Le mot "Twitter" tagué à la bombe Place Tahrir lors du soulèvement populaire en Egypte. Crédit image : Peter MacDiarmid /Getty Images

Un nouveau rapport publié par l’Institut américain USIP (Institut des États-Unis pour la paix) cherche à éclaircir  la question du rôle de Twitter dans le printemps arabe. Jusqu’à présent, le débat autour du rôle de Twitter et le soi-disant ‘Web 2.0’ est resté quelque peu polarisé. Le but de ce rapport est ainsi de faire une analyse empirique des données disponibles, afin de s’écarter de l’argumentation binaire de ceux qui se sont fait connaître sous les noms de «cyberoptimistes» et de “cyberseptiques”.

En 2009, lors des grandes manifestations en Iran, nombre de gens ont tiré la conclusion hâtive que Twitter avait joué un rôle décisif dans cette mobilisation. Deux ans plus tard, bien des analystes ont continué à maintenir l’idée que les nouveaux médias et les réseaux sociaux auraient constitué un élément décisif dans les soulèvements populaires du printemps arabe. Cependant, comme l’a remarqué Jay Cohen dans son article “Twitter Can’t Topple Dictators”, le traitement du rôle de ces nouveaux facteurs comme les réseaux sociaux dans l’éruption de protestations de masse a pour conséquence de négliger les autres facteurs, lesquels ont pu jouer un rôle plus important. De plus, une telle analyse peut amener au déni du contexte général dans lequel ont émergé ces révolutions, au point que l’on pourrait croire que la simple existence de Twitter/Facebook aurait provoqué ces événements historiques. En fait, à en croire cette pub de France 24, ce serait la masse des petits oiseaux bleus de Twitter qui, plus qu’autre chose, aurait provoqué la chute de plusieurs régimes à travers le monde arabe.

Toutefois, ce débat semble être en train d’évoluer. L’USIP déclare dans les premières lignes de son rapport qu’une «attitude trop sceptique envers des affirmations exagérées court le risque d’écarter, d’une manière injustifiée, le rôle des nouveaux médias». Selon l’USIP, il faut éviter d’analyser de manière trop sceptique ou trop enthousiaste l’influence des réseaux sociaux. Ainsi, ce rapport cherche à analyser empiriquement les données disponibles afin de donner un compte rendu non-partisan de l’influence de Twitter sur la mobilisation et l’organisation des citoyens durant les révolutions arabes.

Au lieu de se baser uniquement sur le contenu de certains «tweets», le rapport se sert d’un «ensemble de données unique» soutiré de bit.ly, un service de réduction d’URL, afin de “traquer la consommation des informations sur le printemps arabe”. Autrement dit, cela leur permet de découvrir où, quand et comment  ces informations ont été consommées. En utilisant cet ensemble de données, l’étude avait pour but de discerner de quelle manière la consommation de ces informations s’est traduite en action concrète par la suite. Les données disponibles leur ont permis d’identifier certains liens de bit.ly postés sur twitter sous certains hashtags (par exemple #sidibouzid (Tunisie), #jan25 (Égypte), #feb14 (Bahreïn), #feb17 (Libye)). Après avoir idenitifié ces liens, les analystes ont pu découvrir combien de fois l’on avait tapé ces liens et de quels pays provenaient ces clics.

Les chercheurs qui ont établi ce rapport avouent que cette méthode d’analyse contient quelques défauts. Pour commencer, elle ne tient pas compte (comme tout rapport de ce genre jusqu’à ici) de l’importance des SMS comme outil d’organisation et de mobilisation. De plus, l’usage des liens de bit.ly pourrait sur-représenter les utilisateurs de Twitter ou sous-représenter les utilisateurs d’internet «moins sophistiqués». Surtout, ils reconnaissent qu’ils ne peuvent pas toujours «établir un lien concret entre les données fournies par les liens de bit.ly et l’action politique réelle».

Malgré ces défauts, ces données se rattachant aux origines des liens ont permis aux analystes de démontrer qu’il est peu probable que la diffusion de telles informations se soit traduite en actions concrètes sur le terrain, du fait notamment que la plupart des personnes à l’origine de ces liens se trouvaient dans d’autres pays. Ainsi, étant donné qu’il est plus probable que la consommation locale de ces infos se traduise en actions concrètes, cette analyse démontre que Twitter a surtout été influent dans la diffusion des informations à l’étranger. En d’autres termes, «il paraît que bit.ly, en partie via Twitter, faisait fonction d’un porte-voix». Ceci a apparemment été le cas en Tunisie, où les restrictions imposées sur les grands médias ont eu pour conséquence de revêtir les nouveaux médias d’une plus grande importance.

Taux de pénétration de Twitter dans le Monde Arabe. Source : shusmo.me

Pour résumer, les auteurs du rapport recommandent la plus grande prudence lorsqu’il s’agit de traiter du rôle  de Twitter dans l’agitation sociale. Ils nous font ainsi remarquer qu’il faut tenir compte de toutes les fois où les réseaux sociaux ont échoué à mobiliser les gens. Par ailleurs, ils déconseillent d’isoler un seul facteur lors de l’analyse de soulèvements sociaux, au risque qu’une telle approche nous pousse à négliger le contexte général de ces événements. Enfin, ils nous rappellent que les «les tyrans peuvent aussi poster les tweets», c’est à dire qu’un régime est également capable d’utiliser les réseaux sociaux comme moyens de diffusion.

