Hassene Dridi/AP PHOTO

Personne ne semble s’y attendra à un mouvement révolutionnaire qui transforme le visage politique de la Tunisie et d’une partie importante du monde arabe qui était celui dont attendait le moins qu’il entre en révolution. Ce grand événement inouï a surpris le monde entier car le brusque phénomène révolutionnaire était immesurable et incontrôlable. On cesse de répéter que ce changement était totalement imprévisible et imprévue. Son diamètre était à l’étendu de la région et nul ne pouvait prévoir la réaction populaires très active et très dynamique face aux traitements indigne que subissaient les populations. Les sacrifices que les peuples étaient prêts à assumer pour recouvrer leur liberté et leur dignité dépassés les perspectives des stratèges et des politologues. Ce basculement révolutionnaire a démontré qu’il était possible de déloger des dictatures par des protestations pacifiques, par l’union du corps social et par l’esprit du patriotisme.

La logique de ce réveil arabe est définie par deux notions qui se voulaient complémentaire : l’accès à l’État de droit et à la démocratie par les facultés citoyennes. Le premier concept est introduit par le couple liberté/dignité qui voulait présenter la mort de l’ancien couple dictature/corruption. Le deuxième concept est inséré par la démarche à l’instauration d’un État civil (dawla madaniyya) qui respect la notion de la supériorité de la loi, les droits de l’homme et qui assure le pluralisme. C’est donc l’esprit de la citoyenneté qui est le fondement de la cohésion du corps social postrévolutionnaire. Cet esprit du corps social consiste en un état de « fusion » émotionnelle qui amène à un engagement personnel total de chaque individu pour réaliser un nouveau contrat social. De même, c’est l’esprit du corps social qui peut traduire un effacement temporaire de soi individuel au profit d’un soi collectif ce qui empêche les agressions mutuelles et rend efficace la défense contre le mal socio-culturel car il inspire à chaque membre de la collectivité une retenue à l’égard des autres et un courage face aux ennemis communs.

Le mouvement révolutionnaire a permis d’agir comme si la société arabe formait une personne collective, un tout unitaire animé par un commun acharnement de vaincre les défis afin d’assurer l’accès à la modernité rendu possible à travers une nouvelle structure intellectuelle. Dans cette condition, c’est l’esprit du corps social qui est la condition première de la réussite. Ainsi, investir dans la démocratie est une entreprise qui a besoin d’une large adhésion sociale et d’un engagement citoyen. Cette approche s’enracine dans notre philosophie postrévolutionnaire qui dans une large mesure structurée autour de la relation entre l’individu et la société et plus généralement entre l’être libre et la démocratie. Suivant cette doctrine, le citoyen doit s’efforcer d’accéder à l’autonomie en harmonisant ses pensées et ses actions, en respectant sa conscience, en devenant transparent envers l’autre comme envers lui-même. Cette politisation du for intérieur du corps social, semble être la notion fondatrice de la citoyenneté. À cet égard, la notion de la citoyenneté est indissociable de l’État de droit, des libertés publiques et droits fondamentaux et du principe d’égalité qui les traverse. Dans cette dimension, apparaît le caractère contingent de la citoyenneté, soumise aux lois, donc accessible aux évolutions qui lui imprime le législateur et légitimant l’action étatique dont elle ne peut s’affranchir.

Que l’on veuille ou non, que ce soit dans les langues ancienne ou dans les langues moderne [1], la citoyenneté est indissolublement liée à la notion de la patrie. Historiquement parlant, seule les citoyens sont admis à participer dans la vie publique et à exercer leurs droits politiques, ce qui nous amène à dire que l’appartenance à la patrie est une condition essentielle à l’accès pour la citoyenneté, ou si on préfère, la citoyenneté est l’un des ensembles juridiques qui rattache la personne physique à l’État. Sur le plan pratique, il on découle un ensemble de propositions qui se complètent pour que s’accomplisse la notion de la citoyenneté constructive. Le citoyen est avant tout un patriote, cette appartenance est par essence démocratique et implique à ce titre l’acceptation de l’altérité. En plus de ça, elle consacre une communauté solidaire de bien être symbolique, mais aussi économique et sociale, dont la culture est sa pièce angulaire.

