Peinture de Mohamed Ben Slama. Crédit photo : Wassim Ghozlani

La sexualité, un sujet tabou en Tunisie. La psychanalyste Nédra Ben Smaïl, auteure de “Vierges ? La nouvelle sexualité des Tunisiennes” et le docteur Hafedh Ben Miled, du Croissant Rouge Tunisien ont tout de même accepté d’aborder le sujet. Une manière de lutter contre les idées reçues.

Il a fait grand bruit le livre de Nédra Ben Smaïl, psychanalyste tunisienne qui vient de publier « Vierges ? La nouvelle sexualité des Tunisiennes ». Surtout à cause des quelques chiffres avancés comme certitude un peu à la va vite. « Plus de ¾ des Tunisiennes sont des vierges médicalement assistées » titre Tuniscope avant de balancer une citation du livre réécrite. Page 86 on trouve bien cette citation : « Il n’y a aujourd’hui que 20% des filles qui sont « vraiment » vierges, s’accordent à dire les médecins ». La maison d’édition explique : ces chiffres viennent d’un panel de 300 à 400 femmes sondées, rien de représentatif.

Quoi qu’il en soit la polémique a permis de parler de l’essentiel : la sexualité, et plus particulièrement la sexualité féminine et les mythes qui l’entourent. A commencer par le premier qui voudrait que tous les Tunisiens arrivent vierges au mariage. Or selon les statistiques le premier rapport sexuel a lieu aux alentours des 17 ans. Quand on sait que l’âge du mariage s’est déplacé vers les 30 ans on comprend vite que lors de la longue décennie qui sépare les deux âges bien des choses se passent.

Et c’est logique. Demander abstinence et patience à des jeunes gens dans la fleur de l’âge relève de l’impossible. Exiger d’eux qu’ils se construisent en faisant fi de leur corps est une aberration.

« Les Tunisiens appréhendent la sexualité avec beaucoup d’ignorance. C’est ce qui préside. Et cela vient surtout du manque d’éducation, pour Nédra Ben Smaïl. Il y a aussi la question de la rencontre amoureuse dans l’espace public qui ne se fait pas de manière aisée. Il y a donc une méconnaissance de l’autre dans une société où il y a beaucoup de tabous autour de la sexualité, particulièrement autour de la sexualité féminine, ce qui ne permet pas de s’éveiller à la connaissance de son corps. »

« Il y a donc une grande méconnaissance de son corps et de celui de l’autre. Ça ne veut pas dire qu’il faille passer par une connaissance de l’autre dans la réalité, mais ça veut dire qu’il faut avoir la possibilité de le penser. Car finalement le tabou est surtout sur la pensée : il y a un grand interdit de penser la sexualité ce qui amène au développement d’un imaginaire puisé là où on peut. Et cet imaginaire débute dés l’enfance, quand les parents transmettent l’interdit de penser la chose. On arrive ainsi à l’âge adulte sans rien connaître. Et voilà là comment les mythes viennent prendre place sur toute la sexualité » poursuit-elle.

Le mythe c’est une croyance répandue mais infondée, une représentation amplifiée et déformée par l’imaginaire collectif. En Tunisie la sexualité tombe dans cette catégorie. Au delà du fait d’être une partie de la vie de chacun, la sexualité semble être appréhendée comme un territoire public, fait de normes, dépendant de valeur et liée de manière étroite à l’idée d’honneur. Là où la sexualité devrait être un territoire intime, car élément fondateur de la vie de chacun, pilier de la découverte de son corps et donc de la construction de sa personnalité. En Tunisie la sexualité tombe pourtant dans le domaine public.

Comment, sinon, comprendre la pratique de la revirgination qu’aborde Nédra Ben Samïl dans son ouvrage ? Si la sexualité n’était pas sous le joug de la communauté il n’y aurait pas de femmes qui s’écoutent et partent à la découverte de leur corps et de leur envie, qui réussissent à trouver un équilibre entre leurs besoins et les préceptes culturels, mais qui, pour répondre à la condition de virginité leur ouvrant la porte au mariage, se font recoudre l’hymen.

