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Une séance de travail ministérielle, consacrée à l’examen de faisabilité du projet de Sra Ouertane, s’est tenue le 26 février 2013 sous la présidence de Nidhal Ouerfelli, ministre auprès du chef du gouvernement chargé de la coordination et du suivi des affaires économiques. Selon un communiqué de la présidence du gouvernement, lors de cette réunion, a été approuvé le lancement de l’étude de faisabilité du projet de Sra Ouertane. Dans cet article nous allons essayer d’assembler des pièces éparpillées d’un ancien puzzle méconnu par un grand nombre de Tunisiens.

L’uranium de Sra Ouertane

La mine de Sra Ouertane est située dans la région d’El Ksour, à environ 40 km au Sud de la ville du Kef. Elle est connue pour son important potentiel en phosphate. D’une source à l’autre, les quantités de phosphate que contient cette mine varient. Selon un document présenté en 2009 par le Groupe Chimique Tunisien (GCT), à l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), cette mine renferme 10 milliards de tonnes de phosphate. Selon le gouvernement, le potentiel est de 5 milliards de tonnes de phosphate. De plus est, le gouvernement ne parle pas du minerai qui a le plus de valeur dans le gisement de Sra Ouertane : un fort potentiel en Uranium !

Il est vrai qu’on trouve des traces d’uranium dans tout gisement de phosphate, mais la spécificité de la mine de Sra Ouertane est que sa teneur en U3O8 : la forme primaire de l’uranium utilisé dans l’industrie nucléaire et connue sous le nom de « yellowcake ». Cette teneur est estimée à 150ppm (partie par million).

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Premiers pas dans l’extraction de l’uranium

Lors d’un séminaire organisé le 11 février 2013, Mohamed Lamine Chakhari, alors ministre de l’Industrie, avait déclaré que l’exploitation du gisement minier de Sra Ouertane, décidée par le Gouvernement, au début de ce mois, permettra au pays de franchir une nouvelle étape dans l’optimisation de ses richesses minières, indiquant que la CPG et le Groupe chimique ont investi depuis plus de 30 ans dans la valorisation de la recherche et le développement, ce qui a permis une meilleure rentabilisation du phosphate tunisien. En effet, l’extraction d’uranium en Tunisie remonte à plusieurs années : plus précisément aux années 70 lorsque le GCT a lancé son premier programme d’extraction d’uranium à partir de l’acide phosphorique. La hausse du prix de l’uranium sur le marché international, ainsi que la maitrise des nouvelles techniques de production, ont favorisé le lancement de ce projet.
Entre 1978 et 1981, la société tunisienne Industries Chimiques Maghrébines (ICM), créée en 1972 et absorbée par le GCT en 1989, a achevé une extraction test de l’uranium à partir de l’acide phosphorique tunisien. Ce projet pilote avait été mené en partenariat avec Gardinier et Pechiney-Ugine-Kuhlmann(Gardinier-PUK).

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Cette phase de test a mené à un accord, qui a été signé le 2 avril 1982 à Paris, entre ICM et PUK par lequel PUK s’était engagé à fournir aux ICM la technologie d’extraction et de purification de l’Uranium à partir de l’acide phosphorique issu du phosphate. En novembre 1982, en se basant sur un rapport technique préparé par les experts de l’ICM, l’ancien Président Habib Bourguiba a donné le feu vert pour l’exploitation de l’uranium tunisien en tant que source d’énergie et ce, en commençant par la création d’une unité de recherches et d’exploitations nucléaires. Cette décision avait fait la une des journaux en 1982. Le résultat des recherches ont prouvé que l’utilisation de certains solvants pourrait permettre d’extraire tout l’uranium contenu dans l’acide phosphorique (90% selon le document du GCT précédemment cité). En plus de cela, les recherches ont confirmé la possibilité de l’extraction du thorium (élément chimique radioactif utilisé dans l’industrie nucléaire) et des terres rares (éléments chimiques utilisées dans les industries de haute technologie). C’est à ce moment-là que les enjeux géopolitique sont devenus importants et que la course internationale vers la mainmise sur la mine de phosphate tunisien la plus riche en uranium a commencé.

