Crédit Photo : Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

Sont-elles plus nombreuses que par le passé ou sont-elles simplement devenues visibles ? Difficile de se prononcer, personne ne s’était intéressé aux femmes errantes et sans abris en Tunisie jusqu’à présent. L’association “Beity” vient de le faire. Elle lutte contre la vulnérabilité économique et sociale des femmes et s’est intéressée à elles afin d’essayer de proposer une solution d’urgence à leur errance : la création d’un lieu d’hébergement provisoire dédié aux femmes.

Pendant deux mois l’association Beity a arpenté les rues de Tunis pour discuter avec des femmes sans abris, un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur en Tunisie. En quelques semaines des centaines de femmes sans abris ont été recensées à Tunis.

« La rue est pourtant connue comme un milieu masculin, cette idée qu’une égalité est en train de naître sur ce terrain n’est pas une bonne nouvelle. Surtout qu’avec la culture de solidarité que nous avons il est incroyable de voir des femmes à la rue »

témoigne Samira Ayed, sociologue et professeur universitaire, qui faisait partie de l’équipe sur le terrain.

Cette étude c’est la professeur de droit Sana Ben Achour, la présidente de l’association Beity qui l’a voulue : « Il y a ici une accumulation de discriminations : économique, sociale, de genre… et je pense qu’on ne peux pas rester les bras croisés et qu’il faut agir. » Pour agir elle a d’abord voulu mieux connaître les femmes et leurs besoins afin d’apporter une réponse adéquate à leur situation.

Sur les centaines de femmes sans abris rencontrées à Tunis, une trentaine a été interviewée. Dans la rue les enquêteurs ont trouvé des femmes de tout âge mais se sont tournés vers les femmes âgées de 16 à 60 ans, plus jeunes et plus âgées ces femmes peuvent être prises en charge par différentes institutions. Alors l’étude s’est concentrée sur ces femmes qui ne peuvent pas trouver de secours et à qui personne n’a l’air de tendre la main. En dehors des statistiques et des balises administratives, la plupart d’entres elles errent et quémandent, « pleines de lassitude et de fatalisme » explique Samira Ayed.

Sur le terrain l’équipe d’enquêteurs s’est rendue compte que l’errance et le sans abritisme touchaient tous types de femmes : des mères sans soutien et en rupture familiale ; des jeunes femmes en itinérance ; des femmes mariées victimes de violence ; des femmes chef de famille monoparentale, qu’elles soient célibataires, veuves ou divorcées, mais également avec des conjoints malades ou emprisonnés ; des jeunes filles fugueuses ; des travailleuses, souvent aides ménagères qui ont perdu leur emploi ; des femmes atteintes de maladie chronique abandonnées par leur famille ; des femmes pauvres et âgées chassées de leur logement ; d’anciennes détenues rejetées par leur famille.

La plupart des trente femmes interviewées sont analphabètes ou avec un niveau scolaire ne dépassant pas le primaire. La moitié de ces femmes sont mères et leurs enfants ne sont pas scolarisés. Une aberration dans un pays où l’école est gratuite et obligatoire.

Une fois à la rue ces femmes se retrouvent à vivre de la débrouille. Elles dorment sous les étals ou sur des pas de porte, certaines louent de temps en temps des chambres dans des “Oukala”. Si certaines sont sans abris depuis des années, voire même nées dans la rue car leur mère était déjà dans cette situation, beaucoup semblent être sans abris depuis la révolution : leur conjoint ayant perdu son emploi par exemple. Certaines sont dans la rue de manière ponctuelle, logeant de temps en temps chez des connaissances ou chez des membres de la famille.

La mendicité est leur principale source de revenus et la plupart des trente femmes interviewées l’avouent : elles vivent également de la prostitution. Contre service rendu elles peuvent ainsi être logées dans une chambre de temps en temps ou dormir sur le pas de porte d’un café ou d’une boulangerie, dont le propriétaire leur donne de quoi subsister.

Le système de réseau ne fonctionne pas vraiment et l’entraide se fait surtout en ce qui concerne la nourriture ou la garde ponctuelle d’enfant, si l’une des femmes doit aller travailler. Et si un système de réseau se met en place ce n’est pas pour les bonnes raisons : quand une chef de file émerge elle s’occupe, par exemple, d’un réseau de drogue, explique Md Ayed.

Ces femmes bénéficient de très peu d’aide de la part de l’Etat et la plupart d’entre elles parlent de défiance à son égard. Elles parlent également de la violence qu’elles subissent de la part des forces de l’ordre.

Certaines femmes n’ont pas de papiers d’identité car il faut un justificatif de domicile pour faire sa carte d’identité, le sésame qui pourrait leur permettre d’être en lien avec la société, d’essayer d’avoir un contrat de travail légal ou de louer une chambre.

La plupart de ces femmes se retrouvent sans abris pour deux raisons selon l’étude : d’abord à cause de la violence qu’elles subissent de la part de leur conjoint comme de la part de leur famille. Souvent, après avoir supporté la situation pendant des années, les femmes finissent par partir. Mais comme il n’y a pour l’instant aucune structure pouvant aider les femmes dans l’urgence, celles-ci se retrouvent rapidement en situation précaire. La deuxième cause qui pousse les femmes dans la rue c’est la pauvreté. Elles sont nombreuses à dépendre financièrement de leur conjoint. Quand elles se retrouvent seules, avec ou sans enfants, elles ne peuvent plus subvenir à leurs besoins et payer leur loyer par exemple.

En ce sens la situation des femmes en errance et sans abris ne semble être qu’une conséquence de la place sociale et économique de la femme en Tunisie : rejetée si elle est mère célibataire, veuve ou divorcée (plus particulièrement dans les milieux défavorisés), sujet de violence de la part de son entourage et souvent dépendante d’un point de vue financier surtout s’il y a des enfants à charge.

C’est pour aider ces femmes à se réinsérer que l’association “Beity” propose la création d’un lieu d’hébergement. Il existe en Tunisie le centre de Zahrouni qui compte 45 lits et un autre centre est en construction à Sousse. Il offrira une vingtaine de lits dans quelques mois. Reste que ces lieux ne sont pas dédiés aux femmes avec ou sans enfants. Or pour l’association “Beity” il s’agit de mettre en place une approche spécifique pour les femmes avec une aide psychologique, des soins de santé appropriés, une réinsertion socio-économique…

Mais l’hébergement d’urgence n’est qu’une première étape explique Samira Ayed. Il doit être une solution rapide afin de prendre en charge la situation actuelle. Sur le long terme il faudra travailler à éviter l’exclusion et travailler en amont pour que les femmes, les enfants et les hommes, ne se retrouvent plus dans la rue.

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