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La presse internationale s’est délectée, ces deux derniers jours, à analyser le second tour de la présidentielle tunisienne.

Congratulations et présentations intéressées de la victoire de Béji Caid Essebsi par certains médias et formulation d’un pragmatisme par d’autres, c’est une image différenciée de la transition démocratique qui émerge selon les pays.

I.- La presse française et les intérêts économiques et sécuritaires.

Pour le quotidien Le Monde, entre le 22 décembre et le 23 décembre 2014, le journal nous gratifie de deux papiers de circonstance. Le premier évoque le tour de force politique de Beji Caid Essebsi et son parti, qualifié d’ « alliance laïque » et de « principale formation anti-islamiste ». Le second dresse le portrait du « revenant » Beji Caid Essebsi aux références, entre autres, Bourguibiennes, dont il revendique l’héritage.

Le Parisien, autre quotidien français, reprend les premières déclarations de Caid Essebsi et de Moncef Marzouki des 21 et 22 décembre. Ces déclarations donneront lieu à deux titres suggestifs : « Présidentielle en Tunisie : Essebsi revendique la victoire, Marzouki conteste » et « Tunisie : Essebsi remporte la présidentielle, Marzouki le félicite ». Deux titres, comme pour mieux marquer la cacophonie qui a régné, jusqu’à la proclamation officielle des résultats par l’ISIE. Le Parisien évoque, par ailleurs, les défis attenants à cette élection, notamment le défi sécuritaire face à la menace Jihadiste, non sans rappeler l’exception tunisienne parmi les pays du Printemps Arabe.

Le Parisien continue le 23 décembre 2014, avec un article qui reprend le discours de Caid Essebsi, juste après la proclamation des résultats. Au sein de ce discours, le vainqueur assure que « la page de l’autoritarisme est tournée », tout en rappelant les conditions économiques et sociales difficiles dont hérite le nouveau président de la République.

Pour l’anecdote, dans sa cartographie des votes par régions, Le Parisien confondra le drapeau de la Turquie avec celui de la Tunisie !

De son côté, Le Figaro publie, entre le 21 et le 23 décembre, 13 articles sur les élections présidentielles en Tunisie. Y défilent les félicitations de François Hollande, de Laurent Fabius , de l’Union Européenne et -même- du président Iranien. Le journal de l’avionneur Dassault paraît bien plus enthousiaste que nombre de quotidiens tunisiens.

D’autres articles suscitent l’attention, celui, par exemple, de Thibault Cavaillès qui rappelle la nécessité pour Caid Essebsi « d’estomper les clivages nord-sud » créés par la campagne et lui rappelle qu’il est, désormais, le président de tous les Tunisiens, même ceux qui n’ont pas voté pour lui. Un autre article estime qu’Essebsi est celui qui a su réconcilier la Tunisie avec « les fils du Bourguibisme ».

Du coté de Libération, la journée du 23 décembre fut prolifique. Ne dérogeant pas à la règle, « l’héritier de Bourguiba » y a droit à un portrait qui évoque sa longue carrière politique, ce qui l’intègre, de fait, dans le « club des vieux ». Elodie Auffray revient, elle aussi, sur les défis que doit affronter Caid Essebsi, comme le clivage nord/sud ou la question Jihadiste.

À l’instar de ses confrères, L’Express dresse le portrait du « président-vétéran », héritier de Bourguiba, tout en ressortant le contraste entre Marzouki, l’opposant à Ben Ali, et Caid Essebsi « qui ne s’est jamais opposé » au président déchu.

À quelques formulations près, c’est le même son de cloche dans la presse française, qu’elle soit de droite ou de gauche. Sur les Unes des journaux, les mêmes titres ouvrent sur des analyses qui vont dans le sens des intérêts officiels. On reprend en chœur la sénescence sebsiste, la question « Jihadiste » et le clivage nord/sud. Alors que d’autres défis, autrement décisifs, attendent le nouveau président. Dans l’immédiat, il va s’agir d’abord de la formation du nouveau gouvernement. Et ça ne sera pas une mince affaire, tant les ambitions à satisfaire sont nombreuses. Il y a, également, les enjeux liés à la nomination des membres de la future Cour Constitutionnelle, devant laquelle se dresse le devenir du sens des dispositions de la nouvelle Constitution. Sans compter le “désordre” au sein du parti du nouveau président, du fait de l’obligation d’abandonner la présidence du parti en question. Ce retrait officiel du parti Nidaa Tounes aiguise déjà les envies voraces de certains… Autant d’inconnues qui donneront, dans les jours à venir, autant de papiers qui révéleront les futures tendances de la presse locale entre dithyrambe et sérieux.

