Schlumberger-Kamel-Bennaceur

Une grande partie de la classe politique tunisienne se félicite du gouvernement des “technocrates indépendants” remplaçant celui de la Troïka. C’est avec des Curriculum Vitae beaucoup plus riches que ceux des deux derniers gouvernements que les membres de l’équipe du gouvernement Jomaa ont pu séduire un bon nombre de Tunisiens.
Ce qui est par contre assez inquiétant, c’est le fait que certains ministres viennent directement de grandes multinationales dont les intérêts en Tunisie ne sont pas négligeables.

C’est dans ce contexte que nous abordons dans cet article le nouveau ministre de l’Industrie, monsieur Kamel Bennaceur, venu directement de la société Schulmberger, la plus grande multinationale de services pétroliers au monde. Ce n’est pas son appartenance au parti politique Afek Tounes (même si le hasard a fait que Noomen Fehri, dirigeant de Afek Tounes vient de la même compagnie) qui nous intéresse, mais c’est plutôt les intérêts en Tunisie de la compagnie où il occupait le poste de directeur.

La raison pour laquelle nous publions cet article s’inscrit dans un soucis de voir Kamel Bennaceur utiliser son poste de ministre de l’Industrie pour développer des opportunités à l’entreprise pour laquelle il a travaillé toute sa vie, au dépend de l’intérêtt national et de l’avenir des futures générations.

Gaz de schiste et lobbies

Le secteur pétrolier a été depuis longtemps connu pour la force des lobbies mondiaux qui influencent la prise de décision des politiciens. De nos jours, leur centre d’intérêt principal est la question du gaz de schiste.

Pendant plusieurs mois, le quotidien américain ‘The New York Times’ a publié une série d’articles et de documents qui lèvent le voile sur les liens réels entre des organismes d’Etat, indépendants en théorie, et les lobbies industriels, désireux d’exploiter le gaz de schiste. Il a également rapporté dans un article publié au mois de mai 2013 que les pays européens, où l’opposition au gaz de schiste est forte, sont en train de confronter des lobbies industriels qui veulent se lancer dans cette industrie.

Par ailleurs, il nous est parvenu de différentes sources que les représentants des sociétés pétrolière en Tunisie, ont contacté un bon nombre de politiciens tunisiens pour les convaincre des “bienfaits” du gaz de schiste. D’autre responsables du ministère de l’Industrie ont même bénéficié de formations offertes par les sociétés pétrolières en vue de leur vendre les vertus de l’extraction du gaz de schiste.

Devant les multitudes de recherches scientifiques démontrant l’impact significativement négatif sur la qualité de l’eau, sur la santé publique et sur l’environnement, il est difficile pour n’importe quel gouvernement au monde de donner le feu vert à l’exploitation du gaz de schiste. C’est pour cela que les industriels font appel à leurs hommes pour faire la pression et essayer de convaincre (ou corrompre dans certains cas) les décideurs des bienfaits du gaz de schiste sur leur économie. Leur argumentaire est parfois fort séduisant !

Tunisie : nouvel eldorado du gaz de schiste ?

Lors de sa première déclaration aux médias, le nouveau ministre de l’Industrie, monsieur Kamel Bennaceur, a confirmé l’existence d’un potentiel en gaz. En effet, la sous-sol tunisien renferme, selon certaines sources, un important potentiel en gaz non conventionnel. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, le potentiel de la Tunisie en gaz de schiste s’élève à 18 Tcf (Trillion cubic feet). Ces chiffres ont été repris par la Banque Africaine de Développement dans un rapport où elle fait les louanges de l’exploitation du gaz de schiste en Afrique et elle promet aux pays africains de les soutenir dans la production des hydrocarbures non-conventionnels. Et quelle coïncidence de noter ici que deux ministres du gouvermenet Jomaa viennent directement de la BAD, celui de l’Économie, monsieur Hakim Ben Hammouda et celui de l’Agriculture, monsieur Lassaad Lachaal.

L’Energy Information Administration (US EIA) a publié il y a quelques mois un célèbre rapport sur les plus grands gisements de gaz non conventionnel dans le monde. Parmi ces gisement nous trouvons celui du Bassin de Ghadamès qui couvre la totalité du sud tunisien ainsi qu’une partie des territoires libyen et algérien. Selon ce rapport, le potentiel du bassin de Ghadames est de 15 Tcf. Un deuxième rapport récemment publié par la même Energy Information Administration donne un chiffre encore plus impressionnant : 23 Tcf ! Ce nouveau chiffre inclut le potentiel du Bassin de Ghadamès et du Pélagien.

