Mehdi Jomaa

Après des mois de discussions, le nom qui a été choisi à l’issu du Débat National est celui de Mehdi Jomaa. Ce nom est toujours inconnu d’un grand nombre de Tunisiens. Il est également contesté par certains partis politiques. Ceux qui le soutiennent, le présentent comme une compétence « nationale ». Est-ce vraiment le cas ? Certains disent qu’il faut lui donner sa chance avant de formuler une évaluation pertinente. Pourtant, il est depuis le 13 mars 2013 à la tête du ministère de l’Industrie. Aussi, un bref bilan de son passage par ce ministère serait susceptible de permettre un aperçu sur la méthode et l’approche Mehdi Jomaa…

Mehdi Jomaa et le faux “Débat National sur l’Energie”

Commençons par un point qui pourrait paraître positif dans le bilan de Mehdi Jomaa à la tête du ministère de l’Industrie : “Le Débat National sur l’Énergie“. Cette initiative nous laisse penser que Mehdi Jomaa croit réellement à la démocratie participative. Est-ce vraiment le cas ? Tout d’abord, le jour même du lancement du Débat National sur l’Energie, Nidhal Ouerfelli, Secrétaire d’État aux Énergies et Mines a déclaré que le projet de loi sur les énergies renouvelables était fin prêt. A quoi servirait donc un tel débat si les réformes sont prêtes d’avance ? De même, le ministère a eu la bonne idée de lancer une page Facebook qui devait permettre d’élargir le débat à un nombre maximal de participants. Sauf que la dernière publication sur cette page date du 16 juillet 2013. En revanche, la page personnelle de Mehdi Jomaa a toujours été bien entretenue. S’agissant du débat dans les régions, celui-ci a effectivement eu lieu. Le hic, c’est que les dates et les lieux de ces rencontres n’ont pas été communiqués à l’avance, ni sur les pages Facebook du ministère, ni sur son site officiel. Nous nous demandons donc, comment les personnes présentes ont-elles été mises au courant ? Cela nous rappelle les consultations nationales qu’organisait l’ancien régime. Ce que nous retiendrons, en tout cas, de ce “débat”, c’est que l’opposition à la question de l’utilisation de la fracturation hydraulique en Tunisie, de la part des citoyens, était assez claire.

Mehdi Jomaa : pro-gaz de schiste …

Cela fait plusieurs mois que la question de la production d’hydrocarbures non conventionnels fait l’objet de polémique en Tunisie. Qu’ils soient fervents écologistes ou simples citoyens, nombreux sont les Tunisiens qui ont en eu une très mauvaise image. Un bon nombre s’y oppose même radicalement !

Malgré cela, Mehdi Jomaa, ignorant cette forte opposition, a déclaré lors d’un dîner-débat organisé par l’ATUGE que « l’idée c’est d’y aller. Mais il faut choisir le moment opportun.» Lorsqu’il lui fut demandé quand est-ce que cela aura lieu, il a répondu :

Gaz de schiste, c’est quand ? C’est dans quelques mois…voire quelques semaines. Une fois que les choses se seront calmées et qu’on ait fini notre travail pédagogique.

Mehdi Jomaa

Mehdi Jomaa n’a donné aucune importance à l’avis des citoyens vis-à-vis des questions aussi importantes. Il considère même que le Débat National sur l’Énergie n’est en fait qu’un travail pédagogique. Il semblerait que le futur chef du gouvernement ne croit pas vraiment à la démocratie participative. Il serait plutôt adepte du Léviathan de Hobbes.

Un ministre laxiste vis-à-vis de la corruption et de la malversation ?

Bien avant que Mehdi Jomaa ne soit désigné à la tête du ministère de l’Industrie, la Cour de compte a publié un rapport sur la corruption et les malversations dans le secteur gazier. Des dépassements très graves ont été perpétrés pendant les dernières années tant au sein ministère de l’Industrie et qu’au sein des entreprises et établissements sous tutelle. Il est surprenant d’observer, surtout au lendemain d’une révolution, une passivité à cet égard, surtout après la publication d’un rapport officiel aussi alarmant ! Allant de la mise en place d’outils garantissant une régulation et un contrôle plus efficace, jusqu’à la poursuite en justice des responsables liés à ces affaires. Ce que nous relevons, c’est que Mehdi Jomaa a opté pour le maintien à leurs postes des personnes impliquées. Lorsque Nidhal Ouerfelli, secrétaire d’Etat des énergies et mines, auprès du ministre de l’industrie a été convoqué par la commission de lutte contre la corruption, il a déclaré que seules 3 plaintes ont été soumises à la justice. Il s’agit d’affaires de corruption dans lesquels Moncef Trabelsi, frère de Leila Ben Ali est impliqué. Or, Moncef Trabelsi est décédé depuis le 3 avril 2013.