II.- La presse américaine et la débâcle de l’Islam politique.

Pour les médias US, la victoire de « l’homme de l’ancien régime » est plus nuancée. Le Washington Post revient sur le contexte de la transition démocratique, ayant mené Caid Essebsi à la présidence. Évoquant les échecs d’Ennahdha et de Marzouki durant leurs trois années de pouvoir, le journal dresse une géographie des votes qui ressort le clivage entre « , d’une part, la capitale et les régions côtières et, d’autre part,les villes de l’intérieur ».

Le quotidien du New York Times revient sur les résultats du scrutin à El Hamma et les contestations qui en découlèrent. Le journal new-yorkais focalise sur “l’absence de consensus” autour de « l’ancien ministre de l’Intérieur du répressif premier président de la Tunisie, Habib Bourguiba ». Vraisemblablement le New York Times s’est largement inspiré du controversé “direct” d’Al-Jazeera. Dans un second article, le même journal met en avant la réussite de cette transition démocratique sous pression, dans un contexte régional défavorable pouvant virer au drame, au vu des protestations enregistrées dans des villes du Sud tunisien.

Pour le Los Angeles Times, la Tunisie, étant la seule « Success Story » des pays du Printemps Arabe, il est normal qu’elle suscite la jalousie de ses voisins. Rappelant les défis sécuritaires majeurs qu’affronte la démocratie tunisienne, le journal estime que la difficile situation économique du pays pourrait lourdement peser à l’avenir.

III.- Le pragmatisme de la presse maghrébine.

Du côté du royaume chérifien, Aujourd’hui le Maroc se contente d’annoncer la victoire du candidat anti-islamiste Beji Caid Essebsi.

Le site « au fait Maroc » rappelle le « doublé » réalisé par le candidat de Nidaa Tounes, au niveau des législatives et des présidentielles. Mettant en avant les défis sécuritaires et économiques à venir, le site rappelle l’impératif pour Caid Essebsi de travailler avec « les islamistes d’Ennahdha ».

L’algérien El Watan excelle, encore une fois, dans ses analyses. Le quotidien d’Omar Belhouchet souligne la fin de la transition démocratique et la « poursuite des tracas politiques ». Il s’étale sur la question des difficultés liées à la formation du gouvernement et les tractations en vue d’obtenir une majorité au parlement. À travers les témoignages de personnalités de la scène politique tunisienne, tels que Slim Riahi, Hamadi Redissi ou Neji Jalloul, El Watan pointe les embûches que devra surmonter Caid Essebsi pour rallier Ennahdha à ses choix, sans perdre sa crédibilité auprès de son électorat.

Le quotidien “Liberté Algérie” a été prolifique sur « la Tunisie qui gagne ! », « montrant le chemin aux autres pays arabes ». Le quotidien rappelle le choix cornélien des jeunes tunisiens, « entre un homme grabataire dont on redoute qu’il réhabilite l’ancien régime et un homme qui n’a rien fait pendant la transition et qu’on accuse d’accointances avec les islamistes ».
Le journal évoque le nécessaire « consensus » avec les « islamistes d’Ennahdha », contre lesquels Béji Caid Essebsi a mené une campagne « virulente ».

Reprenant les multiples messages de félicitations émanant, notamment, du président [grabataire] algérien Bouteflika, de Paris, Bruxelles et Washington, ce sont les déclarations d’Ali Benouari, candidat à la présidentielle algérienne de 2014, et d’Ali Benflis ancien chef du gouvernement algérien, qui sont intéressantes. Le premier salue la haute conscience du peuple tunisien et le rôle de ces élites, malgré « les difficultés socioéconomiques majeures », et rappelle que c’est un « encouragement pour tous ceux qui rêvent de transition démocratique dans notre propre pays ». Le second appelle les Algériens à suivre « la voie du changement démocratique consensuel, ordonné, graduel et apaisé », proposée par la Tunisie.

