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Un ramassis d’inepties, d’incohérences intrinsèques, de contre-vérités et d’un concentré d’aigreur rance vient d’être publié sur le site cinematunisien.com par un « Producteur et réalisateur de documentaires » sous le titre « Les JCC en quête de sens ». Or à la difficile lecture de cet opuscule sournois l’on comprend que le seul sens que le rédacteur a à proposer aux Journées Cinématographiques de Carthage est celui d’une marche en arrière réactionnaire et rétrograde, tant quant à la sélection des films, au rapport entretenu avec les différentes institutions existantes, etc.

Bien qu’à première lecture portant sur la 25ème session des Journées Cinématographiques de Carthage, l’opuscule est en réalité une tentative détournée de « théorisation » d’un retour à l’ancien régime cinématographique, c’est-à-dire à un certain état du cinéma sous Ben Ali.

Rhétorique fallacieuse et népotisme

Sous des oripeaux de sage objectivité, le texte (si tant est qu’on puisse parler de texte et non d’un fatras de frustrations et d’hypocrisies) avance masqué et est construit sur une rhétorique fallacieuse le traversant de bout en bout. L’unique raison de cette publication est la fronde organisée par certains réalisateurs et certains producteurs contre la direction du festival à cause de l’absence de leurs productions des différentes sections de cette édition.

Il faut signaler que cette fronde était menée par le nouvellement créé Syndicat des Producteurs de Longs-métrages, lui-même composé d’un grand nombre de corrompus, collaborateurs, thuriféraires de Ben Ali et autres rebus du système novembriste.

Le rédacteur de ce fatras en fait bien entendu partie. Lui qui a été pendant plusieurs années le laquais de Sihem Belkhouja, l’une des figures les plus corrompues avec le palais et qui, comble de l’indécence, déclare que « si c’était à refaire, je referais la même chose ». Soit dit en passant, son « film » est un recueil de témoignages aussi éloigné d’une œuvre cinématographique qu’un entretien journalistique ne l’est d’un roman ou d’un poème.

Mais au lieu de défendre une position, – car aussi illégitime soit-elle, elle a le droit d’être défendue – voilà qu’on noie le tout sous la malhonnête intellectuelle distinctive de cette pseudo-élite à la botte de Ben Ali. Car pour ce qui est de la sélection des films tunisiens par exemple, le complexe du népotisme ressurgi naturellement chez les habitués.

On nous explique que la diffusion aux JCC des films tunisiens est un plein droit, exactement de la même manière que ces personnages pensent que la subvention de l’état leur revient de plein droit. Par je ne sais quelle loi ancestrale, cette caste pense, théorise et agit (hier avec la complicité du RCD et des conseillers de Ben Ali, aujourd’hui avec celles de certains ex-rcd et certains donneurs de leçons réactionnaires comme notre « Producteur et réalisateur de documentaire », comme si elle était élue par une force divine pour détenir indéfiniment toutes les rênes du cinéma en Tunisie, pour décider toute seule au mieux de ces seuls intérêt pécuniaires et d’avoir même un droit de vie ou de mort sur tout ce qui touche au cinéma.

Car pour ces vieux apparatchiks il ne s’agit pas seulement de sélectionner systématiquement leurs productions, ils veulent de plus sous la plume d’un de leur sous-fifres, annihiler les autres. Et dans sa rhétorique fallacieuse, l’opuscule nous assomme avec quelques phrases intellectualisantes avant de cracher son venin bonnement et simplement :

ces exemples, initialement marginaux, peuvent ouvrir les portes à toutes les impostures ce qui peut encourager des jeunes attirés par la faisabilité, sur la voie de la facilité, du collage et du racolage… En focalisant l’attention sur un cinéma fauché produit avec des bouts de ficelles, le festival ne fait pas que l’éloge de l’indigence et de l’art pauvre… 

Qu’est-ce que l’ancien régime cinématographique

L’ancien régime cinématographique en Tunisie, lui-même émanation du régime mafieux économico-politique, s’articule, comme tous les régimes, autour de trois éléments fondateurs et structurants. Inutile de revenir ici ni sur les mécanismes concrets qui lui permettent de perdurer ni sur le contenu des films produits à m’intérieur de ce système, je me suis longuement attaché à les décrire et les analyser depuis 2008.

