Multipliant les déclarations dans les médias, Mohamed Abbou, SG du CPR, deuxième parti de la Troïka, fait de plus en plus de pression sur Ennahdha, son premier partenaire. Après maintes négociations internes avec ses deux alliés (Ennahdha et Ettakatol), le CPR pose enfin publiquement ses conditions, en menaçant de retirer tous ses ministres du gouvernement si ses conditions ne sont pas satisfaites.

Sur la page officielle, non pas du CPR, mais de M. Abbou, il évoque les pourparlers au sein de la Troïka ayant eu lieu avant le 10 novembre, date de l’assemblée nationale de son parti. N’ayant visiblement pas réussi à faire valoir ses conditions par la voix de la négociation, il recourt enfin aux médias pour dévoiler, de plus en plus clairement, les conditions de son maintien dans le gouvernement posant ainsi un ultimatum à Ennahdha. L’une des premières exigences concerne le remaniement ministériel qui doit être entamé au plus vite après les maintes promesses encore non abouties du parti Ennahdha. Selon M. Abbou cela contribue à approfondir une crise dans la société

Il est inconcevable de parler de remaniement ministériel depuis trois mois sans qu’il y ait aucune action. Certains disent que ces gens là (la Troïka) sont incapables de prendre une décision, chose qui crée une crise dans le pays, démontre des signes d’impuissance et diminue le prestige des dirigeants.

Il a aussi évoqué les erreurs de certains ministères, sans pour autant les nommer spécifiquement pour ensuite parler de l’existence inutile d’autres ministères, faisant ainsi référence au discours du Président de la République Moncef Marzouki suite aux évènements de Siliana (30 novembre) où ce dernier a appelé à un gouvernement réduit, formé de compétences, notamment, au niveau des départements liés au développement et aux dossiers socio-économiques.

Il y a certaines erreurs dans les ministères et il y a des ministres qui ne font rien. Nous avons discuté de cela avec [le chef du gouvernement] Hamadi Jebali, on lui a dit « nous avons été avec vous (dans le gouvernement, et on connait tel et tel et ils n’ont aucune place. […] (les noms dont on a parlé ne font pas partie d’Ennahdha)

On se souvient du courroux de Sahbi Atig, chef du bloc parlementaire d’Ennahdha à l’Assemblée Constituante, qui a menacé directement, le 3 décembre, le Président de la République par une motion de censure dans le cas de la formation d’un gouvernement restreint de compétences. Dans la vidéo, M. Abbou revient sur cette menace qu’il qualifie de surenchère face à la persistance du CPR à ouvrir les dossiers de corruption et surtout à l’arrêt de l’ingérence dans le pouvoir judiciaire.

On a parlé de l’ouverture des dossiers de corruption et de la non ingérence dans le pouvoir judiciaire. Au CPR, souvenez-vous qu’au début, on a négocié les ministères de l’intérieur et de la justice, on voulait être garants des droits de l’Homme. […] On n’a pas eu ces ministères finalement. On a dit : certes on n’a pas eu ces ministères mais s’il y a transgression, on quittera le gouvernement.

Revenant sur les négociations internes, M. Abbou révèle qu’un ultimatum a été posé à Ennahdha depuis le mois de novembre.

On a demandé une réponse à tout ça quatre jours avant l’assemblée nationale [du CPR] sinon les ministres de notre parti déposeront leurs démissions.

Contrairement aux attentes du CPR, la réponse d’Ennahdha a été sans appel, menaçant directement son partenaire politique de retirer sa confiance du Président de la République (CPR). Selon M. Abbou, cela ne pose pas problème car si M. Marzouki est en encore en place, ce n’est que pour garder un certain équilibre et une stabilité dans le pays.

D’après le SG du CPR, si ces questions n’ont pas été encore abordées publiquement, c’était pour éviter de forcer la main à Ennahdha et aussi une manière d’éviter les crises survenues en Tunisie, entre autres celle le 23 octobre, date anniversaire des élections de l’Assemblée Constituante.

