Quelle erreur sémantique que de parler de Noirs de Tunisie ! Un peu comme si chaque pays devait avoir son lot. Une communauté à part, un peu différente et dont on ne serait pas vraiment sûr du lien ni de l’attachement patriotique. Heureusement il y a toujours une lueur quelque part. En l’occurence l’association Adam pour l’égalité et le développement qui lutte contre les idées reçues.

Lors d’une conférence organisée à Tunis, elle a distribué des lettres et des textes rédigés par des Noirs Tunisiens. Sur la page d’intro on peut lire une mise au point nécessaire :

…Noirs Tunisiens ou Tunisiens Noirs. Peu importe la position des mots ; que cela soit dans un sens ou dans l’autre, ces hommes et ces femmes continuent d’être méprisés, sous-estimés, dénigrés. Pourtant ils sont Tunisiens. Ils le sont bel et bien !

« Les noirs sont des délinquants. Ils sont pauvres et c’est normal ils sont tous fils d’esclaves. Et en plus ils puent. »

Voilà ce que disent nos bouches tous les jours. Et si elles se taisent nos yeux le disent à leur place.

« Quand je vais faire mes courses et que je sors ma carte bancaire on me parle en français ou en anglais, jamais en arabe. En Tunisie un Noir est forcément subsaharien, étudiant ou travaillant à la BAD » raconte Maha Abdelhamid, membre de l’association ADAM. Elle parle en un flot interrompu de mots, elle se déleste en souriant. Aujourd’hui elle est en forme, elle a le courage et l’envie de raconter sa vie, son expérience de Noire Tunisienne, chose qu’elle ne fait pas tous les jours.

Lancer l’association ADAM lui donne du courage.« Pour que les gens arrêtent de me dire : je ne pensais pas que tu étais tunisienne, à chaque fois que je leur parle en arabe. »

Parce que dans l’imaginaire collectif tunisien un Noir ne peut-être que subsaharien, il « ne vient pas de chez nous » . D’ailleurs c’est écrit dans les livres de 3ème année primaire. Dans cette leçon on trouve Mamadou, le petit garçon noir qui vient d’Afrique. C’est loin l’Afrique, c’est un autre « pays ». « A croire que nous sommes en Amérique du sud ou en Europe ici » balance Maha en souriant.

Avons-nous déjà tout oublié d’Ifriqiya pour réussir à faire un tel grand écart géographique ? Maha sourit, c’est le seul rempart qu’il reste, le sourire, quant le dépit est sur le point de l’emporter. Elle sourit et se penche encore plus près de moi pour continuer à parler. Ça ne fait pas longtemps qu’elle a arrêté d’avoir honte.

« J’ai passé ma vie à regarder les Noirs en ayant peur d’eux. Nous subissons ce regard blanc sur nous, un regard que nous intégrons, qui fait parti de nous. J’avais un regard de mépris sur les Noirs, en oubliant que moi-même je le suis. J’ai subi ce regard, j’ai grandi avec et je nous ai assimilé à des délinquants, des voyous. »

La schizophrénie de la victime qui se sent coupable. C’est du fait de ce regard biaisé sur eux-mêmes que les Tunisiens Noirs ne se sont jamais formés en communauté active. « On parlait un peu du racisme en famille, avec des amis proches, mais toujours dans un cercle restreint. Jamais il ne nous serait venu à l’idée d’approcher un autre Noir dans la rue ou dans les transports en commun pour discuter avec lui. » Honte, gêne, peur et sentiment de culpabilité d’une faute imaginaire, du tort d’être noir de peau.

Pourtant aujourd’hui, un mouvement semble se mettre en place. L’association ADAM, pour l ‘égalité et le développement, vient de voir le jour. Ils sont donc neuf membres à l’avoir créée, après des mois de discussion. Il fallait se mettre d’accord sur l’idée générale, sur le sens à donner à cette association. Parce qu’ils ne sont pas vindicatifs les Noirs Tunisiens. Loin de là. Pas de rancoeur ou d’esprit de vengeance. Ils ont presque l’air de s’excuser. D’ailleurs le président, M. Chairi se rappelle : « lorsque j’ai parlé du problème du racisme on m’a dit que le racisme n’existait pas et que je faisais honte aux Tunisiens en abordant un thème inexistant. » Pourtant le racisme ils le vivent tous les jours et en parlent mieux que personne. D’ailleurs tous les jours on tord une partie de nos compatriotes : “oussif”, esclave, second,… moins que rien ? Pas loin. Une remarque revient souvent quand les gens parlent du seul député noir de l’ANC, Béchir Chammem : il est là mais il ne compte, c’est un député pour le décor.