La “bataille” de Sra Ouertane…

Le 18 Septembre 1984, la Tunisia signe avec les USA un accord de prêt de 400 millions de dollars pour le financement des coûts de services requis pour le projet de transport du phosphate concentré de la mine de Sra Ouertane au port de Cap Serat. Les Américains venaient d’entrer sur la ligne. Un rapport préparé par l’IDCA (un organe du Department of State qui était chargé de la supervision de USAID) en 1985 pour le compte du congrès américain nous donne plus de détails sur ce qui s’était passé. Dans ce rapport, on avait bien employé le terme “bataille” pour décrire la course vers la conquête de Sra Ouertane. Dans un chapitre intitulé, “Tunisia Sra Ouertane Phosphate project“, il est indiqué que le Trade & Developement Program (TDP) a participé avec 600 000$ dans une étude de faisabilité d’un projet à Sra Ouertane qui devait coûter au total 3 millions de $. Le TDP est un programme qui a pour but “la promotion de la vente des produits, services et technologies américaines aux grands projets de développement du tiers monde“. Aujourd’hui il a pris la forme d’une agence gouvernementale appelée “Trade and Development Agency” (USTDA). Selon ce document, le projet “Tunisia Sra Ouertane Phosphate” visait à (1) extraire les minerais, (2) enrichir les minerais, (3) produire des produits chimiques et (4) construire un port. L’étude de faisabilité et de réalisation avait été confiée en fin de compte au bureau d’études américain Jacobs Engineering; et ce après avoir mené une “intense bataille concurrentielle” contre le consortium franco-Brésilien Sofremines/Paulo Abib. Sans l’intervention de l’ambassadeur des USA avec les fonds du TDP, le consortium franco-brésilien aurait conduit l’étude grâce à “un financement offert par le ministre des affaires étrangères français en personne au gouvernement tunisien“. Qu’entendait-on par cela ? Était-ce un don à l’État tunisien ou un pot-de-vin aux dirigeants ? Difficile de trancher même si aucun don en relation avec le secteur minier n’est cité dans le Journal Officiel de la République de Tunisie. C’est l’intervention de l’ambassadeur US qui a permis à la firme américaine Jacobs Engineering de décrocher le contrat. L’utilisation de 600 000 $ venant du TDP ont donc servi à décrocher un contrat de 3 millions de $ sous forme de services d’ingénierie. La totalité de ces services devrait dépasser les 10 millions de $. Quant à l’achat d’équipement, il devait dépasser les 150 millions de $. D’autres éléments du projet (développement de la région, expansion du chemin de fer et développement d’une zone portuaire) étaient également planifiés.

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En 1986, l’étude de faisabilité a été achevée. Le projet avait été jugé non rentable. Le projet d’extraction d’uranium à partir de phosphate de Sra Ouertane fut enterré depuis.

Uranium et centrale nucléaire ?

Le dossier n’a redonné signe de vie qu’en 2006, au cours des négociations qui ont eu lieu à l’occasion de la signature d’un “Protocole d’accord entre le ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie de la République française et le ministère de l’Industrie, de l’énergie et des Petites et Moyennes Entreprises de la République tunisienne dans les domaines industriel et énergétique.” On y parlait de “discussions techniques sur la perspective de développement de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques en Tunisie“.

