Difficile de faire la rétrospective de l’année politique en Tunisie tout en évitant deux écueils essentiels. L’un est formel : il s’agit de condenser le volume gigantesque d’infos qui ont bombardé le tunisien moyen au rythme de l’explosion d’une parole médiatique libérée. L’autre écueil consiste à verser dans la litanie alarmiste : face au bilan peu reluisant du 3ème gouvernement post révolution, la tentation est forte de céder au désenchantement, voire au déni du changement. Un réflexe proche de la nostalgie de l’ère pré-démocratique chez certains éditorialistes. Cette année dite de la seconde phase de transition restera quoi qu’il en soit marquée par un désamour croissant des Tunisiens vis-à-vis de leurs élites politiques. Un rappel de quelques faits marquants de l’année permet d’y voir plus clair dans les raisons d’une rupture consommée.

Des engagements temporels non tenus

Le bilan du gouvernement est indissociable de celui de l’Assemblée constituante dont il émane. Pendant les deux mois de tractations du partage du pouvoir à huis clos, puis 10 mois d’un mandat gouvernemental qui court encore, les électeurs auront assisté au spectacle d’une ANC procédant telle une assemblée nationale tout court : au Palais du Bardo, la majorité a gouverné, géré les affaires courantes. L’opposition, en s’emparant de chaque crise, a fonctionné sur le modèle d’une opposition parlementaire. Autant de distractions reléguant la rédaction de la Constitution à une tâche presque anecdotique, dont on commence à peine à discuter le brouillon du préambule.

Abstraction faite de l’engagement moral, un décret-loi est bafoué : le numéro1086, datant du 3 août 2011 et fixant dans son article 6 la durée de la mission des élus pour la rédaction du « Doustour » à 1 an. Lésés mais las de manifester, les Tunisiens ne descendront pas massivement dans la rue le 23 octobre 2012. « The second revolution will not be televised », ironisent les réseaux sociaux. Les membres de la troïka au pouvoir affichent d’ailleurs une certaine sérénité : ils savent qu’en seule entité élue, l’Assemblée reste légitime, et qu’en tant que source de la future loi fondamentale, elle est souveraine.

Les sit-in du Bardo, première erreur des démocrates ?

crédit photo: socialistworld.net

14 novembre 2011 : Les résultats officiels et définitifs sont enfin annoncés : Ennahdha 89 sièges, CPR 29, Aridha 26, Ettaktol 20, PDP 16, PDM 5, l’Initiative 5, Afek Tounes 4, PCOT 3, MDS 2, Mouvement Populaire 2. 16 sièges vont à des listes indépendantes en ordre dispersé, tandis qu’un tiers des voix ne trouve aucune représentation dans l’hémicycle, proportionnelle oblige.

22 novembre 2011 : Première séance plénière de l’ANC, premières manifs au Bardo. Déjà contesté, Mustapha Ben Jaâfar, le social-démocrate allié des ultra conservateurs est élu président de l’ANC, avec une avance confortable sur Maya Jribi, sous les huées des mégaphones audibles de l’intérieur de l’Assemblée.

Du 1er au 15 décembre 2011 : Sit-in Bardo 1.
La veille avait lieu le premier rassemblement d’envergure au Bardo, à l’appel du réseau Doustourna. Initié par des constitutionnalistes avisés, il a pour principales demandes la nécessité du recours à la majorité des 50%+1 pour une motion de censure anti gouvernement et le vote de chaque article de la Constitution avec une majorité des 2 tiers.
Sous le feu des critiques par ailleurs à cause d’un texte de loi portant sur l’organisation provisoire des pouvoirs publics qui l’avantage, Ennahdha cède sur ces deux points probablement cruciaux pour la suite des évènements.

Mais alors que la manifestation présentait des revendications précises et en faveur d’institutions plus démocratiques, la logistique du sit-in précoce qui s’en suit est récupérée par des organisateurs tentant d’en faire un remake d’el Kasbah 1 et 2. Ils donnent à voir à l’opinion l’image de mauvais perdants qui, n’ayant pas accepté le verdict des urnes, font un procès d’intention à une assemblée démocratiquement élue dès sa séance inaugurale. En se prolongeant sine die, le mouvement s’essouffle et participera une certaine banalisation de la contestation.
La polarisation du pays en deux camps distincts apparait au grand jour début 2012 : pour la première fois, des Tunisiens de part et d’autres de cordons sécuritaires se font face et s’invectivent, islamistes pro pouvoir d’un côté, progressistes et nationalistes laïques de l’autre. Une scène qui se généralisera par la suite.