Même l’ETAP, qui a lancé depuis quelques années un projet nommé “Sulurian Shale Gas Project”, tient le même discours. Dans une présentation faite en Algérie lors d’un séminaire spécialement dédié à ce sujet, le chef du projet “Silurian Shale Gas Project” est revenu en détail sur les spécificité du bassin de Ghadames.

presentation-TROUDI -ETAP

Vers la fin de sa présentation il a donné son estimation du volume de gaz non conventionnel que renferme la partie tunisienne du bassin (gas-in-place), comme estimé par deux modélisations différentes. Un volume de 80 Tcf à 100 Tcf selon la première modélisation et 80 Tcf à 120 Tcf selon la deuxième. Malheureusement nous n’avons pas pu obtenir les estimations du gas-in-place du Pélagien. Mais ce qui est certain, c’est que monsieur le ministre de l’Industrie, monsieur Kamel Bennaceur, connaît bien « les différentes techniques […] utilisées […] permettant d’atteindre des taux de récupération variant de 5% à 50 %. »

Réalités ou surestimation ?

Selon le document de l’ETAP, le bassin de Gfhadames renferme un “énorme” potentiel. Nous nous demandons si ce potentiel de la Tunisie est bien réel. N’y a-t-il pas une surestimation ? Ne risque-t-on pas d’apprendre dans quelques années que le potentiel de la Tunisie a été surévalué ?

Il y a quelques années, Obama avait décrit lui aussi le potentiel des Etats-Unis en gaz de schiste comme étant “énorme”. Sauf que quelques années plus tard, une enquête menée par le “New York Times” a révélé les doutes des fonctionnaires de L’Energy Information Administration (EIA) sur la réalité des réserves réelles de gaz.

Un fonctionnaire affirme par exemple que l’industrie des gaz de schiste est peut être vouée délibérément à l’échec : « Il est fort probable que beaucoup de ces entreprises vont faire faillite », prédit quant à lui un haut conseiller de l’EIA. Même de source officielle, plusieurs échos soulevés par la naissance des « bulles » précédentes, celles du logement et des valeurs technologiques par exemple, et qui se sont terminées en fiascos financiers, n’entraînent pas à un optimisme démesuré.

Le New York Times, traduit par Techniques de l’Ingénieur

Nous nous demandons donc à quel saint se vouer devant de tels chiffres imprécis, mais tout de même hallucinants, que donnent les diverses sources dont la crédibilité a été mise en question par les révélations du New York Times ? Le doute s’accentue lorsque nous lisons les études d’impact invraisemblables commandées par des sociétés pétrolières privées à des bureaux d’études internationaux de renom. Rappelons que la seule étude publiée jusqu’à aujourd’hui traitant de l’impact de l’industrie du gaz de schiste en Tunisie a été commandée par Shell. Elle a d’ailleurs été publiée dans un contexte où Shell essayait d’obtenir l’aval du gouvernement tunisien pour s’aventurer dans les schistes du Centre-Est. Selon nos sources, le ministère de l’Industrie aurait déjà entamé la préparation d’une étude économique qui permettrait de convaincre les politiciens et les élus de l’intérêt que la Tunisie a à gagner à travers le gaz de schiste.

Quelque soit le degré de fiabilité des données, et, quelque soit le résultat des travaux effectués, les seules sociétés qui auront la garantie d’importants bénéfices du déverrouillage du marché du gaz de schiste en Tunisie sont les société para-pétrolières comme Becker Huges et Halliburton et … Schlumberger.

Halliburton et Dick Cheney … Schlumberger et Kamel Bennaceur ?

La nomination d’un cadre de Schlumberger à la tête du ministère de l’Industrie nous a rappelé une affaire assez connue quand le lobby industriel est intervenu pour déverrouiller le marché du gaz de schiste. Il s’agit du cas de la société Halliburton, l’un des plus grands concurrents de Schlumberger qui a vu son PDG, Dick Cheney, devenir ministre de la défense aux Etat-Unis.

Retour sur une histoire devenue aujourd’hui culte …

Malgré l’augmentation des prix internationaux d’hydrocarbures et le développement de la technique de la fracturation hydraulique qui avait rendu la production de gaz non conventionnel rentable, Halliburton ne pouvait toujours pas se lancer dans la conquête des gisements géants du “shale” Américain. La loi sur la protection des ressources en eau potable (Safe Drinking Water Act) l’empêchait d’effectuer la fracturation hydraulique vu le degré de pollution que peut engendrer l’utilisation de cette technique. Dick Cheney, alors ministre de la défense, était donc intervenu proposant une loi qui permettait aux exploitants du gaz de schiste d’être dispensés des restrictions imposées par la loi sur la protection de l’eau. C’est de cette façon que les USA ont donné un feu vert aux industriels du gaz de schiste !

