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L’audience n’aura même pas duré une heure pour les inculpés comparaissant ce mardi 17 juin devant le tribunal de grande instance de Sidi Bouzid. Alors que le procès des quinze habitants de Hichria accusés d’avoir incendié le centre de la garde nationale est reporté au 7 juillet, le procès des douze jeunes de Menzel Bouzaiane est reporté sine die. Les actes de rébellion contre le régime de Ben Ali, comme dans ce procès, semblent s’inscrire dans une dynamique de harcèlement des mouvements révolutionnaires. Le traitement de ces affaires par l’appareil judiciaire est relativement opaque. Aux reports successifs des audiences prolongeant le statut inconfortable d’accusé, s’ajoute la multiplication des affaires qui rend leur suivi particulièrement compliqué. Retour explicatif sur les affaires de Menzel Bouzayane et de Hichria.

Hichria : l’ancien chef de la garde nationale contre les habitants

TL-Regard

L’affaire de Hichria, dont les faits remontent au 8 février 2011, est en réalité divisée en deux procès. Le premier correspond aux accusations relatives à l’incendie du poste de la garde nationale. Il ne concerne que quinze personnes et fut reporté à l’issue de l’audience. La date du deuxième procès qui porte sur le pillage et l’incendie de la maison personnelle de l’ex-directeur de la garde nationale n’a, pour l’instant, pas été fixée.

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Ce ne sont pas moins de 52 personnes, toute membre de la famille Jleli, qui sont aujourd’hui sur le banc des accusés, parmi lesquels se trouvent six femmes, dont une dame âgée de 70 ans. L’avocat de la défense, Maître Khaled Aouainia, indique que cette dernière n’est pas accusée d’avoir participé à l’incendie du poste de police, bien qu’elle figure parmi les personnes inculpées dans l’autre volet de l’affaire. Toujours selon l’avocat, le juge devrait normalement prononcer une relaxe générale. Les faits reprochés font partie de ceux qui sont visés par la loi organique n°44 du 2 juin 2014, portant sur l’amnistie des actes commis durant la révolution (17 décembre 2010 au 28 février 2011).

« Seulement une voiture de brûlée »

De leur côté, les inculpés affirment n’avoir même pas besoin de recourir à cette nouvelle loi, puisqu’ils récusent la véracité même de ces accusations. Pour ces derniers, ce procès reflète l’acharnement d’un homme -Abdedayem, l’ancien directeur de la garde nationale- qui chercherait aujourd’hui à se venger de certains habitants de Hichria. Sur ce point, la version des habitants concernant les événements du 8 février 2011 diffère largement de celle retenue par la justice. Peu avant ce jour, les habitants constatent d’étranges réunions au domicile personnel d’Abdedayem, et ont vent de certaines informations laissant entendre que sa maison servirait de cache d’armes pour certains cadres du RCD en déroute. Refusant que leur village ne serve de base arrière à un mouvement contre-révolutionnaire, ils organisent alors une manifestation qui dégénère lorsque le directeur, apeuré par la foule, tire en l’air afin de menacer les manifestants. Neutralisé, celui-ci est transféré au poste de la garde nationale. Il y est placé sous la garde de ses subalternes, jusqu’à l’arrivée des militaires. Dans le même temps, les manifestants pénètrent à son domicile et découvrent avec stupeur une cache d’arme ainsi qu’une série de « cadeaux » en nature. « Abdedayem était corrompu et tout le monde le savait. Il assurait la sécurité des trafiquants qui passaient par la route de Hichria, stratégique pour les contrebandiers », raconte l’un des habitants épargnés par les accusations. Après avoir brûlé la voiture personnelle, « une Clio flambant neuve », les manifestants remettent les armes aux militaires qui exfiltreront ensuite le chef de la Garde nationale. En ce qui concerne son domicile, celui-ci n’aurait jamais été incendié, affirme le nouvel occupant des lieux. « À part quelques petits travaux, tout était en bon état quand j’ai aménagé » constate-t-il. De la même manière, un des accusés explique que le poste a été épargné durant la manifestation. « Certains jeunes ont bien tenté d’y mettre le feu, mais comme le bâtiment appartient à quelqu’un du village, nous les en avons empêchés ».