La révolution comme une volonté de construction nationale :

Peut-on questionner sérieusement à propos du rôle du fait révolutionnaire dans la construction d’une nouvelle conscience nationale ? En effet, le sentiment national en tant que sensation d’appartenir à une nation accompagnée d’une valorisation de cette appartenance, ne constitue pas un phénomène spontané dans notre contexte postrévolutionnaire. Comme toutes les autres prises de conscience qui se manifestent sur le champ public, c’est le sentiment national qui apparaît au centre du fait révolutionnaire et constitue l’instrument fondamental de la continuité historique en tant que reproductrice non seulement des acquis culturels mais aussi de l’univers mental qu’il symbolise et dont il est chargé de le maintenir. Faudrait-il pour cela considérer la renaissance d’une nouvelle conscience nationale comme le pur produit du fait révolutionnaire ? Cette position de principe n’a jamais été démentie sur le plan fondamental. On se présente fréquemment le nationalisme comme un phénomène de repliement sur soi à l’échelle collective [2], et ce mûrissement d’une nouvelle conscience citoyenne s’est manifesté dans les premiers jours du printemps arabe en réaction à une politique du monopole et de la censure. Ce rappel est nécessaire, au demeurant, pour deux raisons essentielles : la première est liée à ce que nous avons vu sur le terrain dans les régions profondes de la Tunisie et sur Maydan Tahrir au Caire. La deuxième est liée à la psychanalyse surtout que cet élargissement lexicologique s’est accompagné d’une diversification de ses manifestations dans chaque lieu où elle s’est révélée.

L’usage du mot « watan » par les intellectuels arabes remontait au début du 19ème siècle [3]. Cependant, c’est après les mouvements révolutionnaires que l’usage est devenu plus significatif où s’impose progressivement un nouveau vocabulaire nationaliste qui travaille sur un héritage historique. Sur le plan des idées, on peut citer l’adaptation des notions moderne qui n’ont pas de connotation religieuse. Sur le plan sociologique, la constitution d’un réseau groupant des élites locales est un fait inédit, et c’est l’existence même de ce réseau qui donne un fondement sociologique à l’idée moderne de la nation. Le fait que les citoyens actifs dans la société civil se rencontrent pour débattre de question commune constitue une concrétisation de l’idée de l’attachement à une nation.

La révolution comme une volonté libératrice :

La notion de la liberté a joué un rôle de tout premier plan dans le grand questionnement qui agite le monde arabe postrévolutionnaire. Le débat poussé parfois jusqu’au la banalité sur le champ public, se répète depuis presque deux siècles [4]. Aujourd’hui, la culture arabe consiste à opposer la tradition « asala » à la notion de « huriya ». Néanmoins, les remises en causes de notre propre système mental et notre structure de penser la modernité opérés depuis le « printemps arabe » cherche inlassablement des solutions juridico-culturelle qui se veulent inspirées des acquis de la révolution.

Naturellement, il est absolument important, de montrer que le fait révolutionnaire a pu porter les vents libérateurs. Notons, tout d’abord, que cette grande métamorphose socio-politique fait partie intégrante de notre patrimoine réformateur arabe inauguré depuis Mohamed Ali Pacha en Egypte et par Ahmed Pacha Bey en Tunisie, ce qui implique, entre autre, une continuité empirique avec ce mouvement réformateur commencé depuis le 19ème siècle. À priori toutes pensées innovatrices sont rattachées à des anciennes strates qui enrichissent les nouveaux courants et donnent des nouvelles tendances de créativités. En effet, la révolution, on tant que mouvement culturel d’émancipation et un droit des peuples de disposer d’eux-mêmes, nous jettent dans un nouveau climat étique et moral marqué par l’odyssée de la conscience citoyenne et par la crise du réel qui n’a cessé de traverser la société. L’usage d’une nouvelle terminologie postrévolutionnaire pour désigner la victoire sur la dictature bénéficie encore d’une étonnante vitalité, qui se reflète jusque dans la langue populaire de maintes contrées arabes. Ce déplacement de signification révélée par un glissement méthodologique qui se comprend aisément si on le fait à la lumière des nouveaux changements. Auparavant, les intellectuels arabes sont enclins à privilégier tel ou tel niveau en ce qui concerne la liberté : certains se limitent à la liberté politique, d’autres se concentrent sur les libertés socio-économiques. Néanmoins, le fait révolutionnaire a permis, pour la première fois dans l’histoire contemporaine arabe, d’envisager la liberté dans sa globalité car chaque progrès individuel, collectif ou social en matière de liberté est un acquis en lui-même. Chaque pas vers la consécration des libertés constitue un enrichissement capital pour édifier un État de droit et construire une culture pluraliste.

La révolution comme une preuve d’une volonté pour la paix :

Personne, aujourd’hui, ne peut ignorer les violences quasi quotidiennes qui enflamment les quartiers en difficultés. Ce mouvement social, dont l’accélération et l’aggravation sont incontestables, met en évidence qu’une part plus importante de la population se marginalise. Une montagne de demi-mesures pour pallier cette dérive ont été mise en place, mais les stratégies qui les accompagnent n’ont-ils pas été une entrave à la réussite ?