On les tord nos compatriotes, on les broient et ensuite on part d’un grand éclat de rire en leur disant que ce ne sont que des mots et que

« Moi raciste ? Ça va pas la tête ! »

Et tous les Blancs Tunisiens (qui ne sont pas si blancs que ça finalement) jurent leur grand Dieu qu’ils sont tolérants, qu’ils ne pensent pas à mal. Pourtant qui n’a pas déjà utilisé ces termes méprisants : oussif, kahlouch… ou alors tiens : qui s’est déjà offensé de leur utilisation ? Parce qu’en partant du principe que : qui ne dit mot consent, à chaque fois que nous fermons nos gueules nous acceptons.

Tous les jours nous acceptons que Maha et tous les Tunisiens noirs continuent à avoir honte, soient mis à l’écart, ne trouvent pas de travail, perpétuant ainsi la tradition de la pauvreté et de la non visibilité. Parce qu’il est là le racisme tunisien, pas dans l’idéologie, non, juste dans la vie quotidienne. Nous pouvons ainsi nous vanter de ne pas avoir de leader politique nous expliquant que ces « descendants d’esclaves » sont de dangereux délinquants à craindre. Mais dans les cafés et dans la rue, chaque jour, nous proférons de monstrueuses insanités.

Tout cela du fait d’un manque d’éducation. Un cours vaguement en éducation civique sur les lois anti-discriminations et puis c’est tout. Et voilà comment on laisse la place aux idées reçues. « Il faut arrêter de faire des correspondances entre la couleur de la peau à un statut d’esclave, explique l’historien Abdelhamid Larguèche. Il faut savoir qu’il y a toujours eu des minorités noires qui se sont déplacées à travers le Sahara pour différentes raisons : que ce soit des guerres, des catastrophes naturelles ou même les enfants des élites islamisées qui étaient envoyés pour étudier à la Zitouna. »

Ainsi l’arrivée des populations noires en Tunisie ne se limite pas à l’époque du commerce d’esclaves. Elle remonte bien plus loin : « à l’époque de la protohistoire. Il y a toujours eu des mouvements de populations noires d’Afrique centrale vers le nord et des populations berbères d’Afrique du Nord vers le sud. »

Mais le fait est là : les lacunes dans les programmes scolaires font que l’histoire de l’Afrique n’est pas étudiée et que nous cumulons méconnaissance de notre histoire et méconnaissance de celle de notre continent. Parce que pour M. Larguèche « la séparation entre l’Afrique Noire et l’Afrique du Nord vient d’une vision euro-centrée inculquée par les colons, alors que le cadre continental qui nous est le plus naturel est l’Afrique. »

Rien donc, dans l’éducation pour nous replacer tous à notre juste valeur ; ou si tiens, un poème du célèbre auteur égyptien Al-Mutanabbi, une satyre adressée à un gouverneur noir, du racisme pur et simple. Des paroles dures dont les jeunes s’imprègnent. Il y est question d’esclaves qui ne marchent qu’au bâton et de nègre eunuque sans noblesse. C’est ce que rapporte Cherif Ferjani, professeur. Il récite ce triste poème et s’enflamme : « tous descendants d’esclaves, les Noirs Tunisiens ? C’est faux ! Et d’ailleurs même si c’était vrai qui devrait avoir honte ? La victime ou le bourreau ? »

Il est là le nœud du problème : dans le déni blanc et pour Maha tant que l’on ne reconnait pas un problème on ne peut le traiter. Il va donc falloir un long processus d’éducation pour changer les mentalités, pour que les populations se mêlent et que les jeunes filles n’entendent plus leur mère les menacer : « Si tu ramènes un mari noir je te tue ! »

A Gabès, région où une forte communauté noire tunisienne vit, comme ailleurs dans le pays, les mentalités sont sclérosées, en particulier chez les adultes. Asma a grandi dans le sud. Elle explique que les populations se côtoyaient, mais de là à échanger… Et c’est d’ailleurs ce qui est incroyable pour Maha : « Tous les mariages mixtes se passent mal. Mais nous sommes tout de même capables de cohabiter ! »

Pour le sociologue Mohamed Jouili, il est aujourd’hui question de permettre aux Noirs de se construire une idéntité et une histoire. Parce qu’en se connaissant mieux on avance. Les Noirs sortiront ainsi de leur malaise et les Blancs apprendront à leur faire la place qu’ils méritent dans la société. Peut-être que petit à petit l’idée d’égalité s’installera. Après tout avec 10% de sang noir qui coule dans les veines de chaque Tunisien il faudra bien finir par accepter que nous partageons plus qu’une carte d’identité.

Heureusement les jeunes semblent s’éloigner petit à petit des préjugés. A la fin de la conférence de l’association ADAM, un jeune homme est entré dans la salle. Il a demandé à parler au responsable de l’association pour lui proposer de faire gratuitement une vidéo de sensibilisation contre le racisme. Ce jeune homme était Blanc.

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