Je me paie une nouvelle virginité, je reviens les mains blanches, j’avance et je laisse derrière moi une partie de ce qui me fait, une partie de mon expérience, des moments qui m’ont permis de grandir… Si la sexualité n’était que de l’ordre du privé, ces femmes n’auraient pas à mentir à leur entourage, n’auraient pas à se mentir à elles-même.

Nédra Ben Smaïl l’affirme : le tabou pèse sur le discours sur la sexualité. On s’interdit d’en parler, on ne veut pas entamer le tabou qui pèse dessus. Même si au final il y a bien une pratique sexuelle. Et c’est de son expérience professionnelle de psychanalyste, des paroles de ses patientes qui rapportent les souffrances, qu’est née l’idée de ce livre.

Car elle a vu les moeurs changer. « On peut se demander comment rationnellement une jeune femme peut rester jusqu’à trente ans passés sans relation amoureuse ? » S’interroge-t-elle. Quand on exigeait la virginité au jour du mariage mais que celui-ci avait lui autour des 18 ou 20 ans la question n’était pas aussi difficile à régler. Aujourd’hui les femmes questionnent les us et coutumes :

« Est-ce que toute ma valeur réside dans un centimètre carré ? »

demande Sonia, la trentaine, professeur d’université. Et quand elle pose cette question tout son malaise explose : être bien élevée, se comporter correctement, ne pas mentir, faire ses études, réussir brillamment, devenir professeur, garder l’honneur sauf, grandir, s’épanouir… à moitié. Comme si le corps n’existait pas finalement. Ou comme s’il était mis entre parenthèses. Louer l’intellect pour finir par s’attacher à une membrane et deux gouttes de sang. La valeur d’une femme semble tenir à peu de choses.

Beaucoup de femmes tunisiennes semblent vouloir dépasser cette schizophrénie et décident donc de vivre une vie sexuelle libre, avant de donner le change, le jour du mariage. Et après tout si ces femmes arrivent à trouver un accord entre ce que la communauté leur impose, entre leur croyances et valeurs et leur désir, qui peut les juger ? Si elles sont en paix avec elles-mêmes pourquoi la société devrait leur imposer ses règles ? Qui dérangent-elles en jouissant de leur corps ?

Les mœurs changent car les femmes n’hésitent plus à suivre à écouter leurs besoins et que les médecins répondent à la demande de revirgination. Des médecins qui ne font que leur travail. Après tout pour l’OMS

« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »

Alors voilà : les médecins tunisiens se soucient du bien-être mental et social de leurs patientes et ils ont raison. Ils font leur travail en permettant à ces femmes d’être en accord avec elles-mêmes. Des femmes qui paient cher leur envie d’émancipation qu’elles ne peuvent vivre librement.

L’autre problème autour de la sexualité se pose quand, par manque d’éducation, les conséquences se font sentir. Le docteur Hafedh Ben Miled coordinateur des opérations au Croissant Rouge Tunisien, est en première ligne et connait mieux que beaucoup la réalité du terrain. Dix ans qu’il est en activité auprès des jeunes, auprès de ses pairs, pour prévenir, éduquer, essayer d’améliorer la situation des jeunes. « Nous nous occupons de la santé reproductive des jeunes dans le sens de l’éducation entre réalités et mythes, pour que la distinction soit faite. Pendant les études sur terrain on se rend compte que même si les étudiants ont un bon niveau universitaire ils ne sont pas forcement bien éduqués quant à leur sexualité. On trouve ainsi des mythes et des traditions étranges, des légendes urbaines concernant la sexualité, qui nous ont poussé à intensifier notre travail quant à l’éducation des jeunes » explique-t-il.