Menzel Bouzaïane : Faire taire le noyau dur

Ville emblématique de la révolution, Menzel Bouzaïane subit, elle aussi de plein fouet, le retour de manivelle judiciaire qui touche actuellement les mouvements sociaux tunisiens. Ce 17 juin 2014, le Tribunal de grande instance de Sidi Bouzid devait accueillir le procès des douze personnes accusées « d’atteinte au drapeau et menace contre fonctionnaire ». Elles l’ont été durant les manifestations qui ont fait suite à l’assassinat de Mohammed Brahmi, le 25 juillet 2013. La date du procès relatif à l’incendie du poste de la Garde nationale n’a pour l’instant pas été fixée. À ces deux affaires, viennent s’ajouter les poursuites engagées à l’encontre de trois jeunes pour violences envers le chef de la délégation et entrave à la circulation d’un train de marchandises durant une action de protestation. Si le premier de ces procès devait se dérouler le 26 juin 2014, aucune date n’a pour l’instant été fixée pour le deuxième.

« Ces procès sont les indices du retour d’une dictature »

Dénominateur commun de toutes ces affaires, Safouane Bouaziz, figure emblématique de la contestation à Menzel Bouzaïne, était le seul de la localité à s’être déplacé au Tribunal ce mardi. « Sur les douze accusés, je suis le seul à avoir reçu une convocation officielle » explique-t-il. Drôles de pratiques d’un appareil judiciaire qui ne se donne même pas la peine de prévenir personnellement les premiers intéressés qui, à l’instar de Farid Slimeny, un autre militant bien connu dans la région, apprennent bien souvent leurs mises en examen par l’intermédiaire des avocats. Pour ce dernier, il ne fait aucun doute que ces procès ciblent directement les leaders de la contestation. « Ils ont peur de nous et cherchent à nous harceler par tous les moyens » confie-t-il. Si Safouane et Farid sont solidaires des dernières actions menées à l’encontre des symboles de l’État, ils n’étaient pourtant pas présents aux moments des faits et préfèrent tourner en dérision leurs accusateurs. « Je suis accusé d’avoir tapé un policier, brûler un drapeau et mis le feu au poste et tout ça en l’espace de cinq minutes, je leur ai dit que ce n’était pas moi, mais Superman qu’ils devaient arrêter» s’amuse Ferid. De son côté Safouane dénonce les faux témoignages systématiquement pratiqués par les policiers. « Ils payent des gens pour témoigner contre nous » explique ce jeune homme de 30 ans qui fut bloqué dans sa ville pendant près un an et demi pour échapper à la police. Accusés pour des faits remontant à un peu moins d’un an, les jeunes de Menzel Bouzaïane ne sont pas protégés par la loi d’amnistie votée le 2 juin 2014 par l’ANC. Pour beaucoup d’entre eux, celle-ci n’est pas suffisante et concoure, de surcroît, à clore une dynamique révolutionnaire, plus que jamais d’actualité. «Ce sont tous les mouvements révolutionnaires tunisiens, actuels et futurs, qu’il faut arrêter de criminaliser», plaide Safouane qui voit dans la succession des procès autant « d’indices du retour de la dictature».

« Ma grand-mère aussi a brûlé un poste de police » :

TL-Azyz-Bouzaine

Ce mardi 17 juin, ils étaient donc une cinquantaine de personnes à avoir fait le déplacement au Tribunal de grande instance de Sidi Bouzid pour venir soutenir les accusés d’Hichria et de Menzel Bouzaïane. Venus de Sousse, Sfax, Tunis et des différentes localités alentours, de nombreuses personnes dont le blogueur Aziz Amami ont pris la parole lors d’une Assemblée générale improvisée sur le parvis du Tribunal, avant que la police, aidée d’un violent orage, ne disperse le rassemblement. « On doit maintenir la pression sur chaque procès », affirme le blogueur récemment relaxé. « Ce qu’ils cherchent, ce n’est pas la confrontation directe, cela serait trop dangereux et des peines trop lourdes provoqueraient la colère », analyse-t-il. «Leur but est d’en faire des coupables à tout prix. Cela ne passera peut-être pas par des peines de prison, mais par des amendes » poursuit-il. Devant la dispersion des affaires examinées par la justice et le flou permanent soigneusement entretenu, il est important de définir un mot d’ordre commun pour condamner, en bloc, la répression qui s’abat actuellement sur l’ensemble des mouvements protestataires en Tunisie. «Toutes ces affaires ne doivent pas être traitées de manières isolées », constate Maître Khaled Aouaini. Pour lui, ce n’est pas un hasard si ces évènements ressortent aujourd’hui, à l’image du procès de Hichria, gardé dans les cartons du juge d’instruction durant trois années. « Ces procès témoignent du retour en puissance des pratiques autoritaires et l’affirmation du pouvoir d’un système mafieux où s’entremêlent syndicats de police, hommes d’affaires et politiciens ».

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