Par ailleurs, Schlumberger est également l’une des compagnies pétrolières qui fait du lobbying pour pousser les gouvernements vers la production des hydrocarbures non conventionnels. Outre le financement des campagnes électorales américaines, elle fait partie de la “Marcellus Shale Coalition” qui milite pour étouffer toute critique et combattre toute velléité de régulation de l’impact environnemental de l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis, ainsi que pour réduire leur contribution fiscale aux administrations des territoires où ils opèrent.

Aujourd’hui, deux task forces ont été formées pour réviser le code des hydrocarbures : une au niveau de l’Entreprise Tunisienne des Activités Pétrolières (ETAP) et une autre au niveau du ministère de l’Industrie. Selon Ridha Bouzouada, directeur à la direction générale de l’énergie (DGE) au ministère de l’Industrie, le sixième axe autour duquel le prochain code des hydrocarbures tournera sera celui des hydrocarbures non-conventionnels :

Le code doit désormais proposer un dispositif juridique et la première fois technique clair et relativement complet relatif à l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures des roches mères, notamment les techniques combinées de la fracturation hydraulique et le forage horizontal, son régime fiscal et les garanties économico-socio-environnementales”.
Ridha Bouzouada, L’énergie, n°87, décembre 2013

Lors d’une visite que nous a rendu deux représentants de l’ONG américaine “Food & Water Watch” qui sont en train de préparer un livre sur la lutte contre le gaz de schiste dans le monde, ils nous ont déclaré qu’ils avaient remarqué que dans tous les pays qu’ils avaient visité, les sociétés pétrolières tenaient le même discours et suivaient la même stratégie : la même histoire se reproduisait donc presque partout… Schlumberger et Kamel Bennaceur seraient-ils en train de reproduire l’histoire de Halliburton et de Dick Cheney ?

Intérêt national VS Intérêt privé

Avec l’affaire Shell, la question de l’exploitation du gaz de schiste s’est retrouvée au centre des intérêts de l’opinion publique tunisienne. Malgré ce grand intérêt et malgré l’opposition de la société civile à l’extraction du gaz de schiste, les gouvernements qui ce sont succédés étaient favorables à l’ouverture de ce marché aux compagnies pétrolières. Comme nous l’avons rapporté dans un article précédent, monsieur Mehdi Jomaa avait mené un double discours lorsqu’il était à la tête du ministère de l’Industrie. Il était favorable à l’octroie de permis relatifs au gaz de shiste. Mais devant le grand public, monsieur Jomaa faisait semblant de ne pas l’être.

Une fois à la tête du gouvernement, Mehdi Jomaa a nommé Kamel Bennaceur, alors directeur à Schlumberger, au poste de ministre de l’Industrie. Selon différentes sources qui ont préféré garder l’anonymat, Kamel Bennaceur n’aurait pas démissionné de Schlumberger.
Est-ce que Kamel Bennaceur saura mettre à l’écart les intérêts de la société à laquelle il a travaillé toute sa vie lors de ses prises de décision pour mettre en avant l’intérêt de la nation ? Le fait qu’il ait déclaré lors de sa première apparition médiatique, que la première tâche à effectuer est d’attirer les investisseurs renforce nos doutes sur la vraie mission de Kamel Bennaceur en Tunisie.

Le débat est ouvert !

Au long de son parcours professionnel, Kamel Bennaceur a publié un grand nombre d’articles scientifiques et a participé à l’écriture d’un bon nombre de rapports, dont un rapport de l’Agence Internationale de l’Énergie qui fait la promotion du gaz de schiste. De même, dans un article publié en 2011, le nouveau ministre de l’Industrie soutient l’utilisation de la fracturation hydraulique pour extraire le gaz de schiste tout en niant la dangerosité du liquide de fracturation.

Selon monsieur Kamel Bennaceur, « la plupart des additifs (sinon tous) sont utilisés à des concentrations largement compatibles avec les normes de sécurité et le respect de l’environnement. » Ce qui est en contradiction avec un bon nombre de recherches publiées pendant les dernières années énonçant les multiples risques environnementaux et sanitaires que pourraient causer les additifs même à très faible concentration.

Une précipitation de la prise de décision vis-à-vis de la production de gaz de schiste s’avère non seulement dangereuse mais renforcera les doutes sur les réelles intentions de Kamel Bennaceur.

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