10418275_10152348421607665_8815814551214596589_n

Il y aura un avant et un après 26 octobre 2014. La date clôt peut-être un cycle historique entier, marqué par le « despotisme éclairé », la « révolution du jasmin », et enfin ce que l’on pourrait appeler le « coup d’État démocratique ». Pacifiste en apparence, l’histoire politique tunisienne n’en reste pas moins ponctuée par des épisodes violents. L’un d’entre eux se passe probablement en ce moment même sous nos yeux : c’est la restauration de l’ordre ancien, sorte de trahison soft et discrète des martyrs du 14 janvier.

En valeur absolue tout comme proportionnellement au nombre d’inscrits, moins de Tunisiens ont voté que lors des premières élections libres. Nous pourrions nous flatter du succès sécuritaire et « démocratique » de l’évènement, si ce n’est le fait qu’il correspond aussi à une forme de démission. Et pas qu’en termes d’abstention.

La « majorité silencieuse » dont on parle depuis le scrutin de 2011 a sans doute changé de camp. C’est en partie la Tunisie de la « Kobba » (le dôme d’el Menzah) qui a le plus massivement voté cette fois, par opposition à celle de la Kasbah. Quoi qu’il en soit, tous les hauts lieux de la bourgeoisie fêtarde klaxonnent de joie depuis dimanche, souvent les mêmes qui trois ans auparavant « pleuraient leur Tunisie ».

La forte connotation régionale de ces législatives est indéniable : domination de Nidaa Tounes au nord et dans le Sahel, suprématie d’Ennahdha dans le sud, et coude-à-coude Nidaa / Ennahdha au centre. Si l’on se fie aux réalités de vieilles démocraties établies, en soi la carte géographique du vote n’a pas a priori de quoi choquer outre mesure. Sauf que dans les démocraties occidentales, la bipolarisation, même lorsqu’elle se traduit par des clivages régionaux, a pour objet deux projets économiques et sociétaux distincts, voire radicalement opposés.

En l’occurrence, sommes-nous en présence d’une telle dichotomie ? Nidaa Tounes, « parti des mausolées », des versets coraniques cités à tout-va par son chef, de la « providence divine » de Khaled Chouket et de « l’islam tunisien » type préférence nationale, est-il un parti anti conservateur ? La droite tunisienne sociétalement confuse qu’il incarne déstabilise même les médias français qui tentent de labelliser le parti par-delà les termes impropres de « laïcité » et de « sécularisme ».

Totalement absente du discours de Nidaa Tounes autrement que sous forme de rare ornement discursif, la révolution de la dignité offre une grille de lecture bien plus pertinente, si l’on se penche sur les loyautés des uns et des autres à cet acte fondateur de la balbutiante démocratie tunisienne.

Quelle ironie du sort en effet que l’emblème du parti soit un palmier, arbre symbole d’un sud tunisien farouchement hostile à Nidaa Tounes (7,7% à Tataouine), le sud du bassin minier, celui-là même qui enclencha la dynamique révolutionnaire dès 2008. Telle une illustration d’un certain désenchantement, c’est par ailleurs Sidi Bouzid qui totalise le plus faible taux de participation (47,7%).

Exception sudiste, avec 3 sièges Nidaa Tounes et 3 sièges Ennahdha, la circonscription Kasserine, celle du Mont Châambi, n’a semble-t-il pas échappé à l’instrumentalisation de la peur irrationnelle du terrorisme.

Quant aux néolibéraux d’Afek Tounes, champions de la privatisation, ils doublent leur score par rapport à 2011.

Si le Front Populaire tire son épingle du jeu et limite les dégâts avec 15 sièges au moment où nous écrivons ces lignes, le fait que la première formation de gauche est à aller chercher en bas du classement, quatrième, est édifiant sur l’état de la classe politique. Le Front est surtout devancé par l’UPL, sorte de succursale politique caricaturale des entreprises et fonds financiers du seul Slim Riahi. Un populisme berlusconiste symptomatique de la faillite d’acteurs politiques incapables de proposer une alternative qui sorte le pays de la logique de la guerre des droites et des identités.

Car le scrutin du 26 octobre est moins un vote sanction de la troïka qu’une reconfiguration profonde de l’échiquier socio-politique asphyxié par l’argent politique véreux et le matraquage médiatique qui a tué dans l’œuf tout pluralisme. Ettakatol (0 siège), le CPR (4 sièges) et ses divisions, al Massar (0 siège), al Joumhouri (1 siège), el Tahalof (1 siège) sont autant de partis auréolés de prestige appelés à une disparition programmée.

La nette victoire de Nidaa Tounes est au minimum une victoire du pragmatisme dans un pays encore en phase constituante. Sur le plan national elle se traduit d’ores et déjà par la libération de la parole nostalgique et sans remords. À l’international, elle aura des conséquences aussi immédiates que réactionnaires, en permettant la mainmise de l’axe émirati égyptien sur la région ainsi que la reprise de relations normalisées avec le régime de Bachar al Assad, avec un Mohsen Marzouk pressenti comme ministre des Affaires étrangères.

Optimiste, Béji Caïd Essebsi, qui vise la concentration des pouvoirs en glanant la présidentielle, demande « deux ans de paix sociale pour engager les réformes de l’économie ». Si Ennahdha arrive à « vendre » le gouvernement d’union nationale à ses bases, c’en sera fini du Printemps arabe, au nom de la stabilité et du consensus. Si en revanche le pays entre en cohabitation tendue, une rue fébrile, une jeunesse flouée et des régions désabusées pourraient rapidement conduire à l’impasse d’un pays ingouvernable.

Inscrivez-vous

à notre newsletter

pour ne rien rater de nawaat.org

Leave a Reply

Your email address will not be published.