RCD Elissa Jobson

Après la chute du Président déchu Zine El Abidine Ben Ali, il apparu assez vite que le système politique de la dictature n’allait pas disparaître du jour au lendemain. Deux ans après le désormais fameux 14 Janvier, le RCD, ancien parti unique officiellement dissous le mercredi 9 mars 2011, reste indirectement au coeur des débats politiques tandis que nombre de réformes significatives tardent à prendre corps sur des enjeux comme ceux de la justice transitionnelle , de la lutte contre la corruption, de l’économie et du développement. C’est l’avantage de Gilbert Naccache, dans son ouvrage “Vers la Démocratie? De l’idéologie du développement à l’idéologie des droits de l’Homme”, que d’avoir dès le début des années 1990 réfléchit de manière globale à la fin des régimes de parti unique et à leurs conséquences. Dans ce deuxième chapitre de notre entretien avec lui, on s’est penché sur le délitement de l’ex-Parti unique dans les dernières années du régime de Ben Ali.

Entretien et propos recueillis par Alexandre Bisquerra et Lilia Weslaty
Chapitre 2 : Comment s’est délité le système RCD ?

Cette série d’interviews s’étale sur huit chapitres et correspond à la retranscription d’un unique entretien mené en septembre 2012 avec Gilbert Naccache. Nous sommes allé à sa rencontre pour recueillir sa vision de la révolution de 2011 et de l’actualité tunisienne à la lumière des analyses déployées dans le cadre de son ouvrage “Vers la démocratie? De l’idéologie du développement à l’idéologie des droits de l’Homme. Bonne lecture.

Nawaat : Qu’est-ce-qui vous rendait si sûr, si persuadé que la fin du régime était en train de se jouer ?
G. Naccache :Ce qui m’a convaincu ? C’était un évènement du début de l’année 2010. A cette époque, il y a eu en Tunisie le lancement de la campagne pour la réélection de Ben Ali en 2014. Ben Ali venait pourtant d’être réélu président, suite aux élections de l’automne 2009. A l’époque je n’ai pas compris directement: cette campagne ne pouvait pourtant pas être un message à prendre au premier degré ! Il n’est pas sensé, au lendemain d’une élection, ou plus précisément, trois mois à peine après l’élection de quelqu’un pour un mandat de cinq ans, de faire campagne pour que ce même individu soit réélu.

Alors cette campagne ne pouvait vouloir dire qu’une chose: « Ben Ali, n’oublie pas que c’est nous qui t’élisons ! D’ailleurs nous faisons déjà campagne et tu seras réélu mais à une condition : que tu ne présentes ni ta femme, ni ton gendre, ni qui que ce soit car le marché conclu entre nous c’est que tu as la présidence et tu y fais ce que tu veux et que nous gardons la société et nous y faisons ce que nous pouvons. »

Nawaat : C’était une campagne anti-Leïla en somme ?
G. Naccache :Non pas spécifiquement une campagne contre Leïla Trabelsi, mais plus largement contre les dérives du pouvoir. Les soutiens du régime RCD se sont sentis menacés par l’outrance du caractère mafieux, et même spectaculairement mafieux, des remplaçants que semblaient préparer Ben Ali.
Le message qui était spécifié par cette campagne était que, sauf si des négociations claires étaient menées, le parti ne soutiendrait aucun des potentiels remplaçants en lice à l’époque et n’accepterait donc de voter que pour Ben Ali.

Bien évidemment, la plupart des gens à l’époque n’ont pas compris la portée de cette campagne qui a même été perçue comme jetant les prémisses d’un Ben à vie ! En réalité on peut dire que tous ceux qui ont signé cet appel ont signé … contre Ben Ali et non pas pour ! C’était un appel contre Ben Ali dans le sens où il sonnait comme un signe de désapprobation à l’encontre des successeurs potentiels que Ben Ali semblait alors adouber.

Il y avait pourtant eu comme une sorte de répétition à cet affrontement discret entre le Parti unique et le dictateur déchu. Le 20 mars 2007, à la suite des évènements de janvier à Soliman, Ben Ali avait fait un discours auquel personne n’avait fait attention (car plus personne ne faisait encore attention aux discours de Ben Ali). Pour autant, c’était un évènement significatif car Ben Ali avait alors dit : « nous avons besoin d’une opposition forte ». Or, un président de parti unique qui dit « nous avons besoin d’une opposition forte », on avait déjà connu ça dans le passé en Tunisie : c’était ce que Bourguiba avait déjà dit en 1981. Bourguiba qui fût liquidé politiquement en 1987.

A ce moment-là, j’ai donc commencé à « lever l’oreille ». Après des années de disette, le mouvement anciennement communiste Ettajdid obtenait ce qu’il n’avait pas obtenu depuis longtemps (alors que par ailleurs il y avait droit d’après la Constitution qui spécifie que l’État doit accorder des subventions aux partis politiques), c’est-à-dire une subvention publique en amont de l’organisation de son congrès.

