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Le reportage de l’émission Envoyé Spécial Tunisie : sous la menace salafiste ? diffusé le 17 janvier dernier ne finit pas de faire parler de lui. Qu’il divise les spectateurs est une chose normale. Qu’il suscite des réactions de la part des gens y témoignant, comme des personnes ayant travaillé à sa conception l’est moins. Si certains sont d’accord avec le reportage, d’autres trouvent que leur parole n’a pas été fidèlement rapportée et que les conditions de tournage n’étaient pas très claires. Au final la réalité semble distordue pour simplement coller à un script rédigé à l’avance.

Dimanche 20 janvier, Anis Meghirbi, directeur commercial de l’hôtel l’Alhambra à Sousse, qui est une des premières personnes intervenant dans le reportage, postait un commentaire sur son profil facebook : il aurait été abordé pour un reportage visant à relancer l’image de la Tunisie. Alors que l’hiver est une saison de réservation pour les vacances d’été il semblait judicieux de remettre les choses à plat et de témoigner sur la situation générale du pays.

Suite à la diffusion du reportage M. Meghirbi estime avoir été trompé : « Si on m’avait dit qu’il s’agissait d’un reportage sur le salafisme je n’aurai pas participé. Le journaliste m’a expliqué qu’après les évènements de l’ambassade américaine il voulait montrer une autre image de la Tunisie. » Et Pour M. Meghirbi il est effectivement important de travailler à relancer le tourisme.

Anis Meghirbi ne prétend pas que le salafisme n’existe pas en Tunisie, mais il pense que si l’équipe de tournage avait été de bonne foi elle aurait nuancé son reportage. « Ils ont passé une soiré au Lounge de l’hôtel, ils ont vu la jeunesse tunisienne s’amuser, ils ont vu les touristes de l’hôtel qui n’étaient pas inquiets. »

Et en cherchant un peu on se rend compte rapidement que M. Meghirbi n’est pas le seul à avoir manifesté son étonnement. Taïeb el Hadj Hamida, président de l’association Farj el Islam de Hammamet, l’association organisatrice du rassemblement lors de la venue du prédicateur saoudien a lui aussi témoigné. Les images du rassemblement font l’ouverture du reportage. En plus de la publication sur la page facebook de l’association d’une réponse à France 2, M. Hamida a réagi lors d’une émission sur une chaîne de télévision tunisienne le lundi 21 janvier. Il s’étonne du reportage qui semble faire passer ce rassemblement pour une réunion illégale qui effraie les touristes. Il explique, vidéos et photos à l’appui, avoir toutes les autorisations pour l’organisation de ce meeting et que de nombreux touristes étaient présents sans être dérangés. Il y aurait même eu distribution de livres traduits.

Il dit également ne pas connaître la personne interrogée dans le public qui déclare que toutes les personnes présentes lors du meeting sont “les enfants d’Oussama Ben Laden“. M. Hamida explique avoir cherché cette personne qui semble parler au nom de la foule, alors qu’elle n’engage qu’elle même, sans l’avoir trouvée.

Autre témoignage, différent celui là, celui de M. Jamil, propriétaire de l’hôtel à Sidi Bouzid. Lui est satisfait du reportage qu’il trouve raisonnable et raconte même qu’il a été victime d’autres agressions et que la situation est encore pire que ce qui a été montré. Il déclare par contre avoir été approché pour un reportage sur les agressions contre les consommateurs d’alcool. Il en a donc déduit qu’il s’agissait d’un reportage sur le salafisme.

« Malik » témoin lors de la séquence tournée à la Foire du livre n’a pas non plus été abordé pour parler de la menace salafiste mais pour présenter quelques livres et différents courants de pensée. Il a été abordé au milieu de la Foire. Lui non plus n’est pas gêné par le reportage, car selon lui il est important de parler de ce problème. Reste qu’il avait demandé à l’équipe de couper au montage la scène de l’altercation, qui, selon lui, n’a aucun intérêt informatif.

La scène n’a pas été coupée, pire elle aurait quasiment été créée par l’équipe de tournage, d’après les témoins sur place. Le journaliste et le cameramen n’auraient eu de cesse d’envenimer la situation et de créer le conflit. Au point de mettre ainsi en danger « Malik », le témoin qui s’est retrouvé menacé de mort.

L’équipe de tournage était-elle trop naïve ou cachait-elle son jeu ? La question se pose pour certaines personnes interviewées. Car au vu de la réalité sur le terrain, le reportage aurait pu être plus nuancé. Le titre pose une question mais ne semble chercher qu’une seule réponse.

Si bien que le but du reportage fait débat. Annoncé pour une diffusion fin novembre ou début décembre 2012, il n’a finalement été diffusé que mi-janvier 2013. Anis Meghirbi s’interroge sur le fait que la programmation ait été décalée et se demande s’il ne s’agit pas d’un plan de communication visant à démontrer à l’opinion publique la nécessité d’une intervention française au Mali.

