Mise à jour : Nous apprenons aujourd’hui 26 juillet 2012 que Rachida Kouki, dont il est question dans cet article, a bénéficié de la grâce présidentielle et a été libérée ce matin.

C’est l’histoire d’une mère aux yeux tristes, qui vous parle en serrant sa main sur son cœur, de sa fille Rachida, 29 ans, derrière les barreaux depuis 3 ans. Rachida, embauchée à 15 ans comme bonne couchante chez un membre de la famille Trabelsi. Rachida morte à 15 ans le jour où elle est devenue esclave et qui, pour retourner à la vie à mis le feu à un tapis, préférant la prison à sa tombe. Rachida ne sortira jamais de prison, sauf si Moncef Marzouki lui accorde sa grâce présidentielle. Et comment ne pourrait-il pas ?

Rachida est la représentation de cette Tunisie qui s’est soulevée pour une vie meilleur : trop pauvre, trop peu éduquée, condamnée à faire avec peu. Etre placée à 15 ans loin de sa famille est déjà une épreuve. N’avoir été autorisée à la revoir qu’une demie-heure en 5 ans en est une autre. Faut-il alors parler ici de ses conditions de travail : asservie 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à s’occuper d’un enfant autiste délaissé par sa mère… Faut-il parler du fait que Rachida a quitté l’école trop tôt, qu’elle a été privée d’une partie de son adolescence ?

Quand ses employeurs exigeaient trop d’elle et que Rachida disait non elle était battue, d’abord par les membres de la famille, puis par les policiers à qui elle allait se plaindre. Sa famille était menacée. Aujourd’hui encore, de temps à autre, le téléphone sonne et à l’autre bout une voix menace leur intégrité physique ou le vol d’un bout de terre. La mafia n’a pas disparue et Saïda, la maman fatiguée d’une jeune fille en prison, en est la victime.

Une population invisible

Femme de ménage, bonne couchante… ces « employés de maison » représentent une catégorie sociale dans l’ombre. Elles sont pourtant nombreuses « des dizaines de milliers voire plus » selon Ahlem Belhadj, présidente de l’ATFD, qui a organisé la rencontre avec la mère de Rachida « mais il est impossible d’avoir les chiffres exactes car le métier n’est pas encadré, réglementé, protégé. » Ce sont les études de sociologues qui permettent d’approcher la réalité du métier. Des études comme celle réalisée par l’AFTURD, l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche et le Développement : « Les aides ménagères à temps complet : violences et non droits ». Le travail a été long : deux ans en tout pour recueillir et analyser les réponses d’une centaine d’employées travaillant ou ayant travaillé à temps complet dans les familles de quatre gouvernorats : Tunis, Ariana, Ben Arous et Manouba. Elles sont inaccessibles ces femmes, enregistrées nul part et dans le besoin impératif de conserver leur emploi. « Il est d’ailleurs très difficile de recueillir leur parole surtout que la plupart sont bonne couchante et qu’elles sont en permanence chez leur employeur. On les rencontre donc dans les épiceries ou les magasins » explique Samira Ayed, sociologue à l’université de Tunis- Carthage, qui a menée l’enquêté, avec Abdessatar Sahbani, pour l’AFTURD. Pourtant ces employées de maison sont présentes presque partout, comme l’explique Samira Ayed, le système de crèche n’étant pas optimale en Tunisie beaucoup de familles avec enfants ont recours à leur service.

Absence de législation claire

Etre employés de maison, pour beaucoup, c’est venir de la précarité : selon l’étude de l’AFTURD pres de 65 % des employés de maison viennent de famille dont le revenu global est inférieur à 300 DT et 43% d’entre elles n’ont aucun membre de la famille ayant un emploi fixe. Elles partent donc à la recherche d’une source de revenu qui leur est indispensable.

Le fait est que le secteur n’est pas réglementé et que le cercle de la précarité continue.

« C’est une catégorie sociale qui est particulièrement exploitée par manque de protection légale et sociale. Il n’y a pas de loi réglementant le smig par exemple. Mais comment peut-on accepter qu’une jeune fille soit payée 100 dinars ? »

questionne Ahlem Belhadj de l’ATFD.