Marzouki l’incompris

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12 décembre 2011 : Marzouki est élu président de la République par défaut, les autres candidats ne réussissant pas à réunir les signatures nécessaires.
Très vite, ses nouveaux choix vestimentaires agacent et lui valent d’être taxé de populisme : un burnous jugé excentrique par la presse et un pin’s plutôt ostentatoire en hommage à un blessé de la révolution.
Mais Marzouki président, c’est aussi un style. Pas dans son élément dans le rôle du tribun, il multiplie les entretiens télévisés et est souvent sur la défensive. Il semble s’accommoder d’une institution de la présidence vidée de ses prérogatives. Certains y voient une revanche d’un ex opposant farouche de Ben Ali, satisfait d’être l’homme par qui le Palais de Carthage n’abritera plus jamais de président-monarque omnipotent.
Cependant le rôle présumé régulateur au sein de la troïka du CPR et d’Ettakatol ne convainc pas : les deux partis se vident peu à peu de leurs militants puis de leurs cadres dès le printemps 2012. De scission en démission, en quelques mois leurs tailles réelles respectives se contractent comme peau de chagrin.

La valse des transfuges

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1er février 2012 : Des groupes parlementaires sont constitués sur la base de l’article 19 du règlement intérieur. Derrière le bloc Ennahdha inchangé, pointe désormais le « Groupe démocratique » avec 31 sièges, fort du ralliement d’al Joumhouri, ex PDP, de son « courant réformateur » sécessionniste, du Pôle démocratique moderniste, alliés à d’autres petits partis libéraux.

6 juillet 2012 : Nidaa Tounes reçoit son visa. Mais au fil des mois qui ont précédé, le trublion suspecté de recycler l’ex RCD se livre à une percée de cheval de Troie, « hold up sur la démocratie » selon ses détracteurs. Le parti de l’ex premier ministre Béji Caïd Essebsi va capter tous les élus déçus de leurs partis respectifs, essentiellement ceux d’Al Aridha, du CPR et d’Ettakatol.

« Le mercato » des transferts portera sur Jamel Gargouri, Chokri Yaïche, Ibrahim Gassas, Khemaïs Ksila, Dhamir Mannaï, Mohamed Ali Nasri, Mouldi Zidi, Abdelaziz Kotti et Abdelmonem Krir. Alors que les dirigeants de Nidaa se sont toujours défendu d’avoir l’intention de se constituer en groupe parlementaire à part entière, se contentant d’un soutien officiel au groupe démocratique, la question se pose maintenant qu’il ne manque plus qu’un seul siège pour en constituer un.

La méthode, celle d’élus démissionnaires par dépit changeant de couleur politique en cours de mandat, pose un problème d’ordre éthique. Elle se fait non seulement au mépris du choix des électeurs mais aussi des idéologies : en choisissant de brasser large et de réunir uniquement sous la bannière non avouée de l’anti Ennahdha, Nidaa Tounes se retrouve avec un assemblage hétéroclite qui laisse perplexe jusque dans ses propres bases.

Le disputé calendrier des fêtes nationales

Le tournant du 9 avril 2012 : L’année politique a été ponctuée par des crises chroniques à l’occasion de chaque journée de fête nationale. Jusqu’au 9 avril, Ali Laârayedh faisait quasiment l’unanimité en tant qu’homme d’Etat, décrit en ces termes y compris par des membres de l’opposition qui voient en lui un ministre de l’Intérieur relativement indépendant, un caractère réputé intègre.

C’était sans compter le casse-tête sécuritaire qu’allaient représenter pour lui les fêtes nationales de la Tunisie moderne : elles posent manifestement problème aux dignitaires d’Ennahdha.

Présente en grand nombre Avenue Bourguiba pour célébrer le premier anniversaire du 14 janvier, la base militante nahdhaoui était en revanche quasi absente le 20 mars, fête de l’indépendance, grand succès populaire qui laissait un boulevard de récupération politique à l’opposition et aux forces syndicales.

S’agit-il dès lors de relire l’histoire à l’aune de l’idéologie ? La soudaine violence avec laquelle les marches pacifiques ont été réprimées le 9 avril met un terme à cette dynamique du patriotisme fédérateur. Le danger d’un état de grâce pour la fête des Martyrs fut probablement jugé potentiellement déstabilisant pour l’actuel gouvernement, précisément en difficulté dans le dossier sensible des martyrs de la révolution. L’apparition de milices ainsi que l’extrême nervosité des policiers ce jour-là trahissent des instructions d’une rare fermeté.

Malgré l’exigence d’une commission d’enquête parlementaire par l’opposition, l’élan contestataire est brisé. Plus aucune manifestation ne se passera depuis cette date charnière sans être facilement sabotée par une contre-manifestation, faute d’une mobilisation suffisante pour dissuader le camp des pro pouvoir de toute velléité de sabotage.

