelque chose d’insolemment prévisible : le 10 janvier, en votant en interne favorablement à une participation au prochain gouvernement d’Habib Essid, Ennahdha confirme que depuis plusieurs mois, Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi jouent une partition à quatre mains, une partition savamment orchestrée, au mépris de tous les standards de compétitivité d’une démocratie saine.

« Le Conseil de la choura a voté utile », ironisent les réseaux sociaux. C’est la consécration de la doctrine Lotfi Zitoun, sorte de stratège pragmatique, matière grise du rapprochement avec Nidaa Tounes.

Modalités du partage du pouvoir

Ainsi l’entrée d’Ennahdha au prochain gouvernement est virtuellement acquise, restent les consultations sur la forme que cela prendra, selon Fethi Ayadi. Le communiqué publié dimanche précise en effet que « le Mouvement émet un accord de principe à une participation au gouvernement si une proposition officielle en ce sens lui en est faite, et si les négociations aboutissent à un accord sur le programme et les priorités de ce gouvernement », non sans une certaine langue de bois.

Ce qui n’est cependant pas mentionné, c’est qu’il s’agit d’une participation conditionnée : Ennahdha a demandé Nidaa Tounes que les ministères régaliens restent aux mains de figures indépendantes. Si elle « sauve l’honneur » auprès des bases du parti, cette requête a pour autre effet de perpétuer la paralysie politique en cours depuis la démission du gouvernement Jebali en février 2013.

L’impuissance de la classe politique à diriger ces grands ministères autrement que par des technocrates en dit long sur l’état de la démocratie tunisienne, contrairement à ce que tente de faire croire le communiqué d’Ennahdha qui salue la merveilleuse « réussite de la transition ».

Pis, l’élu Ennahdha Imed Hammami évalue à « une à deux décennies » la nécessité de continuer à ne pas confier ces quatre ministères à des hommes politiques, « le temps d’instaurer une identité et des méthodes de travail propres à chaque ministère »…

Pour justifier sa demande, Ennahdha argue que l’opposition lui avait formulé la même exigence deux ans auparavant. Or, nous ne sommes plus ni dans le provisoire, ni dans un contexte d’état d’urgence, comme au lendemain des assassinats politiques, pourrait rétorquer Nidaa Tounes. Mais ce dernier ne bronche pas et finira vraisemblablement par jouer le jeu.

La désignation d’Habib Essid était en elle-même un signal donné en ce sens : exécutant terne et compétence strictement administrative, seule sa jonction entre Ennahdha et Nidaa, en tant que profil à l’expérience polyvalente, peut justifier sa nomination verticale digne des régimes les plus présidentialistes (voir les liens entre Essid et les Karoui).

Ayant aisément conquis la présidence sur fond de neutralité d’Ennahdha, Nidaa Tounes est donc désormais clairement disposé à lâcher du lest en revoyant l’ascenseur.

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Une supercherie bassement politicienne

Pourquoi pas ? Pourrait se demander le commun des mortels. L’échange de bons procédés serait éthiquement acceptable, si Nidaa Tounes n’avait pas basé l’ensemble de sa campagne électorale sur la diabolisation des islamistes, ceux-là mêmes avec qui elle compte au bout du compte gouverner… A vouloir comprendre la logique de Nidaa, il y a de quoi être désorienté par cette cohabitation qui se profile avec ceux qui jusqu’hier étaient accusés d’être « des meurtriers ».

Les dernières élections étaient-elles une perte de temps ? Leur résultat n’a-t-il pas au final permis à Nidaa Tounes d’avoir carte blanche pour fonctionner avec l’ancien logiciel RCDiste d’une classe dirigeante à coloration sécuritaire, avec simple intégration de la droite religieuse ? Seule consolation pour les adeptes du « vote utile », Ennahdha ne participera au nouveau pouvoir que sous gouvernance / majorité Nidaa.

Pour certains analystes, après tout « le parti ayant obtenu le plus grand nombre de siège est libre de choisir la personne qui lui semble la plus à même du former un gouvernement », et « il faudrait revenir à l’intention du constituant, qui était probablement de ne pas lier le parti majoritaire dans son choix de chef de gouvernement », avec cette formulation de l’article 89 qui parle simplement de « candidat du parti ».

« Quand on pense régime parlementaire, on pense modèle britannique où le chef du parti est traditionnellement celui qui est amené à devenir Premier Ministre. Mais ni la tradition, ni la configuration partisane en Tunisie ne peuvent se comparer au modèle britannique », avancent les mêmes analystes. « L’esprit de la Constitution tunisienne, c’est plutôt la constitutionnalisation du consensus. Dès lors, les partis doivent disposer d’une grande liberté pour élaborer des compromis », concluent-ils.

Cette lecture faite par des analystes occidentaux a en réalité quelque chose d’assez différentialiste et de profondément réducteur des aspirations de la certes très jeune expérience démocratique tunisienne. Car ce que l’on y sous-entend c’est au fond que la Tunisie n’est pour l’instant pas attitrée à mieux que cela, et devrait se contenter de ce faux pluralisme où l’ancien régime partage le pouvoir avec Ennahdha, avec une représentation minimale pour les forces non néolibérales, 4 ans après la révolution de la dignité.


Les obstacles réels et fictifs

Le parachèvement de cette alliance semi-tacite Ennahdha – Nidaa trouvera néanmoins quelques obstacles sur son chemin. A commencer par la dissidence au sein même de Nidaa Tounes, un groupe de parlementaires conduit par Khaled Chouket, qui a d’ores et déjà commis quelques coups d’éclat dans les médias et menace de sévir le jour du vote de la confiance au gouvernement Essid, même si cela pourrait contenir une part de bluff pour contenir les mécontents du parti.

Rien ne va plus en outre au Palais de Carthage, où Mohsen Marzouk et Rafaâ Ben Achour sont accusés par Khemais Ksila d’accaparer le processus décisionnel via un « clan digne des Trabelsi ». Il s’agit là d’un record en termes de déchéance rapide d’un nouveau pouvoir.

A gauche, Nidaa Tounes pourrait également y laisser quelques plumes parmi ses alliés au Massar mais surtout au Front Populaire, à commencer par les deux veuves de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi qui pourraient difficilement concilier leur quête de vérité et une coalition avec Ennahdha qu’elles accusent d’« escamoter des manquements et des preuves ».

Quant à la nouvelle opposition en passe de se réorganiser autour du projet d’une gauche sociale avec des chefs de file comme Abbou et Marzouki, elle est définitivement fixée sur l’orientation future d’Ennahdha avec laquelle elle ne composera plus.

L’alliance des droites tunisiennes est à l’image de la chaleureuse poignée de mains entre le président Morsi et son ministre le général al Sissi, avant que l’Egypte ne bascule dans la violence.

« Nous voulons la stabilité, nous voulons que le pays se stabilise », se consolent aujourd’hui en chœur les bases militantes de Nidaa Tounes et d’Ennahdha. La Tunisie a évité la violence au prix de la révélation de l’ADN idéologique des deux plus grandes forces en présence : deux faces d’une même médaille, celle de l’ordre et de la « démocratie sécuritaire » institutionnalisée.

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