poli-revue#17

Peut-on célébrer l’anniversaire de la révolution ? « Oui, mais pas avec tout le monde », répondrait Desproges ! La veille du deuxième 14 janvier d’après révolution, si le climat politique se détend, officiellement, avec un semblant d’initiative de dialogue national à Carthage, il se crispe, voire se para-militarise en coulisses, comme le révélait Nawaat cette semaine, ce qui nous vaut au passage un deuxième Nawaatgate en deux mois.

Lundi 7 décembre au soir, Aéroport Tunis-Carthage, il n’y a pas foule dans l’aire d’attente pour le retour au pays de deux blessés de la révolution, Walid Kasraoui et Moslem Gasdallah, après qu’ils aient reçu des soins et une jambe artificielle chacun en France.

Crédit photo: Seif Soudani || Nawaat.org
Crédit photo: Seif Soudani || Nawaat.org

Ce sont deux jeunes blessés emblématiques du calvaire de ces héros oubliés. Hormis moi-même et une équipe embarquée de France 2, l’absence de journalistes, de représentants de la société civile, mais aussi d’hommes politiques, permet aux Ligues de protection de la révolution, seules présentes en nombre, de s’ériger en défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Des défenseurs pas si désintéressés qu’il n’y parait, ni complètement apolitiques…

La montée en puissance des LPR

http://youtu.be/3XS8dtUWCZE

C’est en marge du modeste cérémonial d’accueil à l’aéroport que je rencontre Imad Dghij. C’est un homme clé dans un dispositif qui va bien au-delà du Kram qu’il représente, comme en témoigne la sollicitude dont il est entouré, ainsi que les coups de fils qu’il reçoit constamment de la part de ligues d’autres régions.

Les mots durs qu’il tient en off à propos de « la mollesse du gouvernement Jebali », « gouvernement de poltrons », sont conformes à la ligne de la campagne avortée #Ekbess, et le rapprochent a priori davantage du clan radical formé autour de Rached Ghannouchi. Il annonce qu’il fera salle commune, au Palais des Congrès, avec l’ex aile dure du CPR, devenue Mouvement Wafa d’Abderraouf Ayadi, samedi 12 janvier, pour le sommet de la « Mouhassabah » (du jugement, celui des symboles de l’ex régime non encore inquiétés).

Hors caméra, plusieurs conversations entre Imad et ses hommes ont pour objet Kamel Letaief. Cela fait plusieurs jours que les pages des LPR annoncent « un dénouement » de l’affaire Letaief pour la journée du 12. Une prédiction qui s’avère d’une exactitude troublante. Comme à la parade, selon un scénario visiblement bien rodé, on assiste samedi à des scènes de liesse au Palais des Congrès à la mi-journée : le bruit s’y propage que « Letaief est fini », arrêté affirment certains, convoqué diront d’autres.

A Sidi Bou Saïd, sa résidence est d’abord assiégée par des membres des ligues, puis c’est la confusion à l’arrivée de la police qui ne remet que vers 17h à l’homme d’affaires une convocation pour comparaitre mardi devant la brigade économique. « Convoqué par les LPR », pour son avocat Nizar Ayed.

Un cheminement des évènements qui tend au minimum à accréditer la thèse d’une proximité entre une source judiciaire et les LPR, laissant envisager la possibilité de prémices d’une justice parallèle, en l’absence d’une justice transitionnelle.

Comme pour achever de convaincre la classe politique de leur normalisation, une délégation des Ligues est reçue samedi au Palais de Carthage par le président Marzouki, lui qui il y a quelques semaines encore appelait à leur dissolution, et qui se contente aujourd’hui de les appeler à la retenue et la non-violence. Se dirige-t-on vers un apprivoisement de cette droite ultra ? Rien n’est moins sûr.

Crédit photo: Page de ‎الصفحة الرسمية لرئاسة الجمهورية التونسية‎
Crédit photo: Page de ‎الصفحة الرسمية لرئاسة الجمهورية التونسية‎

Les pieds nickelés du renseignement

Alors qu’un édito du journal La Presse, anciennement aligné comme nombre de ses pairs à l’inféodation au régime, se permettait en début de semaine d’inculquer une leçon en matière de journalisme d’investigation, c’est bien une blogueuse (Olfa Riahi) et un média alternatif qui redonnaient coup sur coup ses lettres de gloire à ce genre journalistique.