Vers la fin du rapport, les chercheurs remettent en question certaines interprétations du printemps arabe qui mettent l’accent d’une manière souvent trop exagérée sur l’influence des nouveaux médias. Par exemple, dans un rapport publié en 2011 Philip N. Howard and Muzammil M. Hussain Howard écrivent que «Depuis des années, on avait vu les premières manifestations du mécontentement, mais il semble que les moteurs de protestation ne suffisaient pas avant la pénétration de l’internet dans la région».[1] Cependant, comme l’indique les auteurs du rapport de l’USIP, une telle interprétation néglige l’histoire des manifestations en Tunisie. En 1983, une vague de manifestations dues à des problèmes économiques avait touché le sud de la Tunisie, lesquelles étaient assez semblables aux manifestations qui se sont déroulées à Sidi Bouzid en 2010/11, puis avait gagné d’autres villes et s’était même étendue à l’Algérie. Or Facebook n’existait pas. De plus, les années 2010-2011 n’étaient pas les premières années de troubles sociaux dans l’histoire récente de la Tunisie. Comme l’a fait remarqué un article antérieur sur Nawaat, la Tunisie a connu ses premiers troubles dès 2008, à l’exemple de ceux du bassin minier de Gafsa. Aussi faut-il situer les événements de 2010-11 dans un contexte plus large, afin de relativiser l’importance des nouveaux médias.

Il est donc clair que l’existence de Twitter n’a pas été un élément décisif dans l’éruption des manifestations de 2010-2011. Il convient de rappeler ici un des arguments qu’un article précédent de Nawaat avait apporté sur ce sujet, lequel affirmé que «Twitter s’est mis en branle en réaction et de manière significative seulement 10 jours après ces premiers événements avec l’apparition notamment du hashtag #sidibouzid». Maintenant, avec la publication du rapport de l’USIP, nous pouvons affirmer que même le hashtag #sidibouzid a surtout eu de l’impact pour la diffusion des informations à l’étranger.

Le rapport indique aussi qu’il se peut qu’il existe une division considérable entre les cyber-activistes et le reste de la population. Concernant Égypte, ils affirment qu’il reste un grand décalage entre la communauté de cyber-activistes et le courant dominant de la société. En Tunisie aussi, les preuves suggèrent que contrairement à ce que certains ont prétendu, le cyber-activisme ne représente q’une petite partie des mouvements de l’opposition. Comme on l’a déjà fait remarqué sur Nawaat, «le hashtag optunisia pour Opération Tunisia, menée par le collectif Anonymous, n’apparait que le 3 janvier et reste à un niveau d’activité inférieur à 0,1 tweet par minute tout au long de la période étudiée…». Par conséquent, il faut réellement faire preuve de prudence vis-à-vis du rôle de la communauté virtuelle dans les mouvements sociaux, car en insistant sur son importance, on court le risque de négliger les dimensions sociales de telles révoltes.

En dernier lieu, le rapport développe ce que M. Keck et K. Sikkink ont appelé «l’effet boomerang» (the boomerang effect): l’idée serait que la diffusion des informations via Twitter permettrait aux activistes d’interpeller la communauté internationale qui, à son tour, mettrait la pression sur les régimes comme celui de Ben Ali. Le rapport admet qu’un tel effet ne s’est pas produit en Syrie ou au Bahreïn, mais il insiste sur le fait que Twitter a tout de même servi à transformer la manière dont la communauté internationale considère ces événements. Il faut cependant rappeler qu’un tel effet n’a également pas eu lieu en Tunisie, les médias occidentaux ayant tardé à faire la couverture des agitations dans le pays et certains ayant même continué à soutenir le régime de Ben Ali. Ainsi, si Twitter a certes aidé à mobiliser la communauté internationale, «dire que cette mobilisation a permis d’infléchir la position du gouvernement serait vraiment exagéré». Finalement, il est vrai que les nouveaux médias ont permis aux citoyens de diffuser plus facilement les informations et qu’ils ont eu une influence sur la couverture médiatique. Cependant, dans une certaine mesure, le débat autour de ce phénomène risque d’entraîner le même effet que celui qui a conduit à désigner ces révolutions comme «Twitter revolutions». Autrement dit, cela attribue une importance exagérée à l’influence et à la pression de l’extérieur.

Ainsi, ce nouveau rapport de l’USIP nous aide à relativiser davantage le rôle des nouveaux médias dans les mouvements sociaux. Depuis 2011, ils semblent que de nombreux analystes aient choisi de se concentrer sur les nouveaux facteurs «sexy» qui ont contribué au printemps arabe. Une telle analyse exagère souvent l’impact limité des nouveaux médias et, au même temps, néglige les formes d’organisation politique plus traditionnelles. De plus, en se concentrant sur ces facteurs, on prend le risque de passer à côté du contexte sociopolitique général de ces mouvements et des réelles revendications du peuple qui n’était pas forcément «en ligne».

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[1] “For years, discontent had been stirring, but somehow the drivers of protest never proved sufficient until mobile phones and the Web began pervading the region.”

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