Le matin même de son audition par la commission des finances, Nidhal Ouerfelli arrivé en retard à la réunion de l’Association Tunisienne de Pétrole et de Gaz (ATPG) -à laquelle nous étions présents-, il s’est excusé en indiquant ironiquement qu’il a été retenu au ministère, occupé qu’il fut à traquer la corruption au sujet de laquelle l’ANC lui a demandé un compte-rendu. Cela témoigne de la légèreté du ministère dans le traitement de ce sujet. C’est d’ailleurs la remarque qui a été faite par les membres de la commission de la lutte contre la corruption lors de l’audition du staff du ministère de l’Industrie..

Nous nous demandons donc, comment est-ce que Jomaa pourrait honorer l’engagement de son “éventuel futur” gouvernement à lutter contre toutes les formes de corruption, alors que, manifestement, nous avons là ce qui ressemble fort à un laxisme de sa part à traiter le dossier de la corruption relatif au passif -certains affirment relatif au présent également- du ministère qu’il chapeautait ?

Une pétition est actuellement ouverte aux signatures à l’ANC pour auditionner Mehdi Jomaa en plénière sur la question de la corruption dans le secteur pétrolier et minier. En effet, plusieurs projets de loi relatifs à des permis pétroliers (qui seraient douteux selon certains) ont été déposés à l’ANC par le ministère de l’industrie.

Mehdi Jomaa, les subventions de l’énergie et la rente pétrolière…

3700 millions de dinars ! Il s’agit d’un chiffre record atteint par les dépenses budgétisées en tant que subventions de l’énergie. Or, il semblerait que ce budget ne sert pas vraiment à subventionner l’énergie ! A quoi sert-il donc !? A subventionner les entreprises publiques du secteur de l’énergie : la STEG, la STIR et l’ETAP … Nidhal Ouerfelli a, du reste, avoué à plusieurs reprises que le ministère était toujours en train d’étudier les arcanes du système des subventions. De même, Chedly Abed, Secrétaire d’Etat aux Finances nous a avoué que nul ne maitrise précisément la manière avec laquelle l’énergie est subventionnée. Cela explique pourquoi il aurait refusé de remettre à la commission des finances le fichier de la présentation PowerPoint qui contient des chiffres contradictoires relatifs aux subventions de l’énergie après la leur avoir présentée… Comment le ministère de l’Industrie peut-il injecter autant d’argent sans vraiment savoir précisément à quoi il sert et au profit de qui il l’est ?

Pire encore, Nidhal Ouerfelli a déclaré lors de la réunion avec l’ATPG que le ministère ne connait pas la valeur exacte de la rente pétrolière ! Lors de la réunion entre la commission de la lutte contre la corruption et le staff du ministère de l’Industrie, les députés ont voulu savoir quelle est la valeur exacte du revenu de l’État provenant de l’extraction du pétrole et du gaz. Ils ont eu droit à un long discours, mais point de chiffre précis.

Raisonnant sur des données vaseuses, Mehdi Jomaa et Nidhal Ouerfelli ont pris une décision, laquelle, finalement, ne repose pas sur un indicateur concret ! Ils ont, en l’occurrence, décidé d’augmenter le prix de l’énergie pour diminuer la subvention à l’énergie (dont ils ne maîtrisent toujours pas la ventilation !)… Le moins que l’on puisse dire, ce que nous sommes en présence de ce type de décision qui repose davantage sur la gabegie, alors que, en l’espèce, il s’agit de décision hautement sensible tant ses incidences sur l’inflation, la hausse des coûts de production, la baisse du pouvoir d’achat etc. sont importantes.