La culture de non-violence est tout à la fois éthique qui refuse le processus de la légitimation de la violence et qui prône le respect de la personne humaine et de la vie, et une attitude qui encourage à la prise de responsabilité de chacun. La paix est un mode de relation qui favorise le dialogue et la médiation dans une approche constructive des problèmes quotidiens que vie la société arabe postrévolutionnaire. Sur le plan intellectuel, la culture de la paix se traduit par la volonté de construire dans un esprit de coopération social. Cela constitue à développer une approche positive des conflits, à prêter une attention particulière à la nécessité de bien communiquer accompagné d’une volonté apte au dialogue.

La culture de la paix porte en elle les valeurs de fraternité, de respect, de liberté, de responsabilité et de bienveillance mutuelle. Elle est requête de sens, un idéal à atteindre, un processus perpétuel de construction. Agir suivant les mécanismes de la paix consiste à délégitimer la violence. C’est considérer la violence comme une atteinte à l’humanité des autres mais également à celle de ce qui la défend. C’est le respect de l’autre en parole et en action.

La paix révolutionnaire doit être une manière d’être dans le sens où elle vise un mode de vie en société dans lequel les relations entre les personnes sont fondées sur les principes de solidarité et de respect. Elle est une manière de faire dans le sens où elle consiste à mettre en place des moyens d’action dans le but de résoudre positivement les conflits sans avoir recours à l’anarchie. Ainsi, le but de la perspective pacifique est de résister face aux injustices et elle se traduit par la volonté de construire une nouvelle société postrévolutionnaire.

La révolution comme une volonté de vivre ensemble :

L’autre, le différent, est souvent mal compris car nous ne savons pas précisément ce qu’il dit, quel est son génie propre et quelle est sa différence par apport à nous. Cet émiettement de la pensée nous rend étranger à notre propre monde et à nous même. L’homme sans l’altérité est un être isolé et en danger car il faut mieux essayer de comprendre l’autre pour bien comprendre notre quotidien. Ainsi, le discours politique n’est le seul à affronter ses questions et redessiner ses chemins en suivant une nouvelle perspective, mais aussi le discours social qui nécessite d’établir un nouveau rapport avec l’autre dans un climat pacifique, sans agression ni offensivité. Comprendre la nécessité de la différence n’est pas seulement indispensable pour se repérer dans la vie, c’est aussi une manière de se relier au questionnement sur le sens de notre communauté citoyenne. Sans rien savoir de l’autre, comment pouvoir regarder et apprécier la plupart des réalisations de notre révolution ? Comment comprendre sa logique interne et externe ? Comment être fidèle à nos principes sans rien savoir de la culture de l’autre ?

Notre contexte postrévolutionnaire est marqué par des profondes mutations et par la confrontation des idéologies dont aucune ne peut imposer son monopole. Cette situation oblige à mettre en œuvre une nouvelle méthode basée sur le dialogue pour instaurer un débat ouvert dans une atmosphère de sérénité et d’objectivité. En effet, vouloir nier les différences pour une uniformité plastique est un projet irrationnel qui se situe dans la logique de la métahistoire plus que l’histoire, dans l’utopie plus dans la réalité. Ainsi, la tolérance, par obligation ou par conviction, devint la base de la réussite d’une société plurielle et démocratique. Certes, le respect de l’autre doit être un des principaux vecteurs pour comprendre l’altérité. Assurément, la philosophie de la pluralité est une expérience nécessaire pour construire un système énergique basé sur le respect des droits de l’homme. C’est même la condition incontestable pour faire réussir notre transition démocratique car la différence n’est nullement un problème mais un principe d’enrichissement qui participe à harmoniser notre quotidien. Néanmoins, cette différence dans l’harmonie ne constitue pas à penser comme l’autre mais d’essayer à le comprendre pour mieux diagnostiquer nos problèmes et pour bien fixer nos objectifs futurs.

=====

Notes :

1- Étymologiquement le concept moderne de citoyen provint du terme du latin civitas. À l’origine le droit de cité (= la citoyenneté) était réservé aux hommes libres inscrits les tribus de la Rome antique. En 212, la citoyenneté était accordé à tous les hommes libres de l’ensemble l’Empire romain et cette extension de la citoyenneté était l’un des facteurs de l’intégration des différentes provinces dans la romanisation.

2- SMITH (A-D), Theories of Nationalism, London, Holmes & Meier Publishers, 1983.

3- BERQUE (J), Les arabes d’hier à demain, Paris, Seuil, 1960.

4- TALBI (M), Ma religion c’est la liberté : L’islam et les défis de la contemporanéité, Tunis, Nirvana, 2011.

Inscrivez-vous

à notre newsletter

pour ne rien rater de nawaat.org

Leave a Reply

Your email address will not be published.