Les gens d’Ettajdid ont donc organisé leur congrès à l’été 2007. Malheureusement, le congrès a été essentiellement tourné vers l’avenir politique du secrétaire général de l’époque. Le mouvement s’est contenté d’un congrès tout à fait banal et les militants n’ont pas été capables d’avoir une discussion politique : Faut-il s’en étonner ? Le surlendemain de la clôture du congrès, Tunis était couverte d’affiches « Ben Ali 2009 ». Le message était clair : adressé à Ben Ali, il voulait dire que « l’ouverture » au multipartisme était largement suffisante, que la démocratie n’en valait pas la peine, que c’était le RCD qui le faisait Roi ! Les seuls interventions du RCD étaient là pour spécifier à Ben Ali une simple chose « C’est nous qui t’élisons, donc tu ne peux pas travailler seul, tu ne peux pas décider seul, surtout des choses contre nous». Bien évidemment : une opposition forte aurait voulu dire un parti unique plus faible !

Nawaat : Et pourquoi Ben Ali désirait-il une opposition « forte » ?
G. Naccache : Quel a été le débat entre Ben Ali, ses conseillers les plus proches et les conseillers américains ? La question était la suivante : « dans la situation actuelle, sécuritaire fermée, nous ne pouvons pas savoir d’où vient le danger. ». Un groupe de trente personnes avait réussi à s’installer dans un coin de Tunisie, à faire passer des camions d’armes à travers la frontière et ce d’autant plus facilement qu’il y avait des trafics, que n’importe qui pouvait faire passer des marchandises en payant à la mafia ce qu’il fallait… Ben Ali a alors convoqué les dirigeants du RCD, qui était également un redoutable service de renseignement, pour les interroger sur la situation : « des hommes se sont entraînés militairement pendant un mois, en présence de votre million cinq cent mille membres et pas un seul de vos adhérents ne s’en est rendu compte ? A quoi donc me sert le Parti ? »

Le constat était fait que la situation sécuritaire fermée ne garantissait rien. C’est donc à partir de ce moment-là que les conseillers américains ont plaidé pour l’ouverture démocratique en se basant sur un argument simple : si les gens peuvent parler, il est plus aisé de savoir d’où vient le danger, alors que dans une situation où les gens ne parlent pas, il est impossible de savoir qui dissimule son opposition au régime. Ainsi, le travail que ne pouvait plus assurer le parti unique, l’opposition devait le faire, car sa simple existence permettrait aux gens de parler, de se positionner, et donc à chacun de se définir. C’est assez évident mais c’est difficile à admettre pour des gens habitués au parti unique.

Nawaat :Seulement, dire cela c’était signer la fin du Parti unique…
G. Naccache : Le Parti unique ne l’a pas accepté, bien entendu ! Ce qui fait que Ben Ali s’est arrêté, il a cessé la démocratisation. En 2007, le message du parti est arrivé : « Ben Ali 2009 ». Ce message a bien été reçu et a donné les résultats que le parti en attendait : c’est-à-dire qu’on n’a pas eu d’opposition forte en Tunisie. On n’a pas eu de nouvelles élections qui auraient permis à l’opposition de s’exprimer, on n’a pas eu de journaux subventionnés… rien n’a changé.

En 2009, la situation a commencé à devenir terrible [Ben Ali en bon parrain a toujours mis des paravents pour que les gens croient que lui ne savait pas, qu’il était manipulé, et en cas de besoin il faisait sauter un fusible : il a fait sauter Kamel Eltaief au début, puis il a fait sauter Slim Chiboub, et puis il aurait fait sauter les Trabelsi en cas de besoin] : dans la bataille opposant un Ben Ali sénile, devenant incapable de se battre, à sa belle-famille, Ben Ali a inventé la solution Sakher El Materi de façon à préserver un équilibre et de pouvoir quand même trancher.

Or le RCD a compris que ni Materi, ni Leïla Trabelsi ne conviendraient au peuple tunisien, que cela allait provoquer un soulèvement. En juin 2010, les milieux dirigeants tunisiens sont mis aux courants des intentions des autorités américaines : les américains ont lâchés Ben Ali. On l’a su en octobre 2010 grâce aux révélations de Wikileaks.

Le Parti attend que Ben Ali réagisse face à sa belle-famille, les américains le lâchent. Ben Ali fait alors face à un pays dans lequel il n’a plus le soutien du parti unique, il n’a plus de soutien extérieur lui donnant une légitimité apparente, la situation économique est catastrophique, et l’armée n’a jamais été avec lui. Donc il n’avait plus avec lui que la Police.

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“Vers la Démocratie?” Entretien avec Gilbert N, chapitre 1 : Tunisie, aux origines du coup d’Etat du 7 novembre 1987

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