A contrario, il est nécessaire de s’attarder un tant soi peu sur les tentatives de légitimisations théoriques que l’ancien régime cinématographique essaie aujourd’hui de mettre en place pour se repositionner en tant que pouvoir absolu dans le paysage cinématographique, et dont « la quête du sens » est exprimée dans cet opuscule.

Le troisième élément structurant d’un régime au côté de ce qu’on pourrait nommer le système des mécaniques et le système des signes, est celui du système des valeurs. Celui de l’ancien régime cinématographique est une statue pétrie à partir des matières premières que sont : une lâcheté politique assujettie à l’oligarchie économico-politico-médiatique en place, un paternalisme exacerbé hérité d’un modèle sociétal rétrograde, une volonté d’unicité sociopathe qui annihile toute tentative d’altérité, une servilité à des formes et des idées canoniques engendrant une peur sénile et un rejet compulsif de toute différence.

Cette rigidité et cette servilité vis-à-vis du pouvoir de Ben Ali a bien entendu conduit à l’état de délabrement dans lequel pataugeait le cinéma en Tunisie au début des années 2000. Et puis une nouvelle génération est apparue et a commencé à bouleverser le paysage, tant sur la forme que sur le fond que sur les démarches de production et de diffusion, etc. Nouvelle génération que les deux anciens régimes ont essayé tant bien que mal de mater de toutes leurs forces.

Et de la même manière qu’ils n’ont pas vu venir cette nouvelle génération, ils n’ont pas vu déferler la révolution. Encore une fois, main dans la main, les deux régimes ont fait ensemble profil bas : se réclamer de la révolution en pleine lumière mais dans l’ombre comploter et manœuvrer contre elle ; se réclamer du cinéma et de la diversité en plein jour mais comploter et manœuvrer contre eux en pleine nuit.

Attentistes, la mainmise des figures de l’ancien régime cinématographique a été ébranlée mais pas anéantie car leurs alliés objectifs dans les arcanes du Ministère de la Culture sont restés en place comme il en est de même dans la globalité de l’administration tunisienne. Encore une fois, main dans la main avec l’ancien régime destouro-rcdiste, au fil des mois, l’ancien régime cinématographique organise sa Restauration sous couvert d’ « union cinématographique » et de « cinéma national ».

Cette Restauration passe donc par la normalisation avec toutes les figures corrompues, thuriféraires, monopolistiques et propagandistes de Ben Ali. Par une pirouette dont seuls quelques serviles collabos peuvent faire preuve, les plus fragiles dans le milieu cinématographique, ceux qui se sont battus pour la diversité et l’ouverture contre les apparatchiks de Ben Ali, ceux qui emmènent le cinéma en Tunisie le plus loin depuis 10 ans, ceux qui ont défendus, défendent et défendront un cinéma libre, multiple et nouveau deviennent la « secte » à abattre.

Quant à ceux qui ont volé impunément l’argent du contribuable pendant des années et des années, ceux qui ont agis avec autoritarisme, népotisme et arbitraire dans leur corporation, ceux qui ont cautionné la dictature policière et l’ont légitimé et lui ont même créé tout un système cinématographique de propagande maquillée pour leur seul obsession à savoir leurs intérêts financiers personnels ; voilà que ceux-là deviennent aujourd’hui victimes du « sectarisme » des premiers.
Car après la Restauration vient logiquement le Révisionnisme.

Films fauchés et cinéma national

Le louvoiement est le même chez notre rédacteur-moralisateur en ce qui concerne les films. Par un extraordinaire renversement conceptuel, voilà qu’il nous expose que les films les plus fragiles économiquement, les plus en phase avec leur temps technologiquement, les plus singuliers dans leur point de vue, les plus novateurs dans leur forme, etc., et bien ceux-là devront être mis au ban au profit du politiquement correct des produits manufacturés au sein du département cinéma ou des ONGs internationales.

Non content de faire des rcdistes les victimes, voilà qu’un autre point est développé, un autre pas franchi : il faudrait que ces rcdistes maintenant qu’ils ont le pouvoir à nouveau, annihilent tout souffle nouveau, tout esprit contestataire, toute alternative à leur sclérose. Et vous savez quel est le seul argument utilisé : ces films novateurs, singuliers et fragiles risquent de devenir « une mode » [sic].