L’islam politique tunisien : la réforme à l’épreuve du bilan

26 mars 2012 : Ennahdha renonce à une mention de la charia comme source du Droit dans la Constitution. Nombre d’analystes crient victoire. Pourtant, en off comme en conférence publique, Rached Ghannouchi explique que la reculade de son parti n’est due qu’à des considérations sémantiques : « Le mot charia pose problème parce qu’il a été lié au terrorisme, il est source de polémiques et de malentendus. Nous ne devrions pas nous focaliser sur les mots », lance-t-il en direction de ses militants. Une manière de souligner que peu importent les terminologies, seul compte l’agenda conservateur auquel il reste attaché.

C’est toutefois un premier indicateur objectif de l’état du processus de réforme prétendument en cours au sein du parti islamiste. Un parti qui demande un délai de plusieurs mois de consultations avant de se positionner clairement sur la charia islamique s’est-il définitivement converti aux idéaux démocratiques ? Rien n’est moins sûr.

13 octobre 2012 : Une réponse à cette question vient de là où on ne l’attendait pas : la Turquie d’Erdogan, modèle revendiqué d’Ennahdha. Dans une déclaration cinglante, celui-ci se démarque des mouvements de l’islam politique du Maghreb « qui ne ressemblent en rien à son parti qui ne partage pas avec eux le même référentiel Frères Musulmans » assène-t-il, avant d’ajouter que « l’AKP est un parti islamique républicain, laïc et progressiste ».

Du 15 au 19 juillet 2012 : Le 9ème congrès d’Ennahdha, le 1er hors clandestinité, joue les prolongations. Les affres de la gouvernance seraient-elles un cadeau empoisonné aux partis à référentiel religieux, contraints d’arrondir les angles face à leurs interlocuteurs nationaux et internationaux ? Il y a lieu de le penser à l’issue d’un congrès aux annonces consensuelles, prônant un positionnement centriste, mais soucieux de ne pas se mettre à dos la partie la plus radicale de ses sympathisants.

27 octobre 2012 : Mi imam, mi chef de parti, Rached Ghannouchi conduira à nouveau la grande prière de l’aïd dans un stade, dans le quartier de Mellassine, brouillant un peu plus les lignes de démarcation entre hommes de religions et politiciens.

« Le meilleur gouvernement de l’histoire contemporaine tunisienne » ?

(La citation est du ministre des Affaires étrangères)

crédit photo: webdo.tn

24 juin 2012 : L’extradition de Baghdadi Mahmoudi vers la Libye provoque une grave crise de confiance entre la présidence et le gouvernement qui a agi unilatéralement, outrepassant ses prérogatives, voire les traités internationaux. Dans la foulée, Ayoub Messaoudi, le plus jeune conseiller de Marzouki, démissionne avec fracas, accuse le général Rachid Ammar de de haute trahison, et prédit la fin prochaine de la troïka. Il est poursuivi pour atteinte à l’institution militaire.

Juillet-août 2012 : L’été est marqué par des coupures d’eau d’une ampleur sans précédent. Elles touchent d’abord le sud, pour se généraliser à des gouvernorats côtiers. Incapable de garantir un bon fonctionnement des services publics les plus élémentaires en paliant les failles dans les institutions de l’Etat (STEG et SONEDE), le gouvernement Jebali échoue pendant de longues semaines à assurer les minimas d’une vie digne dans de nombreuses régions.

14 septembre 2012 : Un plus bas sécuritaire est atteint : L’attaque de l’ambassade US incroyablement vulnérable par des djihadistes et des casseurs met fin à l’entente cordiale entre le gouvernement Ennahdha et la mouvance salafiste. Mais une tentative de coup de filet s’arrête aux portes de la mosquée el Fath à Tunis une semaine plus tard, mettant en doute la volonté politique d’en découdre avec les leaders les plus belliqueux d’Ansar al Charia.

19 octobre 2012 : Décès de Lotfi Naguedh à Tatouine, coordinateur local de Nidaa Tounes, mort après avoir été passé à tabac lors d’une attaque de manifestants favorables au pouvoir contre le siège du syndicat Union régionale de l’agriculture et de la pêche qu’il dirigeait. L’incident remet sur le devant de la scène les comités de protection de la révolution, accusés de violence politique. Des voix s’élèvent pour réclamer leur dissolution.

23 octobre 2012 : Séance extraordinaire à l’ANC, boycottée par l’opposition, célébrant l’anniversaire des premières élections libres. Discours convenus des 3 présidences qui annoncent leur attachement à la date du 14 janvier 2013 pour finaliser la Constitution ainsi que des élections pour le 17 juin de la même année.
D’autres articles reviendront sur le bilan économique et celui des grands chantiers de la transition.

Seif Soudani

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