Ambulance en Tunisie

Cette chronique est la première d’une longue série on l’espère, où vous allez pouvoir partager le quotidien d’un interne en médecine dans les hôpitaux tunisiens à travers des anecdotes vécues.

Par Dactour Dextro

Je vais vous raconter comment je me suis retrouvé auto stoppeur à bord d’une camionnette, partageant la moitié d’un siège avec l’ouvrier de l’hôpital et une bouteille d’oxygène parce qu’il n’y avait pas d’ambulance pour nous transporter.

Tout à commencé quand mon jeune malade, atteint d’une pathologie cardiaque sévère, a été transféré au service où je suis interne.

Que veut dire “interne en médecine” ? Très bonne question à laquelle ni moi ni le ministère de la santé ne sauraient y répondre.

Concrètement, c’est quelqu’un qui après cinq ans d’études médicales acharnées se retrouve au front, chair à canon de l’hôpital pour combler toutes les failles du système de santé ; ses seules armes : le sourire et le “système D”.

Revenons maintenant à notre histoire. Mon malade, haut comme trois pommes, devait faire une échographie en urgence dans l’espoir que le service de cardiologie le prenne en charge. Je l’emmène donc dans les bras de sa mère – vu que nous ne disposons pas de brancard adapté- accompagné d’un ouvrier qui se charge de transporter l’indispensable bouteille d’oxygène.

On traverse le long couloir du service où une mère a inventé une nouvelle fragrance de parfum d’intérieur en faisant sécher le pantalon de son fils mouillé d’urine sur le radiateur.

Nous prenons l’Ascenseur. Oui un A majuscule. Notre ascenseur est le premier prototype d’intelligence artificielle en Tunisie. Il décide de ses jours de congé et travaille selon ses caprices. Nous devons même l’ouvrir quelquefois manuellement les jours où il fait sa tête de mule.

« Il n’y a pas d’ambulance disponible. L’ambulance vous a attendu pendant cinq minutes ! Où est ce que vous étiez ? » Me demande-t-on.

Et oui, devant la charge de travail répartie sur les trois ambulances dont dispose l’hôpital, cinq minutes d’attente est un délai énorme. Cinq minutes sont supposées être le temps nécessaire pour préparer le malade, expliquer à la mère la situation, chercher une bouteille d’oxygène pleine (une espèce en voie d’extinction) et remplir les formulaires et papiers nécessaires au transfert. A noter que la veille ayant été de garde, j’ai à peine dormi deux heures mais comme le dit un chef de service rempli de sagesse « Un médecin ne tombe pas malade, il meurt. »

Nous attendons alors l’ambulance. Et la voici qui arrive.

Un croisement entre « Na9l rifi » (une vanne de transport interurbain) et une fourgonnette de police. A l’intérieur pas un indice prouvant que c’est une ambulance. On y trouve deux chaises en cuire beige et des vitres « fumées » naturellement par la poussière qui y est collée.

Nous arrivons enfin à l’autre hôpital après un trajet houleux – spécial dédicace à la municipalité. Deux heures et plus de cinq cent marches d’escaliers montées et descendues par l’interne ont été nécessaires pour assurer le transfert.

L’interne, l’ouvrier et la bouteille d’oxygène sont maintenant libérés de la responsabilité du malade et doivent rentrer à leurs postes. Trois appels à l’hôpital restent vains- sans surprise.

Tel un enfant pris par les deux mains par chacun de ses parents, la bouteille d’oxygène a été tantôt balancée tantôt portée sur les épaules tout le long, long trajet vers la sortie à l’autre bout de l’hôpital.

« Alors comment on rentre ? »
« Quelqu’un nous prendra bien en auto-stop ! »

L’interne, l’ouvrier et la bouteille d’oxygène la main dans la main sur le bord de la route gesticulent pour qu’une voiture daigne s’arrêter. Un bon samaritain a bien voulu les prendre et leur a offert un siège entier à partager entre eux dans sa camionnette appartenant à une société de café.

L’interne est assis sur les genoux de l’ouvrier et la bouteille d’oxygène est quelque part entre les deux, c’est ainsi que le trio a passé le trajet du retour jusqu’à leur lieu de travail.

Moralité : comme le dit le dicton : ما تبور خبزة عند كواش « Un pain ne saurait pourrir chez le boulanger »

Toute ressemblance dans cet article avec la situation des hôpitaux en Tunisie n’est que pure coïncidence …

Dr D.

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