Faut-il rappeler, par ailleurs, que l’essence qui représente une part importante de notre consommation d’énergie présente un solde subvention/bénéfice positif. En effet, la subvention ne se fait qu’à la hauteur de 14% alors que les taxes s’élèvent à 24% du prix de revient.

Code de l’investissement… Une question de timing !

Dans une interview faite par Hedi Mechri du magazine “l’économiste maghrébin”, Mehdi Jomaa a marqué son soutien au projet de loi du code de l’investissement. Dans un précédent article nous avons montré que ce code, auquel ont substantiellement contribué des privés et des étrangers, fut validé par le gouvernement pour être présenté au vote de l’ANC. Ce projet de loi qui permet aux étrangers de posséder directement les terres tunisiennes a été fortement critiqué par divers acteurs de la scène économique et politique. Certains l’ont même surnommé le “code du colonialisme”. Voyant arriver le risque du blocage au niveau de l’ANC, comme ce qui s’est passé avec la loi sur les PPP, le gouvernement Laarayedh hésite toujours à le soumettre au pouvoir législatif. Un tel refus pourrait faire perdre à certains pays étrangers des intérêts économiques et stratégiques majeurs. Mehdi Jomaa fait partie des rares personnes à s’être prononcées sur ce risque-là.

“la difficulté, c’est qu’il doit être soumis à l’ANC (Assemblée Nationale Constituante)”
déclara-t-il lors de l’interview avec l’économiste maghrébin.

C’est pour cela qu’il juge que le “timing reste à revoir” …

Mehdi Jomaa … et le gâteau tunisien de l’énergie renouvelable !

Au XIXe siècle, les grandes puissances se sont partagé le monde dans le but de mettre la main sur les gisements des ressources naturelles des pays qui n’étaient pas concernés par la révolution industrielle. La Tunisie, endettée, dirigée par des beys affaiblis, soumise à la pression constante des consuls européens est ainsi devenue un protectorat de la France. La signature du traité du Bardo marquait la fin du conflit italo-français sur l’appropriation de la Tunisie.

Soixante ans plus tard, le conflit sur la mainmise sur la Tunisie revoit le jour. Cette fois-ci, les Allemands sont entrés dans le jeu. De nos jours, la Tunisie est de nouveau sujette au partage entre les grandes puissances intéressées par ses ressources d’énergies renouvelables …

Là encore, Mehdi Jomaa semble trouver la solution ! Lors d’une interview faite avec une chaine télévisée française, une question lui a été posée :

« Récemment vous avez successivement reçu l’ambassadeur de France en Tunisie avec toute une délégation, et puis un peu plus tard une autre délégation qui elle, était allemande, pour parler d’énergie renouvelable. Alors qui va remporter le gâteau tunisien de l’énergie renouvelable ? »

A cette question, Mehdi Jomaa, ministre de l’industrie, prochainement promu à la tête du gouvernement tunisien, a répondu en souriant :

« Tout d’abord, ce n’est pas un seul morceau ! Donc, il y en aura pour tout le monde ! […] Avec les deux (la France et l’Allemagne) on avance à pas sûrs. Et il y en a pour d’autres ! ».

Cela expliquerait donc pourquoi le journal “Le Monde” a déclaré que la nomination de Mehdi Jomaa est venue “sous pression occidentale” !

Mehdi Jomaa … et ses opposants !

Le jour de la présentation du projet de loi sur les énergies renouvelables à la commission de l’énergie de l’ANC, Nidhal Ouerfelli a commencé par déclarer que la STEG est enfin d’accord sur le projet de loi. Comment le ministère a-t-il donc fait pour convaincre la STEG de céder sa part du gâteau des énergies renouvelables ? La réponse est peut-être aussi simple que le fait de noter que le ministère a limogé le PDG de la STEG et l’a remplacé par Rchid Ben Dali, Directeur Général de l’Energie au ministère de l’Industrie. Le conflit d’intérêts est clair, mais Mehdi Jomaa ne semble pas s’en soucier. Risque-t-il de faire de même pour les hauts fonctionnaires de l’État qui oseront s’opposer à lui, une fois investi de la présidence du gouvernement ?

Nous ne pouvons donc que souhaiter bonne chance … à la Tunisie !

 

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