« Il faut toujours avoir soif » balance Djamel Yahyaoui, coordinateur à Sawt El Manajem (radio Voix des mines) de Gafsa. Et il se trouve que l’équipe de la radio a toujours soif, c’est ce qui fait la différence entre les amateurs et les professionnels selon eux.

Ils n’ont pourtant rien à envier à des professionnels : studio aménagé et horaires fixes d’émissions quotidiennes, les « animateurs-journalistes-amateurs » prennent leur tâche au sérieux. Chacun sa spécialité d’ailleurs. Houda Jouini s’occupe des questions de société dans un programme matinal. Chaque jour elle ouvre un débat et reçoit une cinquantaine de coup de téléphone.

« Les gens ont envie de parler. Ness Hakayat est un programme social qui s’adresse à tous : les jeunes, les chômeurs, les femmes… Ils y parlent de leurs histoires et de leurs problèmes. Nous essayons de les aider à régler leurs problèmes avec les autorités et les institutions. L’émission est préparée en avance, nous nous déplaçons avec les gens et ensuite nous résumons la situation en studio. »

Et Mohamed Nsib, coordinateur de renchérir : « Lors de la matinale nous avons la question du jour. Aujourd’hui il s’agissait des droits des femmes par exemple.  Il y a quelques jours l’émission faisait un bilan de la situation actuelle. Un an et demi après la révolution rien n’a changé, les gens ne voient rien venir. » « Et entre les coupures d’eau et d’électricité quotidiennes les gens en ont marre et ça peut vite dégénérer » insiste Houda.

Houda s’occupe de la matinale avec une animatrice et un animateur. Avec le Ramadan le temps de travail s’est inversé mais ça ne change rien pour elle. « Nous sortons les soir et nous continuons le travail. Il y a beaucoup de filles qui sont investies dans la société civile à Gafsa, alors avec ma collègue nous insistons pour faire notre travail et avoir notre place. » Pas de sexisme à Sawt El Manejem. Le seul critère semble être la volonté. Le critère dont personne ne parle mais qui saute au yeux c’est celui de la tolérance.

Chérif Ben Hassen est l’animateur quasi-doyen de l’équipe. Cet instituteur à la retraite a rejoint l’équipe il y a quelques mois. « Moi j’ai toujours cru à la jeunesse, mais à une jeunesse qui doit faire beaucoup pour se bâtir un avenir meilleur. Cela nécessite un grand effort de la part de tous les Tunisiens en fait. Quand on est citoyen, quelque soit notre âge et notre identité, on doit s’unir pour construire un avenir que nous choisissons. »

Peut-être que ça le rajeunit un peu d’être là au milieu de tous ces jeunes touchent à tout et polyvalents. Et peut-être aussi qu’à travers son implication dans la radio Chérif continue son travail. « Je crois en la jeunesse mais je crois surtout en l’éducation, car avec une jeunesse sans éducation, sans philosophie, sans pensée il n’y a rien : ni peuple, ni patrie, ni dignité ! La pensée unique est le piège. Or quand on s’assoit ensemble et que l’on discute, que l’on essaie de faire des brèches, de prendre d’autres point de vue, de s’entraider, de croire à l’autre, alors on peut faire mieux. » Cette théorie est appliquée directement dans le travail de la radio dont l’équipe travaille en concertation, en essayant d’inventer collectivement, chacun apportant sa contribution.

L’équipe est composée d’une quinzaine de personnes. La plupart des membres ne sont pas journalistes mais tous sont polyvalents, tour à tour animateur, technicien, cameraman ou monteur. Hédi est informaticien de formation, comme Marwene, qui anime aussi une émission. Houda prof de SVT. Mohamed ingénieur mécanicien. Certains ont rêvé de faire du journalisme, d’autres n’y avaient pas penser. Tous aujourd’hui sont impliqués à fond dans le projet.

Houda est prof de SVT à la base : « Je ne suis pas journaliste, je suis prof de SVT mais je sens que je peux avoir un rôle éducatif bien plus large dans les médias, surtout avec les radios associatives. Il y a plein de sujets que je voulais aborder comme citoyenne, et maintenant je peux le faire. C’est plus productif que d’être dans une classe. Avant de travailler ici j’ai passé trois ans au chômage, du coup j’étais capable de prendre n’importe quel poste. Mais tout de même au début je ne me pensais pas capable de faire de la radio. Mais c’est un travail passionnant car nous aidons les gens. J’essaie toujours de faire de mon mieux pour aider les personnes marginalisées qui ne peuvent rien dire. A Gafsa nous avons été marginalisés pendant une cinquantaine d’année. Je pense donc que la radio est la meilleure occasion pour parler et essayer de trouver des solutions. »

Mohamed a aussi un parcours atypique. Ce mécanicien de formation s’est passionné pour la vidéo et a suivi une formation de caméraman pour pouvoir faire de la vidéo correctement. Il est coordinateur, cameraman, journaliste… comme les autres il fait beaucoup au sein de Sawt El Manajem.« Ma formation n’a rien à voir avec le journalisme. Mais j’adore ce que je fais ici, surtout à la radio qui donne la parole aux gens. » Comme Houda il souligne le fait que pendant des années les gens n’ont pas pu parler. Et à l’écouter il semble que la liberté de parole est un droit sur lequel les citoyens ne reviendront pas.

