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L’affaire Faouzi Elloumi à peine étouffée que Nidaa Tounes est à nouveau sous le feu de tirs amis. Dans une surprenante tribune en forme de lettre assassine adressée à Béji Caïd Essebsi, le turbulent Omar Shabou entend dire littéralement ses quatre vérités au chef du parti, en quatre points, un chef décrit comme au mieux « partisan », au pire « futur allié d’Ennahdha », « malade », et « sans réel pouvoir décisionnaire ». Il l’appelle à renoncer à sa candidature aux présidentielles. Comment expliquer pareille volteface ? Voici quelques éléments de réponse.

C’est un coup de tonnerre à moins de trois mois des présidentielles. La sortie médiatique de Shabou fait d’autant plus de dégâts qu’elle vient d’un « insider » du sérail destourien, en plus d’être membre du comité directeur de Nidaa Tounes. Effrontément titrée « Cher si Béji, dites la vérité aux Tunisiens ! », l’injonction faussement amicale vient perturber l’idyllique roman photo de la campagne du « patriarche », qui s’illustrait hier encore par une mise en scène solennelle en présence des têtes de listes électorales, sommés de prêter serment en grande pompe, tels des gouverneurs-lieutenants devant leur président.

Une fois n’est pas coutume au sein des partis autoritaires, le genre épistolaire n’est pas destiné à une « mounachada » (plébiscite) ou à des doléances. Pour autant Shabou y reste fidèle aux fondamentaux du néo-bourguibisme : une droite dure, éradicatrice de l’islam politique, au nom du « patriotisme ».

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Le baiser du diable

Omar Shabou n’en est pas à son premier coup d’éclat. Il avait très tôt claqué la porte de Nidaa une première fois lorsqu’il apprit que ce dernier prenait la direction d’un parti classique et non d’une coalition dans laquelle prendrait place son propre petit parti, le Mouvement réformiste tunisien, avant de revenir dans le giron nidaiiste.

L’ex gérant du quotidien le Maghreb a par ailleurs jusqu’au bout soutenu et glorifié le vieillissant leader de Nidaa Tounes, que son journal a porté aux nues au gré de sondages commandés au siège voisin de Sigma. En juillet 2014, plusieurs mois après avoir quitté la direction du Maghreb, Shabou affirmait encore qu’Essebsi était « l’homme de la prochaine étape », lui réitérant « toute sa confiance »…

Au-delà des secrets de polichinelle qu’elle révèle sur le népotisme qui prévaut au parti et l’état de santé opaque de son chef, la lettre renseigne indirectement sur l’ADN profond du courant auquel appartient Omar Shabou, et qui explique en partie son imprévisibilité.

Si tant est qu’il soit porteur d’une idéologie, le projet destourien a vécu. En bout de cycle, ses soubresauts actuels sont moins mus par de quelconques idéaux que par des caprices, les rivalités internes et les égos y supplantent un débat d’idées qui n’est que feint.

La confusion entretenue dans l’autre versant rival, le Mouvement Destourien de Karoui, concernant sa réputation Ennahdha-friendly, illustre bien cet esprit prompt aux amitiés de circonstance. Des affinités conservatrices existent certes, mais les alliances se nouent en l’occurrence sur la base d’intérêts et d’inimitiés « sans foi ni loi », une trivialité qui les rend d’autant plus insaisissables.

Cela dit le soutien tacite de Shabou à la candidature de Mustapha Kamel Nabli reste pour l’instant du domaine des spéculations, une supputation invérifiable, même si Nabli semble correspondre (du moins dans l’esprit de certains destrouriens) au profil du président apolitique et « consensuel » que la lettre de Shabou appelle de ses vœux.

La promptitude avec laquelle Nidaa Tounes désavoue l’un après l’autre ses propres co-fondateurs à la première incartade est symptomatique de cette tendance de l’auto suffisance, dans tous les sens du terme (voir la réponse méprisante de Ridha Belhaj).

Une pensée de la restauration

Il est ensuite intéressant de noter que le premier grief de Shabou (la nécessité d’une présidence qui rassemble) résulte d’une lecture subjective du bilan du président Marzouki qu’il juge comme étant celui d’une « désastreuse cohabitation » avec les chefs de gouvernement avec lesquels il a été amené à travailler, précisément dans le volet sécuritaire.

Si l’on écarte l’affaire de l’extradition de Baghdadi (seul hiatus majeur entre Marzouki et Ennahdha dans ce volet), ce qui est reproché à Moncef Marzouki serait donc une volonté suicidaire de réformer l’armée nationale et le ministère de l’Intérieur hérités de l’ancien régime. Omar Shabou craint ici une hypothèse inverse, selon lui « tout aussi désastreuse », d’une présidence à coloration contre-révolutionnaire confrontée à une nouvelle majorité parlementaire Ennahdha – troïka 2.

Le texte de Shabou trahit par conséquent une volonté de statu quo, au nom de la stabilité institutionnelle. Or, cette position rejoint celle réitérée par Ennahdha dimanche 7 septembre de ne pas présenter de candidat aux présidentielles : le parti islamiste soutiendrait officiellement « une figure consensuelle en phase avec les objectifs de la révolution »… Autant dire qu’aucun des candidats susceptibles d’avoir l’approbation du destourien Shabou ne remplit ce dernier critère.

Fausse naïveté ou excès de confiance, de grands noms ayant cru au « mouvement » Nidaa Tounes perdent un à un leurs illusions dans ce qui ressemble à une séquence de décadence accélérée. De là à admettre que le ver était dans la pomme, il y a un pas que les destouriens déçus n’ont pas encore franchi.

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