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Une année plus tard, lors des débats parlementaires autour de la loi de finances 2008, Afif Chelbi, qui était alors ministre de l’Industrie, avait annoncéla possibilité de mener une étude sur l’extraction d’uranium à partir du phosphate“. A quelques jours près, Maghreb Confidentiel, proche des services de renseignements français, a publié un article dans lequel il rapporte ce qui suit :

Tunis souhaite ainsi approvisionner, avec son propre minerai, sa future centrale nucléaire civile de 900 MW programmée pour 2020. Areva a d’ores et déjà fait connaitre tout son intérêt pour le projet. Le groupe français a déjà signé, au Maroc, avec l’Office chérifien de phosphates (OCP) lors de la visite d’Etat du président français en octobre, un accord sur la recherche dans le domaine de l’extraction de l’uranium à partir de l’acide phosphatique. Nicolas Sarkozy devrait se rendre en Tunisie début 2008.
Maghreb Confidentiel n°814 du 20/12/2007

En effet, Sarkozy s’était rendu au mois d’avril 2008 en Tunisie pour signer un “Accord de coopération pour le développement des utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire” et pour convaincre les Tunisiens de la nécessité de se lancer dans le nucléaire.

Dans cet accord, on parle non seulement de l’utilisation de l’énergie nucléaire pour la production d’électricité et pour le dessalement d’eau, mais aussi de “possibilité de prospection et de valorisation des ressources uranifères“, de “conduite en commun d’activités de recherche et d’ingénierie, y compris des recherches et expérimentations conjointes, de “prestation de service“. Cela entre-t-il dans une stratégie de diversification des sources d’approvisionnement de la France en uranium ?

L’article XV de cet accord oblige la Tunisie à s’assurer que les matières nucléaires exportées par la Tunisie vers d’autre pays soient utilisées à des fins pacifiques et non explosives. Nous nous demandons si cette clause n’entrave pas la concurrence entre les pays qui veulent acheter l’uranium tunisien ? De cette façon, la France n’oppose-t-elle pas son veto aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et même aux États-Unis ?
De même, l’article XVI interdit à la Tunisie de transférer les technologies acquises en vertu de cet accord ainsi que toute installation ou équipement conçu à partir de ces technologies sans l’accord préalable de la France.

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Nous comprenons pourquoi Frédéric Marillier, chargé de la campagne Énergie à Greenpeace France, ne s’est pas limité à l’utilisation d’arguments écologiques pour dénoncer cet accord.

Sous couvert de lutter contre les changements climatiques et de défendre le droit de tout pays d’accéder au nucléaire civil, la France développe, notamment au Maghreb, un néo-colonialisme nucléaire.
Frédéric Marillier, chargé de la campagne Énergie à Greenpeace France

Cet accord est venu à la suite d’une série de conventions signées entre la Tunisie et la France, à partir de l’année 2004. En tout, 5 accords ont été signés entre 2004 et 2008:

  1. 16 novembre 2004 : Accord de coopération dans le domaine de la radioprotection entre le Centre National Tunisien de Radioprotection et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire français (IRSN).
  2. 3 mai 2006 : Protocole d’accord entre le ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie de la République française et le ministère de l’Industrie, de l’Energie et des Petites et Moyennes Entreprises de la République tunisienne dans les domaines industriel et énergétique.
  3. 14 décembre 2006 : Accord cadre de coopération scientifique et technique entre le Centre National des Sciences et Technologies Nucléaires Tunisien (CNSTN) et le Commissariat Français à l’Energie Atomique (CEA).
  4. 28 avril 2008 : Accord de coopération portant sur les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire civile.
  5. 23 avril 2009 : Accord de coopération pour le développement des utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire.

Au cours de la même année, un appel d’offre international lancé en 2009 a relancé la course des puissances mondiales vers le phosphate (ou plutôt l’uranium) de Sra Ouertane.
Le cahier des charges prévoit l’octroi d’une concession minière à Sra Ouertane pour une durée de trente ans, extensible à cinquante ans ; la mise en place d’une usine de concentrés de phosphates d’une capacité de production annuelle de 4 à 5 millions de tonnes ; et enfin la réalisation d’un complexe d’engrais chimiques générant un million t/an de P2O5. L’adjudicataire du contrat devra aussi assurer l’approvisionnement en eau du projet (usine de dessalement), ainsi que la construction des infrastructures portuaires et de stockage.