« Certains appellent pour dire n’importe quoi, rapporte-t-il, mais ce n’est pas grave. La parole est une chose très importante maintenant. Les gens veulent s’exprimer sur nos ondes, parce qu’ils considèrent cette radio comme la leur. Il suffit de prendre un taxi pour s’en rendre compte. 90% d’entre eux nous écoutent, parce que nous parlons d’eux, du travail, de l’infrastructure de la ville par exemple. Cette radio c’est leur voix, elle leur appartient. »

La grille fait une large place aux auditeurs justement : une matinale en début de journée, avec le programme social de 8h à 12h, puis quatre heures d’émissions enregistrées et de 19h à 21h un programme de jeux. Pendant l’année scolaire il y a aussi un programme pour les étudiants. « Je suis fière de faire ce travail, raconte Houda. Depuis quelques jour deux petites filles nous appellent, elles ont 8 ou 10 ans. Elles nous appellent pour nous féliciter ou nous donner leur avis sur les thématiques. Ce retour de la part des auditeurs est très important pour nous. Les habitants de Gafsa ont confiance en nous et en la radio. Parfois les gens ont des problèmes parce qu’ils ont organisé une manifestation par exemple, sans demander l’autorisation. Et bien ils n’hésitent pas à nous contacter pour que l’on démêle leur problème. Ici il savent qu’ils peuvent parler librement » explique-t-elle.

« Les problèmes sociaux sont énormes ici, il y a aussi les problèmes environnementaux, les problèmes de santé liés au phosphate… il y a vraiment de quoi faire. L’équipe est faite de quinze membres mais ce n’est pas assez pour couvrir tous les sujets et les problèmes. »

explique Mohamed. Cette implication sociale de la radio vient en fait de son origine. Crée, entre autre, par Fahem Boukadous, journaliste et militant pour la liberté d’expression de la première heure, Sawt El Manajem a été un des rares relais de la contestation de Redeyef de 2008. « Je suis impressionnée par l’expérience de Fahem et je suis fière de travailler avec lui, rapporte Houda. Avant la révolution je ne pensais pas qu’un jour nous parlerions librement. C’était impossible ! Il y a eu une douzaine de radios lancée en Tunisie. Je pense que la notre est très proche des citoyens sur place. »

Chacun prend son rôle très au sérieux car tous savent le poids de la radio dans la région et ce que les citoyens en attendent. Le passage de webradio à radio sur les ondes a d’ailleurs était un pas important dans l’institutionnalisation et l’enracinement du média. « Le travail sur le web a commencé en 2008, explique Mohamed, si bien que la page facebook qui compte prés de 20 000 fans aujourd’hui. Le fait que nous ayons travaillé depuis des années sur le web nous a permis de gagner en crédibilité. Aujourd’hui notre taux d’audience est bon chez nous, car nous permettons au gens de parler de leur vie. »

La chaîne Youtube a ouvert en mai 2011 est elle compte déjà 766 000 vues et 254 abonnées. Le site internet de la radio a comptabilisé 20 000 visiteurs uniques en 3 mois. Et là où l’on note le point local indéniable de la radio c’est lorsqu’il y a de l’actualité locale. Ainsi le site a battu ses records de visiteurs lors des 4 jours de promulgation des résultats des concours de la société de phosphates avec 2000 à 4000 visiteurs chaque jour.

Avant la révolution Sawt El Manajem n’avait pas de grille de programme et était une simple radio web qui relayait l’info sur la page Facebook. Après la révolution il y a eu création du site internet. Mais c’est avec l’autorisation de diffusion sur les ondes FM en juin 2011 qu’a eu lieu lancement de l’activité « sérieuse ». Respecter les horaires et remplir la grille, se professionnaliser et travailler encore plus sur la crédibilité. « Avoir eu l’autorisation d’émission en FM a été important pour nous. Le passage à la FM nous a permis de toucher un public très large : les familles, les femmes, les adultes, les gens en voiture… ça a changé notre manière de travailler aussi, surtout au niveau de l’organisation. Le travail sur le web était beaucoup plus simple » se souvient Mohamed.

« Le fait d’être une radio associative nous donne beaucoup à faire, surtout d’un point de vue social. Une radio associative est avant tout un serviteur de la collectivité dans laquelle elle se trouve. Nous avons donc un travail de stimulateur et d’inventeur à faire. A Gafsa c’est une première. Rien n’a jamais été fait ici, hommes et richesses ont toujours été exploités mais rien n’a été fait pour la région » analyse Chérif Ben Hassen.