Je ne reviendrai pas sur les détails de cette affaire complexe, suffisamment explicitée par la rédaction sur plusieurs plateaux TV et radio, et me focaliserai sur ses répercussions politiques.

Révélée dans de plus amples détails mardi, elle fait la lumière sur ce qui s’apparente à un réseau de civils engagés dans une opération de renseignement.

Que ses instigateurs soient de simples « indics » loyaux à Ennahdha ou une partie d’un puzzle d’une guerre des services au sein du ministère de l’Intérieur, les méthodes de barbouzes employées corroborent l’hypothèse d’officines parallèles. Celles-ci seraient symptomatiques d’un parti au pouvoir ayant sécurisé les plus hauts postes décisionnels, mais ne contrôlant pas grand-chose pour autant, réduit à des pratiques empreintes d’amateurisme.

Loin de rassurer l’opinion, dès le lendemain, Habib Khedher, rapporteur de la Constitution, exposait l’une de ses interprétations du hautement polémique article 95 du projet de Constitution, à la 49ème minute de ce débat. Laisser entrouverte la possibilité d’armer des entités autres que l’armée et les forces de l’ordre est selon lui « salutaire », « dans le cas où le pays se dirige vers un modèle similaire à celui de l’Amérique Latine, où des entreprises privées de sécurité sont autorisées à porter des armes ».

Un modèle dont on connait les dérives. En Amérique du Nord, Blackwater et consorts ont mauvaise presse même dans Fox News et autres médias affiliés à la droite US.

Durcissement idéologique

Par ailleurs, le même Khedher était là comme pour signifier que les luttes idéologiques en marge de la rédaction de la Constitution se passent aussi sur les plateaux TV.

En réinterprétant l’article 1 de la Constitution de 1959, repris tel quel dans le 2ème et actuel projet, en faveur d’un islam religion d’Etat, non seulement il tord le cou au supposé « géni bourgubiste » de cet article, mais rappelle par ses interventions que les Constitutions, lorsqu’elles sont un espace d’ambiguïté sémantique, se retournent tôt ou tard contre leurs apprentis sorciers et auteurs.

Selon une rhétorique pernicieuse, Khedher, toujours plus conservateur, procédait dans la même émission à une redéfinition des clivages : les idéaux universels sont ainsi considérés comme « un autre extrême », que l’on oppose au fondamentalisme religieux, de sorte que le nouveau consensus centriste s’accommode d’une absence de référence à l’universalité des droits de l’Homme.

Un dialogue national bon enfant

Pensé tel un rituel où les chefs de grands partis, reçus par le président, défileraient ensuite à la tribune du Palais, se prêtant au jeu des déclarations d’apaisement, le dialogue national voulu par Mazouki commençait étonnamment bien. Jusqu’à ce que Abderraouf Ayadi, éternel trublion empêcheur de tourner en rond, se chargea de gâcher la fête en refusant toute déclaration officielle « tant que Nidaa Tounes est de la partie ».

Il semble déjà loin le temps où, quelques jours auparavant, Nidaa portait plainte auprès de la Cour Pénale Internationale de La Haye contre Rached Ghannouchi. Preuve que celui-ci met de l’eau dans son vin, il déclare à sa sortie du Palais que l’objectif est d’arriver à un accord sur la date des futures élections « sans exclure qui que ce soit ». Une façon aussi d’afficher une certaine assurance quant à l’issue d’élections rapides.

Quant à Béji Caïd Essebsi, il faisait profil bas en se déplaçant jusqu’au siège de ses alliés dénigrés du Massar, histoire de se faire pardonner ses dérapages verbaux dans le quotidien le Maghreb.

Quoi qu’il en soit, à l’Assemblée constituante, le vote de la loi sur la « fortification de la révolution » n’a pas pu avoir lieu vendredi pour cause de prière, motif de l’absence de dizaines d’élus. Quorum non atteint. Cette fois ce sont les élus d’Ennahdha qui se mettent donc des bâtons dans leurs propres roues.

Signe que Ghannouchi continue d’assoir son pouvoir : c’est lui qui annonce samedi le report du remaniement ministériel au 20 janvier prochain.

Entretemps, en se soulevant à son tour, la région de Ben Guerdane se chargeait de prendre le relais de cette histoire d’une émulation qui n’en finit pas et qui a pour slogan « la révolution continue ». 

Seif Soudani