« Pour ce qui est du programme d’éducation par les pairs nous fonctionnant en mettant en relation des jeunes sensibilisés à ces thématiques avec des jeunes qui en savent moins afin de faire de l’éducation horizontale dans les cafés, les plages, entre copains… Par ce biais le message est plus fluide et il y a ainsi changement de comportements. On utilise des jeux, des discussions, des chemins détournés pour faire passer le message et ça marche bien. »

Pour lui il est évident que cette méthodologie a fait ses preuves par rapport à ce que l’Etat tunisien a voulu faire via l’Office National de la Famille et de la Population « Les espaces jeunes de l’ONFP ont été pensé comme des espaces ouverts, mais en fait ça n’a pas marché car ils sont restés trop administratifs avec un personnel parfois assimilé à une image parentale. En fait l’éducation ne se fait pas uniquement dans ces espaces mais plutôt dans la rue, si bien que le rôle de la société civile est très important là dedans parce qu’elle est basée sur un réseau de volontaires, sur un réseau plus proche du citoyen. »

Questionné sur les tabous et les mythes autour de la sexualité le Docteur Ben Miled répond sans ciller :

« Les Tunisiens savent qu’il y a une pratique sexuelle de la part des jeunes. Mais ça reste un sujet tabou. Or c’est le fait de nier la réalité qui fait que nous en sommes là où nous en sommes aujourd’hui et qu’il y a beaucoup de manque de connaissance autour de ce sujet chez les jeunes. Il y a une part de manque d’éducation, du fait de l’éducation scolaire qui reste scientifique et qui n’est pas sociale ou identitaire. Il n’y a pas de séance de discussion avec les jeunes. Ici les enseignants ne peuvent pas le faire. Les parents sont capables de contester ce type d’enseignement. Alors que les parents eux-mêmes n’en parlent pas avec leurs enfants et que le sujet n’est pas abordé dans les médias non plus. Pourtant la sexualité est une part très importante de la construction de la personnalité des jeunes » se désole-t-il.

Lors des nombreuses séances organisées sur le terrain il a pu constater que les jeunes sont demandeurs d’informations et que la nécessite de dépasser les tabous pour faire passer un message et réussir à faire du conseil et de l’éducation, est important. « Les jeunes commencent à vouloir s’informer sur les MST par exemple. Il y a encore des gens qui pensent que coucher avec une femme vierge, lorsque l’on est séropositif permet de guérir. Ou que s’il n’y a pas rupture de l’hymen on ne peut être infecté par le VIH. Il y a des idées dangereuses qui se baladent du fait de l’ignorance générale. Et quand il n’y a pas d’information, il y a désinformation, ce qui amène à des comportements dangereux. »

Quand il a commencé à travailler avec le Croissant Rouge Tunisien il était difficile de parler de la sexualité et de la santé reproductive des jeunes. Et puis avec le temps il y a eu une forte augmentation des demandes de la part des foyers universitaires, des universités, des clubs et des associations pour faire de la sensibilisation. Mais depuis la révolution les choses ont changé. Les préoccupations sont autres. Et le Dr Ben Miled le regrette : « Il y a eu depuis 2011 une augmentation des comportements à risque chez les jeunes et notamment une augmentation de l’utilisation des drogues injectables, ce qui a conduit à une augmentation de la transmission du VIH et de l’hépatite B. »

Si l’éducation n’est pas faite en continue, si la bataille contre les idées reçues s’arrête, les comportements à risque se multiplient. Il est utopique de demander aux jeunes de ne pas avoir de relations sexuelles. Si bien que la première éducation serait d’abord de faire changer les mentalités et d’essayer d’accepter que chacun est libre de faire ce que bon lui semble de son corps. Une fois la question de la sexualité abordée de manière démystifiée alors l’éducation des jeunes pourra se faire de manière plus aisée. Sinon quel avenir pour un pays où l’on cultive le mensonge ?

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