En fait la législation remonte à 1965 est stipule que « Est considéré employé de maison, tout salarié au service de la maison, quelque soit le mode et la périodicité de la rétribution, occupé aux travaux de maison d’une façon habituelle par un ou plusieurs employeurs. » La réglementation en vigueur pose des conditions de travail : le repos doit être hebdomadaire, il doit être de 24h consécutives, le vendredi, samedi ou dimanche et la charge de travail pour les employés en général ne peut dépasser 48h par semaine. Ces principes généraux doivent s’appliquer aux employés de maison, qui sont des travailleurs comme les autres, mais ce n’est pas le cas.

Le temps, la violence et l’estime de soi

Absence de sécurité de l’emploi, de couverture maladie, de cotisation pour la retraite… mais peut importe : ces filles se placent où elles peuvent et travaillent plus que de raison car elles sont dans le besoin. Les employeurs le savent alors les horaires de travail débordent surtout pour les bonnes couchantes, attachées 24heures sur 24 au foyer de leur employeur. Elles ne sont pas maîtres de leur temps, ne décident pas de leur moment de repos et sont sollicitées à n’importe quel moment.

Et surtout elles sont victimes de violence. C’est que l’espace privé de la maison, l’espace qui devrait être protecteur, se referme sur elles. Violence physique, verbale, sexuelle, économique : privées de salaire, d’intimité, de congés, de repos, de sortie… Des violences auxquelles elles ne savent pas répondre du fait du manque de connaissance des lois et de l’absence de soutien.

Elles ne sont plus des individus elles sont des accessoires dont les maîtres de maison disposent en oubliant qu’ils traitent là avec un être humain, comme eux, qui a des besoins et des envies, comme eux.

La question de l’estime de soi prend alors une place particulière. Comment être fière de son travail, faire sa tâche avec coeur, s’épanouir et grandir quand il n’y a pas de place pour le respect et la décence sur son lieu de travail, voire son lieu de vie ?

La question du travail des employés de maison soulève de fait de nombreux problèmes « notamment ceux du travail informel et du travail de la femme, en plus de soulever la question du chômage » résume Samira Ayed. Et puis il est aussi question de la condition féminine et de l’accès à l’éducation.

Des filles jeunes et sans défense

Car, comme on le voit dans l’enquête de l’AFTURD, la plupart des employés de maison sont des jeunes filles dont 17, 5 % ont entre 12 et 17 ans et 60,8 % entre 18 et 29 ans. Plus de 32% n’ont jamais été scolarisées et près de 31% ont été contraintes de quitter l’école. Elles sont donc des jeunes filles vulnérables, sans outil pour se défendre et qui n’osent pas se rebeller alors qu’elles vivent des situations injustes.

La question de l’âge est alors essentielle puisqu’elle est en lien avec le développement de la personnalité et la capacité à se défendre. Jusqu’en 2005 les jeunes à partir de 14 ans pouvaient être embauchées. La loi de 1965 relative à la situation des employés de maison réglementait tout de même leur emploi en stipulant qu’ils devaient être déclarés et que le Secrétaire d’Etat à la Jeunesse était en charge de contrôler la légalité de la situation. Peu d’employeurs se soumettaient à cette loi. Au fait que les jeunes filles et leur famille étaient dans le besoin, ils se doutaient bien que personne n’irait parler de leur présence.

Et il semble que l’âge soit déterminant. Car ces jeunes filles sont coincées par une double contrainte : celle de leur famille qui les a envoyé travailler et celle de leurs employeurs qui exigent beaucoup d’elles, c’est pour cela qu’elles ne veulent pas parler de leur situation, pour Chokri Ouali, directeur du contrôle de la législation du travail du Ministère des affaires sociales.