Enfin, le quotidien “Le Matin” n’évoque que brièvement la victoire de Caid Essebsi. Il tresse des lauriers au candidat défait Moncef Marzouki, dont le seul tort, d’après le journal, « est d’avoir cru à une possible conciliation entre démocratie et islamisme ». Revenant sur sa carrière droit-de-l’hommiste, l’article conclut par un remerciement à celui qui est « sorti par la grande porte », en acceptant « sportivement » les résultats des élections ; une lecture différente de ce que l’on a pu voir, ici et là, dans la presse tunisienne.

À contre-courant de la presse française, la presse maghrébine est plus nuancée et plus sensible aux problématiques locales. Il est vrai que les médias français demeurent toujours aussi imperméables à la différence entre sécularité et laïcité. En somme, c’est toujours aussi difficile pour les journalistes hexagonaux de rapprocher l’expérience tunisienne à celles des pays scandinaves, plutôt que française. Et c’est toujours cette incompréhension de l’expérience politique tunisienne qui demeure à l’origine du qualificatif “laïc”, pourtant trompeur. Un qualificatif attribué à Nidaa Tounis et à son président. Lequel président ne cesse de faire référence au sein de ses discours, à la fois, au Coran et à la tradition. Pour les uns, ce ne sont que des mentions maladroites ; pour d’autres, c’est de l’opportunisme.

À la décharge de la presse française, une confusion similaire de la part du grand quotidien espagnol El-Païs.

IV.- Les inquiétudes de la presse espagnole.

El Pais parle de la victoire du « vétéran conservateur et laïc », rappelant sa proximité avec Bourguiba.

Marqué, sans doute, par les ratages de la transition démocratique espagnole, El Mundo met en garde contre le « monopole du pouvoir » par Caid Essebsi et son parti. Il estime que l’élection de « Mohammed Ennaceur, lui aussi ancien ministre de Bourguiba », à la tête du parlement, est « un retour au système oligarchique ». En filigrane, apparaît l’idée d’un scénario pessimiste dans les pays du Printemps Arabe, celui d’un possible « retour à la dictature par le biais démocratique ».

V.- La presse du Moyen-Orient sous influence des directs d’Al-Jazeera.

En Égypte, le quotidien Al Ahram dresse un portrait de Béji Caid Essebsi, le candidat « laïc qui a su dompter les islamistes ».

Le quotidien Akhbar Alyawm a suivi la totalité des élections et en produisant de nombreux articles. Si la plupart rappellent la bonne relation entre Sissi et Essebsi et l’approfondissement à venir des relations entre les deux Etats, ou reprennent les conférences de presse du nouveau président, les évènements ayant marqué le sud du pays ont aussi été relayés.

En Jordanie, Al Arab Alyawm se focalise sur les suites de la victoire d’Essebsi en s’appuyant -très vraisemblablement- sur les directs d’Al-Jazeera relatifs aux événements ayant eu lieu à El Hamma. Le même quotidien rappelle également les appels au calme de Rached Ghannouchi et de Moncef Marzouki. Par ailleurs, dans un second article, Al Arab Alyawm revient sur le retour probable des relations tuniso-syriennes et ses incidences à l’issue de la victoire de Caid Essebsi. Il évoque les promesses faites par le Secrétaire General du parti Nidaa Taieb Baccouche à ce sujet.

“Le Jordan Times” parle de la « victoire de l’anti-islamiste Caid Essebsi » qui a engendré des réactions hostiles dans le sud, découlant d’une campagne qui n’a fait que « diviser les Tunisiens ».

Au Liban, le quotidien “L’Orient Le Jour” souligne le mélange entre « paradoxes et pragmatisme » des Tunisiens, dans le choix de Caid Essebsi comme président, à travers l’interview de Kader Abderrahim, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Pour cet universitaire, la « Tunisie est le pays qui s’en sort le moins mal de la région », grâce au « haut niveau d’éducation et des élites favorables au dialogue et au compromis ». Quant à la victoire de Caid Essebsi, il l’analyse comme un choix de « l’expérience » du candidat dans un contexte économique et sécuritaire tendu.

Ainsi, si la presse française interpelle Caid Essebsi sur les défis sécuritaires et économiques, on ne peut s’empêcher d’y déceler une visée cherchant à défendre des intérêts économiques et géopolitiques. En revanche, la presse américaine paraît plus nuancée. Ce qui laisse supposer que la débâcle de l’islam politique et du candidat de la « révolution » pourrait bien, dans un avenir proche, chambouler, encore une fois, la politique américaine.

Loin des contrastes marqués, les analyses de la presse algérienne sont plus proches des enjeux moulant la scène politique tunisienne.

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