Sur le toit de l’immeuble Mohamed, qui travaille depuis les débuts de la radio, est fier de montrer l’antenne montée par l’équipe. Elle permet de diffuser dans un cercle de 50km2. Pour s’équiper la radio a du faire un prêt bancaire. Pour les défraiements il leur reste deux ou trois mois de budget. « Après ? » Mohamed ne sait pas.

« Nous avons un problème avec la publicité. Surtout au niveau local. Beaucoup d’entreprises ne sont pas claires, ont travaillé avec l’ancien régime et veulent aujourd’hui investir dans notre radio. Nous ne voulons pas dépendre d’eux, faire de l’auto-censure, ne pas être indépendance. Nous allons sans doute plutôt regarder vers la publicité d’entreprises nationales. »

Un dilemme pour ce type de structure. Ne pas faire de pub et ne pas avoir de fonds propre mais essayer de fonctionner à un niveau quasi-professionnel relève du miracle. Mohamed le sait. Pour l’instant ils vivent au jour le jour. Une situation difficile, surtout que la direction met un point d’honneur à rémunérer les membres de l’équipe, la plupart des gens étant chomeurs à Gafsa, il est inconcevable pour eux de demander une implication des membres de l’équipe sans contrepartie financière.

L’argent est une question centrale pour l’équipe de Sawt El Manajem. La formation en est une autre. Houda a rejoint l’équipe il y a un an. Elle a passé les 6 premiers mois en stage et a suivi des formations. Pour elle, comme pour les autres membres, de l’équipe ces formations ont été une manière de prendre confiance en eux avant de se lancer. Sortir de l’amateurisme et assimiler des réflexes professionnels a permis à la radio de s’implanter de manière plus forte dans le paysage médiatique de la région.

Mohamed considère que l’équipe a encore besoin de formation au niveau journalistique, pour savoir comment gérer un débat live par exemple ou obliger des institutionnels à répondre à leurs questions, même s’ils semblent avoir trouver un début de solution : « On les balance à l’antenne ! On appelle le gouverneur par exemple ou les hommes politiques et on leurs dit : vous êtes à l’antenne ! Et généralement ils sont pris au dépourvu » rigole-t-il.

Leur formation, les journalistes de l’équipe la prenne aussi sur le terrain en regardant les autres faire : les équipes d’el hiwar leur servent de temps en temps de modèle. Le staff de la Radio voix des mines marche à l’envie et essaie de tirer partie de chaque situation pour grandir.

En plus de devoir enraciner les techniques professionnelles et gagner en expérience les journalistes font face, comme tous les journaliste tunisiens en ce moment, au problème de la communication politique. C’est surtout Djamel Yahyahoui qui s’en occupe. Il rencontre toujours une retenue de la part de ses interlocuteurs. Les représentants et membres des partis considèrent qu’ils n’ont à répondre qu’aux questions qui les intéressent et qui vont dans le sens de leur parti. Même son de cloche de la part des autorités et des institutionnels. Dernier heurt en date en juin avec le parti Ennahdha. Un des représentant du parti au niveau local a molesté Djamel et Zied, les journalistes de la radio qui essayaient de prendre le point de vue du parti après que des manifestants et essayer de brûler le local du parti. « Pourtant ce représentant du parti est mon voisin, explique Djamel, mais il m’a dit qu’il ne m’avait pas reconnu…»

De la méfiance de la part des partis politiques, l’équipe de Sawt el Manajem s’y est habituée. « Tous veulent vérifier les questions, explique Hédi Smaria, qui travaille aussi sur les questions politiques. En fait certains partis font appel à nous pour couvrir leur actualité, sauf le parti Ennhdha qui ne nous prévient jamais et ensuite se plaint du fait que nous ne couvrons pas ce qu’il font. »

Mais l’équipe de Sawt el manejem ne compte pas plier. Chérif ben Hassen l’explique bien : « J’ai passé la plupart de ma vie sous des régimes qui ne croient pas à la démocratie. Qui ne croit pas en l’autre et qui ne croit même pas en eux-même. Après un dur travail dur de mise en place nous croyons au travail jeune et effervescent de cette radio. Nous recevons plein de coups de téléphone d’auditeurs qui nous encouragent. C’est donc un signe de réussite mais ça ne doit pas nous arrêter ! Il nous faut continuer ! »

Il faut toujours avoir soif, donc. Soif d’actualité ou de nouvelles techniques, peu importe, l’essentiel pour eux c’est de toujours faire plus et mieux. Les membres de l’équipe savent que leur rôle va au-delà de la collecte et de la transmission de l’actualité. Ils savent qu’ils ont un rôle d’éducateur très important au niveau des citoyens, ils savent qu’ils montrent l’exemple. Ils travaillent tous les jours pour la liberté d’expression et pour la justice : ils travaillent à faire entendre la voix de chacun parce que chaque voix compte.

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