Comprenez : si on n’écrase pas ces films maintenant, ils démontreront l’inanité de nos films à nous. Si on ne coupe pas la liberté à la racine, elle risque d’envahir tout le secteur cinématographique. Si on ne remet pas en marche tout de suite la machine oppressive, arbitraire et archaïque comme sous Ben Ali, il risque d’être trop tard.

Appréciez le côté fascisant de l’argumentaire, le rédacteur demande, étalé sur plusieurs paragraphes, à ce qu’on ne montre pas aux JCC des films libres, indépendants, nouveaux, pour ne pas risquer qu’ils deviennent éventuellement « une mode ». Cela revient à dire qu’on devrait condamner tel ou tel individu parce qu’un juge autoproclamé pense que peut-être cet individu commettrait un délit gravissime : il inspirerait un autre individu.

On ne devrait donc pas montrer ses films-là mais ceux que lui et ses amis font. A savoir des « films » qui sont depuis des décennies fait par les mêmes personnes, que personne ne voit, qui n’intéressent personne, qui sont les ersatzs d’eux-mêmes et qui de plus monopolisent pour se faire l’argent du contribuable alloué au cinéma.

Rappelons de notre côté que toutes les cinématographies qui ont évolué tant au niveau de l’expression artistique que celle de l’organisation industrielle, l’ont été grâce à ce que ce « théoricien » de l’ancien régime cinématographique appelle avec mépris les « films fauchés ». Pour ne citer que quelques exemples modernes : le néoréalisme italien, la nouvelle vague française, le free cinéma britannique, le cinéma novo brésilien, la nouvelle vague sud-coréenne et les exemples sont encore nombreux.

Ce n’est que grâce à ces « films fauchés » comme « Roma città aperta » que l’expression cinématographique a avancé au fil des décennies, grâce à ces « films fauchés » comme « A bout de souffle » que des gestes de cinéma autres ont été pensés, grâce à ces « films fauchés » comme « Deus E o Diabo na Terra do Sol » qu’une cinématographie a pu renaître de ses cendres…

Et quand ces « films fauchés » seront réduits à néant, notre « producteur et réalisateur de documentaire » pourra enfin avec ses paires nous gratifier de leur cher et tendre « cinéma national ». En voilà une grande idée ! Mais que veut dire notre théoricien de l’ancien régime cinématographique quand il écrit : « fédérer les cinéastes autour d’un projet national » ?

Il parle sans doute du projet concocté par ses amis « les producteurs et les réalisateurs de notoriété » en 2009. Projet lui aussi placé sous le signe d’un « cinéma national » au service de « la Tunisie bonne à vivre » de Ben Ali. Il suffira aujourd’hui de changer l’allégeance à Ben Ali en une allégeance à Caid Essebsi pour que leur projet de « cinéma national » soit remis sur la table.

Dans sa grande colère de voir son recueil de témoignages non sélectionné, Hichem Ben Ammar nous livre un manuel de retour à l’ordre établi sous Ben Ali. Pour lui comme pour les autres figures de l’ancien régime cinématographique (comme Néjib Ayed, Lotfi Layouni, Hassan Daldoul, Férid Boughedir, Abdellatif Ben Ammar, Ibrahim Letaief et bien d’autres), monopoliser les subventions étatiques à force de favoritisme et de pots-de-vin et avoir la mainmise institutionnelle et légaliste sur tous les autres travailleurs ne suffit pas. Il faudrait faire ce qu’ils n’ont pas réussi à faire du temps de leur « tendre père » : annihiler totalement ceux qui ne se soumettent pas à leur sérail.

A l’image du projet socio-économique de l’ancien régime auquel ils ont appartenu et appartiennent toujours, le projet de l’ancien régime cinématographique est un projet totalitaire. De retour aux commandes à travers une relative majorité au parlement à travers Nidaa Tounes et éventuellement à travers aussi l’élection d’un sénile tortionnaire de 88 ans au deuxième tour des présidentielles, les bourguibo-benalien s’enhardissent. Du haut de leur autorité policière, cette « police de la pensée » ne manquera certainement pas, à l’image de cet opuscule, de nous asséner ses vraies valeurs : autoritarisme, corruption, manipulation, servilité et régression.

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