Outre les conditions sus mentionnées, M. Abbou ajoute la question de la décision de l’Assemblée nationale du CPR au sujet de Noureddine Bhiri, ministre de la Justice.

Des décisions ont été prises, pas loin de ce que le bureau politique du CPR a décidé, tel que retirer la confiance du ministre de la Justice si l’instance provisoire de l’ordre judiciare n’est pas mis en place

Ainsi, les conditions posées à Ennahdha par l’assemblée nationale du CPR ont été encore plus ambitieuses que celles du bureau politique puisque pour la première fois, le ministère de la Justice, très contesté par la société civile et les partis de l’opposition, serait aussi remis en question par le CPR, allié même d’Ennahdha.

Après le refus du parti islamiste, M. Abbou se conformerait peut-être à la décision de son parti en mentionnant de surcroît que la condition de la non ingérence dans le pouvoir judiciaire sera également exigée.

Dans la vidéo, le SG du CPR revient aussi sur la création des trois instances, de l’ordre judiciaire, des médias (HAICA) et de l’ISIE relative aux élections. M. Abbou révèle qu’Ennahdha a trahit pour la énième fois un accord, cette fois-ci au sujet des votes sur la constitution des membres de l’instance des élections.

En effet, faisant référence à l’article 6 relatif au mode de désignation des membres de l’ISIE, M. Abbou a dévoilé que le CPR avait discuté jusqu’à minuit avec Ennahdha pour finir sur un consensus. Il était question d’éviter le principe de représentativité ou du vote 50 +1 pour se mettre d’accord sur un vote à 80 % obstruant ainsi l’hégémonie d’un parti sur un autre. Le lendemain Ennanhdha a voté contre nous, déclare Abbou.

Le timing de ces déclarations publiques du SG du CPR, s’insèrent à l’évidence dans une tentative de stratégie politique profitant de l’étau qui se resserre de plus en plus sur Ennahdha, pour que le parti islamiste se plie aux conditions de son allié.

Passant aux déclarations publiques après l’échec évident de pourparlers internes, menaçant de se retirer de la Troïka, le CPR fait un coup de force et tenterait même une sorte de dés-Troïka. Par ailleurs, n’ayant plus que 15 députés à l’Assemblée Constituante, le CPR n’aurait pas le poids nécessaire face au bloc parlementaire d’Ennahdha constitué de 89 députés. Quant au troisième membre de la Troïka, avec ses 13 députés qui lui restent, Ettakatol ne semble avoir de choix que de suivre le plus fort. Avec 102 voix, Ennahdha et Ettakatol n’auraient besoin que de 7 voix pour atteindre le quorum des 109 voix afin de passer les lois organiques relatives aux trois instances déterminantes pour le futur de la Tunisie, notamment des prochaines élections.

Démontrant publiquement l’échec de consensus avec Ennahdha, le CPR serait donc en mauvaise position, n’ayant ni les moyens de ses déclarations, ni la force de les exiger. La simple anecdote de ne pas afficher la vidéo des conditions susmentionnées, quelques minutes après sa publication sur la page facebook, ne serait qu’un détail de plus confirmant le constat d’impuissance. Croyant sans cesse en un dialogue avec les islamistes, notamment par le biais du Président de la République, qui a déclaré dans un discours ovationné à l’Assemblée Nationale Française, il y a plus de cinq mois, que la Tunisie n’est pas tombée dans l’escarcelle de l’islamisme, mais dans celle de la démocratie, la réalité serait autre, surtout à cause des actions du gouvernement Jebali, défiant à plusieurs reprises le respect des droits de l’Homme et l’Etat de droit.

Comment se dessinera, dans les prochains mois, le parlement tunisien, notamment avant les élections prochaines ? Les 57 députés n’appartenant à aucun parti seraient-ils réunis en vue d’un projet commun de société ? Quelles seront les nouvelles alliances du parti Ennahdha si le CPR finit par concrétiser son ultimatum en retirant ses ministres du gouvernement ?

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