L’intérêt que portent les puissances émergentes à l’uranium a rendu la concurrence encore plus féroce qu’elle ne l’a été deux décennies auparavant. Cette fois, il y avait des Australiens, des Indiens (RCF), des Chinois (CNCEC), des Brésiliens (Vale) et des Britanniques (Gubretas). Les Chinois étaient très intéressés et suivaient l’affaire de très près. Les Français, quant à eux, n’y avaient pas participé. Ils ont réussi a avoir un accord bien plus stratégique que le marché sujet de l’appel d’offres. Après plusieurs phases de sélection, aucune offre n’a été retenue et le dossier a été encore une fois enterré … dit-on !

Le lendemain de la révolution …

En mai 2011, le gouvernement Béji Caid Essebsi décide de rouvrir le dossier de la mine de Sra Ouertane. Sauf que cette fois, on parle de phosphate sans évoquer l’uranium. Quant au coût du projet, il a été déclaré comme étant d’une valeur de 15 millions de dinars. Quelques mois plus tard, en juillet 2011, le ministre de l’Industrie déclare, lors d’une réunion au Kef, que le projet a une valeur de 19 millions de $. Et comme nous le disions au début de l’article, on ne parle plus de 10 milliard de tonnes de phosphate évoqués lors d’une présentation faite par le GCT au siège de l’AIEA, mais plutôt de 5 milliard de tonnes. Dans le discours du gouvernement, on ne trouve quasiment aucune allusion à la part de l’État dans les bénéfices ni aux enjeux géopolitiques de l’affaire. Les gouvernements qui se sont succédé ne parlaient que d’emploi. Les quelques 2000 emplois, dont la majorité seront des ouvriers ont réussi à allécher les habitants de la région et à éclipser l’essentiel du débat.

Lorsque Ennadha a pris le pouvoir, le Qatar est entré sur scène. Un mémorandum a été signé entre le gouvernement tunisien et celui du Qatar. Après une polémique qui a fait coulé beaucoup d’encre, vu les conditions opaques dans lesquelles l’accord a été conclu, Riadh Bettaieb, alors ministre de l’Investissement et de la Coopération internationale est intervenu pour dire qu’il ne s’agissait que d’accord de principe. Sauf qu’il a confirmé qu’il porte sur les “études préliminaires de faisabilité technico-économiques“. En ce qui concerne le projet de la centrale nucléaire, il n’a guère disparu. Au mois de mars 2013, nous avons pris connaissance de l’existence d’un bureau rattaché à la STEG qui est encore chargé de l’étude du projet. Pendant le Débat National sur l’énergie, Nidhal Ouerfelli, alors secrétaire d’État chargé des mines et énergie, a évoqué l’énergie nucléaire comme étant une source d’électricité qui, théoriquement, pourrait être utilisée pendant les prochaines années. Le problème, selon lui, était l’immensité du capital que l’État devra investir pour pouvoir construire cette centrale. Y aurait-il des intentions non déclarées de faire appel à un contrat de Partenariat Public Privé pour pouvoir construire ladite centrale ? Nous nous permettons de douter de cela vu que le gouvernement est toujours en train de cacher une importante partie de l’information. Le dernier communiqué du gouvernement Jomaa qui porte sur le dossier Sra Ouertane notait que l’étude du projet sera confié à une société tunisienne appelée “Société d’étude d’exploitation des phosphates de Sra ouertane”. Cependant, un haut responsable de la direction des mines au ministère de l’Industrie, ainsi qu’un autre cadre du GCT nous ont déclaré que le contact avec le cabinet Jacobs Engineering a été rétabli dernièrement. Le responsable du ministère de l’Industrie nous a même confirmé qu’une étude a dernièrement été commandée au cabinet Jacobs Engineering, et qu’une partie de l’étude portera sur… l’uranium.

La ruée vers l’uranium semble encore nous cacher des mystères.

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