polit-revue#8

On a tendance à l’oublier, mais au-delà de simples régimes défaits, les révolutions arabes sont une rupture avec une certaine conception de la gouvernance. Il aura fallu presque 2 années, mais ce à quoi nous assistons avec l’affaire Letaief, c’est précisément la révélation et par conséquent l’évincement des derniers foyers d’autoritarisme.

Autant de poches de résistance affiliées à l’ex pouvoir auquel elles ont survécu. Telle une loi des séries, cette phase historique est aussi celle qui verra la disparition d’un capitaine de l’industrie du tourisme, Aziz Milad, et, autre ironie de l’Histoire, la visite controversée de Béji Caïd Essebsi au Quai d’Orsay, un 7 novembre… Tout un symbole !

« L’Etat Letaief »

En décortiquant les nébuleux dessous de l’affaire Kamel Letaief, l’Etat, cette abstraction dont on nous dit qu’il faut préserver le prestige, prend soudainement la forme d’une entité aux contours très humains… L’Etat, c’est qui au juste ?

Etre contributeur Nawaat, c’est être un témoin privilégié de l’évolution de ce dossier complexe aux ramifications tentaculaires, Nawaat ayant été partie prenante dans le leak puis le décryptage de certains éléments du dossier d’instruction. Nous pourrions disserter des heures sur la signification du nombre d’appels de l’homme d’affaires vers chacun des hommes clés de l’Etat, ou encore sur l’identité du fameux numéro français sur liste rouge. Mais cette rubrique est avant tout politique.

Politiquement parlant, ce qu’il importe de retenir c’est que, poursuivi pour complot contre la sûreté de l’Etat, tout semble indiquer que Letaief s’était en effet engouffré dans la brèche laissée par la vacance institutionnelle consécutive à la révolution.

Très tôt, dès les premières velléités du système Ben Ali de se maintenir via les gouvernements Ghannouchi 1 et 2, sa main est visible désormais sans l’ombre d’un doute, avec un zèle hors du commun. Il s’agit vraisemblablement pour l’homme d’une revanche sur les années Leila Trabelsi, mais également d’une anticipation sur la potentielle perte de privilèges liée aux effets d’une révolution qu’il ne sous-estime pas.

Hors cadres sécuritaires non encartés dans un parti, le dénominateur commun entre le reste des obsessions téléphoniques compulsives de Letaief, c’est leur appartenance a posteriori à Nidaa Tounes. Ce qui constitue un coup dévastateur porté au parti de Béji Caïd Essebsi : Lazhar Akremi, Mustapha Kamel Nabli, Noureddine Ben Ticha… Quelles que soient les fonctions exercées par ces hommes ayant motivé des échanges aussi fréquents, l’opinion retiendra qu’ils ont perpétué une manière opaque de faire de la politique, faite de clientélisme, de condescendance et de collusion avec certains médias.

Un autre aspect indissociable de cette affaire d’Etat réside dans la personnalité de l’avocat à l’origine de la plainte, l’ex officier de police au ministère de l’Intérieur, Cherif Jebali. « Mégalomane et imprévisible » selon ses détracteurs, aussi pieux qu’ambitieux, il semble en tout cas méconnaitre les nouvelles technologies, du moins dans leur portée virale, lorsqu’il demande aux administrateurs des réseaux sociaux de retirer toute fuite du dossier, tout en menaçant Nawaat de procès.

Mais ce qui achève de compliquer la donne, ce sont tous les enjeux que l’on ne trouvera pas dans le dossier mais que l’on devine déjà : rivalité régionaliste entre deux grandes fortunes mal acquises Letaief / Chafiq Jerraya, avec en toile de fond une guerre plus subtilement tacite entre Ennahdha et Nidaa Tounes. Cherche-t-on à amputer le parti de BCE de sa puissante aile du Sahel en actionnant le volet Letaief maintenant ? Lors de l’enterrement d’Aziz Milad, quelques éléments de réponse ont intrigué les observateurs.

Des obsèques politisées

L’ombre de l’actu politique a plané sur les funérailles d’Aziz Milad à Kairouan. Le tollé provoqué par sa libération n’était pas encore retombé que la présence d’Abderrahim Zouari lisant sereinement la fatiha, aux côtés d’officiels dont Rached Ghannouchi, a attisé la polémique.

La clémence était double, avec la libération la même semaine de l’enfant de Monastir, Béchir Takkari, autre pilier de l’ex régime à la Justice, également pour expiration de la période de détention préventive. En période de justice transitionnelle, ce ne sont pourtant pas les chefs d’inculpation qui manquaient pour justifier un maintien, même à titre exceptionnel, sous les verrous.

Quelle interprétation donner à cette valse des libérations ? Signe de détente de la part d’Ennahdha ? Concession faite à la contre-révolution ? Ou appels du pied en direction des destouriens en vue d’un partage du pouvoir ? Furieux, le président de l’observatoire national de l’indépendance de la magistrature, Ahmed Rahmouni, semblait opter pour cette dernière éventualité.

L’Etat c’est Lui !

Crédit photo: gnet.tn

Pendant ce temps-là Béji Caïd Essebsi se faisait inviter au ministère français des Affaires étrangères, avec les honneurs, et le faisait savoir. Est-ce parce qu’il sent le vent tourner ?
Une source digne de foi, côté français, indique que c’est bien Essebsi qui en a formulé la demande, « avec insistance ». Etant donné son rang d’ex premier ministre et, diplomatie oblige, Laurent Fabius l’a donc reçu au mépris malgré tout de l’intégrité protocolaire : le pays est en pleine précampagne électorale, l’homme est chef de parti, et il n’occupe plus de fonctions officielles.

En marge de cette visite éclair, il commettra quelques maladresses. Dans une interview tendue sur France 24, où il affirme que son mouvement incarne « l’Etat du 21ème siècle », il se vantera d’avoir été « comme Fabius, plusieurs fois ministre et président d’Assemblée nationale ».

Il s’affichera pour finir devant un luxueux palace du 8ème arrondissement de Paris, en compagnie de « la jeunesse dorée », a dénoncé aussitôt la Ligue de protection de la révolution.

Naissance de l’Alliance Démocratique. Pour quoi faire ?

Naissance de l’Alliance Démocratique || Image Seif Soudani

Si Essebsi a par ailleurs réitéré à Paris sa détestation du mot « opposition », préférant parler pour son parti d’« accompagnement de la troïka », l’opposition tunisienne revendiquant ce terme n’était quant à elle pas au bout de ces peines.

La semaine politique a en effet vu la désintégration en vol du Bloc démocratique, hier fort de 30 élus à l’Assemblée constituante, « pour le meilleur » affirment les fondateurs de l’Alliance démocratique, dernier né centriste du paysage politique tunisien, qui annonçait son lancement en grande pompe jeudi à l’Africa.

Cette somme de charismes autour de Mohamed Hamdi scelle le divorce consommé entre l’ex PDP de Néjib Chebbi et le Courant réformateur qui en guise de réforme préfère voler de ses propres ailes. Al Joumhouri réagit déjà en coulisses, en accélérant les pourparlers de fusion avec la gauche d’al Massar. Affaiblie par d’incessantes reconfigurations, l’opposition tunisienne se condamne à un positionnement convenu, au centre, faute de pouvoir endosser clairement l’idéal progressiste.

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