La nécessité d’agir

Ces employées de maison sont dans la zone grise du travail informel et l’Inspection du travail ne semble pas pourvoir y faire grand chose comme l’explique Chokri Ouali :

« La législation actuelle ne nous permet pas de faire des contrôles inopinés dans les foyers. Selon le code du travail les inspecteurs doivent obtenir l’autorisation préalable du chef du foyer. Or peu de personnes nous permettent d’entrer. Il n’y a donc pas une action vraiment efficace. »

Impossible d’épingler les employeurs contrevenants donc, en l’état actuel des choses. « Surtout qu’il n’y a pas de législation spécifique qui définisse les heures de travail et les salaire minimum de ces employés de maison. Tout le monde sait qu’on ne peut rémunérer quelqu’un au dessous du smig, qui tourne autour des 320 dinars pourtant c’est souvent le cas. »

Pour M. Ouali ce sont les filles qui doivent venir d’elles-mêmes à l’Inspection du travail si elles veulent voir leur situation s’améliorer, mais pour cela elles doivent être au courant de cette possibilité. Et tant que cette population sera faite de jeunes filles vulnérables et non informées il y a peu de chance qu’elles réclament leurs droits. Pourtant il n’y a pas besoin de contrat de travail pour venir se plaindre. « L’Inspection du travail intervient dés qu’il y a relation de travail et c’est le cas à partir du moment où une personne donne de son temps en contre partie d’une rémunération, quelque soit la forme de rémunération » explique Chokri Ouali. Et au vu des chiffres de l’étude de l’AFTURD il est rassurant de savoir que la relation de travail existe même sans contrat car sur la centaine de filles questionnées 96,7% n’ont pas de contrat.

Pour M. Ouali une des solution dans la lutte contre la précarité de cet emploi réside dans la possibilité de libre parole de ces filles, car il est quasiment impossible de remonter jusqu’à elles puisque très peu d’employeurs les enregistrent à la CNSS. En 2002 d’ailleurs une loi a été voté afin d’encadrer le régime d’affiliation de ces employés. Impossible de dire que cette loi été obligatoire étant donné qu’il n’y a pas de registre des employés et que de ce fait on ne sait pas qui a été enregistré et qui ne l’a pas été. Mais cette loi a-t-elle vraiment eu des résultats ? Encadrer le travail informel se fait autrement. Ce sont les travailleurs eux-mêmes qui doivent venir faire part de leur situation. Pour cela ils doivent savoir où s’adresser. Une campagne de sensibilisation est donc urgente si l’on veut qu’il n’y ai plus d’histoire comme celle de Rachida. Il faudrait aussi réfléchir à la misen en place d’un numéro de téléphone gratuit pour permettre aux filles qui ne peuvent quitter leur lieu de travail de se faire entendre.

« C’est un cercle vicieux de précarité. C’est jeunes filles se placent comme bonne couchante pour mettre un peu d’argent de côté pour leur trousseau, car leur rêve c’est de se marier. Le problème c’est que souvent elle épouse un chômeur et redeviennent aide ménagère. »

explique Samira Ayed.

Impossible de tendre vers une ascension sociale. Sauf si on se penchait sur le formation de ces jeunes filles. « Elles s’occupent de bébé, elles s’occupent de personnes malades, elles utilisent des appareils électriques… Elle devraient donc recevoir une formation. » Pour leur sécurité comme pour celle des autres. Car pour Samira Ayed une des solutions est la formation, qui permettrait de faire entrer ce travail dans le secteur formel et d’ouvrir d’autres champs aux femmes. Une fois les compétences reconnues de manière officielles ces femmes peuvent travailler dans des établissements hoteliers ou dans la restauration par exemple ou encore dans des crèches ou des maisons de retraite.

Mais il est surtout temps de mettre en place une vraie législation pour encadrer le travail de ces travailleuses et leur assurer stabilité et sécurité comme à tous les autres types de travailleurs. Une législation nationale doit être mise en place et la ratification de conventions internationales sur le droit du travail serait un plus qui permettrait de protéger les droits des travailleurs. Ainsi l’ATFD demande la ratification de la Convention n°189 « Travail décent pour les travailleuses et les travailleurs domestiques » de l’Organisation Internationale du Travail. Un traité adopté par la Conférence internationale du travail en juin 2011 qui encadre, réglemente et sécurise le travail des employés de maison, pour permettre à tous d’avoir un travail décent et une vie plus digne.

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