En plus d’avoir froissé certains témoins le reportage dérange également les personnes ayant travaillé avec Karim Baïla et son caméraman en Tunisie.

Ainsi, quelques jours avant diffusion, Safwene Grira, un journaliste qui a travaillé depuis Paris à la traduction des images, n’aurait pas apprécié le travail réalisé et aurait posté un commentaire sur son profil facebook, dans lequel il prévenait de la mauvaise foi de ce reportage. Un commentaire qu’il a retiré après. Reste qu’en tendant simplement l’oreille on se rend facilement compte que quelques raccourcis ont été réalisés et que certaines traductions ne correspondent pas.

Sofiane Belhadj, blogueur, a travaillé comme fixeur quelques jours avant de « jeter l’éponge. Il y avait une recherche d’orientation claire, le travail était biaisé » explique-t-il.

Généralement un journaliste commence à travailler à partir d’une idée mais que son travail sur le terrain doit lui permettre de confirmer ou d’infirmer son hypothèse de départ. Ce qui ne semble pas être le cas ici. « Vous avez une idée, vous la proposez à votre direction et vous vous trouvez prisonnier de l’idée que vous avez proposée, il faut absolument la réaliser et quand vous êtes sur le terrain et qu’il n’y a pas cette réalité vous êtes amené à distordre la réalité » pour Sofiane Belhadj qui explique avoir été en conflit avec l’équipe de tournage du fait de sa manière de travailler et de sa recherche obstinée d’altercation et d’affrontement.

Frida Dahmani, journaliste à Jeune Afrique, a également été en contact avec l’équipe de tournage. « Dés le début j’ai expliqué que pour moi l’idée de faire du « salafisme » à tout prix n’était pas une bonne idée. La chose la plus importante en ce moment en Tunisie c’est l’élaboration de la Constitution. Mais les journalistes étrangers n’y accordent pas assez d’importance. » Il est clair que la thématique « salafiste » est bien plus créatrice de buzz que des questions de droit constitutionnel.

Frida Dahmani comme Sofiane Balhadj disent avoir tenté d’expliquer à Karim Baïla et son cameraman que la réalité était différente. Impossible de les faire changer d’avis. Ils ont préféré rester sur leur idée quite à présenter de fausses intentions aux personnes interviewées et à distordre la réalité, pour la faire coïncider avec leur séquencier.

Le fait est que l’équipe avait un séquencier en arrivant sur le terrain et qu’elle n’a pas voulu s’éloigner semble-t-il. Un séquencier préparé à partir de collecte d’informations sur Internet, une sorte de revue de presse via le net. Pour Sofiane Belhadj l’équipe de tournage s’est ensuite « retrouvée sur le terrain, avec le matériel, à devoir réaliser ce qui a été écrit depuis la France, à partir de lectures sur Internet. » d’où le décalage avec la situation sur place.

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Et la lecture du séquencier permet de valider cette idée. Il comporte sept séquences toutes en rapport avec des évènements couverts par les médias. Des évènements qui s’étalent sur plusieurs mois et qui ne sont pas tous avérés. Toutes les séquences n’ont d’ailleurs pas été réalisées.

Frida Dahmani pense que Karim Baïla a du se plier aux exigences de sa production et que le fait qu’il ne connaissait pas le terrain et ne parlait pas la langue a dû être une difficulté. Par ailleurs elle souligne que le travail de montage a toujours des conséquences sur le travail final. Nous avons tenté de joindre Karim Baïla qui n’a pas répondu à nos appels. Par ailleurs nous avons voulu joindre l’attaché de presse de Capa[3]qui n’est pas revenue vers nous pour le moment.

L’impact de ce reportage s’est immédiatement fait sentir selon Anis Meghirbi qui raconte avoir reçu des appels téléphoniques de clients se demandant s’ils devaient maintenir leur réservation. Encore une fois le tourisme risque donc de pâtir d’une mauvaise image, en plus de déjà subir le manque de compétence en matière de communication du ministère du Tourisme.

Frida Dahmani elle tient surtout à souligner le fait que les réactions suite ce reportage viendraient surtout de l’image qu’il renvoie aux Tunisiens de leur situation, une image de la société qu’ils refusent de voir.

Pourtant beaucoup de réactions de Tunisiens montrent qu’ils sont d’accord avec le fond du reportage : il existe bien une minorité prônant la violence en Tunisie et il est temps que les autorités publiques s’en occupent.

Mais n’est ce pas le rôle des médias de replacer les choses dans leur contexte et de donner à voir tous les aspects de la réalité ? Une minorité doit être montrée, mais ne doit-elle pas être montrée dans son contexte ?

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