Grâce à la Révolution, la société civile en Tunisie est devenue très dynamique, notamment les premiers mois après la chute de Ben Ali le 14 janvier 2011. Par contre, ces derniers mois, on observe un état de déprime chez les Tunisiens à cause de la mauvaise gestion du gouvernement en place qui peine à instaurer un minimum de sécurité et de justice malgré les efforts fournis. On a donc voulu rappeler à nos lecteurs que tout n’est pas noir, qu’il y a des femmes et des hommes sur le terrain qui œuvrent sans relâche pour mettre en place une démocratie et une justice sociale dignes de notre révolution.

On a alors opté de faire une interview avec une jeune tunisienne psychologue. Elle s’appelle Salma Tlili et elle est présidente de l’association Nsitni, (Tu m’as oublie), un organisme humanitaire qui vient en aide aux oubliés de la société, particulièrement les victimes de violence policière, incluant donc les blessés de la Révolution tunisienne.

Interview avec Salma Tlili, Présidente de l’Association Nsitni

1-Pouvez-vous vous présenter svp (vous, votre association, ses objectifs, son financement, ses membres, organisation…)

Salma Tlili, jeune psychologue. Je suis la présidente de l’association Nsitni, association humanitaire qui vient en aide aux oubliés de la société, particulièrement les victimes de violence policière, incluant donc les blessés de la révolution tunisienne. Notre mission ne se limite pas qu’aux blessés de la révolution, mais s’étend à soutenir tout tunisien oublié et marginalisé. Nous tentons de leur offrir un soutien sur le plan social, médical, psychologique et juridique dans la mesure du possible, puisque nous n’avons pas encore d’avocats dans notre équipe.

Notre unique source de financement se fait grâce à de généreux donateurs pour la plupart des tunisiens, mais également des étrangers. Leur générosité et leur confiance nous réchauffe le cœur et nous permet de concrétiser notre mission.

Tout d’abord, nous avons commencé notre parcours en tant que collectif qui s’est formé en septembre 2011. Sa création a été le fruit de l’union de divers acteurs de la société civile tunisienne, ayant tous à cœur la cause des blessés et martyrs de la révolution. Le collectif se composait de blogueurs de Nawaat, d’autres bénévoles de l’Association Tunaide et plusieurs autres citoyens indépendants. Nsitni a débuté en tant que collectif citoyen contre l’oubli, œuvrant pour garantir la reconnaissance des Martyrs et des Blessés de la Révolution, ainsi que la restitution de tous leurs droits sur les plans médical et social.

En février, les membres du collectif Nsitni qui y sont resté, ont décidé de le transformer en une association afin d’avoir un statut légal qui faciliterait les différentes actions, notamment les levées de fonds et le contact avec le gouvernement et autres membres de la société civile.

2-Quelles sont les actions que vous avez menées durant ces mois ?

Selon l’urgence de chaque cas, nous nous organisions pour lancer des campagnes de collectes de dons afin de payer des soins médicaux pressants. Durant la période où nous étions un collectif, nous étions un intermédiaire entre les donateurs et les blessés.

Puis on a eu l’aide d’association de tunisiens vivant à l’étranger, tel que le collectif tunisien au canada (CTC) avec lequel nous avions collaboré pour organiser le 26 novembre 2011 une soirée de levée de fonds. Un premier vrai succès qui a permis de payer des soins urgents à une dizaine de blessés graves.

Ensuite, en Avril 2012 Nous avons organisé un concert auquel plusieurs artistes ont participé bénévolement. Cette action a permis à une quartenaire de blessés de bénéficier des médicaments non couverts par l’Etat, payement les consultations médicales, des radios, EMG, analyse etc. Nous présentions également une aide sur le plan social mais celle-ci demeurait toujours symbolique et dépendait de la précarité de la situation sociale du blessé.

Finalement, notre dernier événement de levée de fond aura lieu ce samedi 23 juin 2012 où aura lieu une exposition-vente des photographies réalisées par l’artiste Siwar Horchani au profits des enfants des blessés et martyrs de la révolution et de des martyrs. Les dons récoltés serviront à acquérir des fournitures scolaires pour la rentrée et des jouets pour l’Aid El Fitr.

Nous avons des équipes de psychologues cliniciens bénévoles, et on collabore avec certains médecins, kinésithérapeutes et autres spécialistes travaillant dans différentes institutions et offrent leurs soins gratuitement.

Outre les actions de type humanitaire, nous avons en tant qu’association présenté notre appui à diverses évènements ayant pour thème les droits humains, en exprimant notre support où en dénonçant l’injustice et les abus occasionnés par le système.

3- Quels sont les obstacles auxquels vous aviez du faire face ?

Il est évident que lorsqu’on choisit de travailler sur un dossier aussi lourd et épineux, il faut s’attendre à des obstacles de tous genres. Surtout avec l’instrumentalisation qu’a subit (et subit toujours) la cause des blessés et martyrs de la révolution, il est devenu crucial pour nous de nous démarquer de la masse et démontrer que notre travail et différents des autres entités de la société civile, travaillant sur le même dossier.

Heureusement pour Nsitni, la plupart de ses membres ont été parmi les tous premiers à soulever le dossier des blessés de la révolution et à travailler dessus, au moment où la société civile tunisienne était encore muette, et encore plus le gouvernement. Nous connaissons donc très bien ce dossier.

Nous rencontrons toujours des obstacles d’ordre financier puisque nous n’avons toujours pas de local ni de financement régulier pour mener à bien nos actions, mais nous continuons tout de même à persévérer.

Notre intérêt se limite au bien être des blessés de la révolution et nous les soutenons dans la transmission de leurs revendications.

De plus, dans la gestion de nos finances, nous optons pour une démarche transparente qui démontre notre sérieux et professionnalisme. Nous avons également eu droit à des compagnes de diffamation, notamment de la part de membres démissionnaires, et malgré le jeune âge de notre association, et des membres de notre groupe nous avons réussi à demeurer forts et soudés, et d’autant plus déterminés à servir « les oubliés ».

4- Etiez-vous dans une association avant le 14 janvier 2011 ?

J’ai fait quelques actions avec d’autres associations mais je ne me suis jamais engagée. J’étais bénévole et je participais à des actions humanitaires de temps à autre. Toutefois après le 14 janvier j’ai travaillé en tant que psychologue avec des ONG telles que Médecins Sans Frontières aux frontières tuniso-libyennes et puis j’ai consacré tout mon temps au collectif Nsitni depuis Septembre 2011 ensuite à l’Association Nsitni depuis février.

5- Comment avez vous vécu la période 17 déc 2010- 14 janvier 2011 ?

Je garde encore le souvenir d’un mélange d’émotions désagréables. Cette période a réactivée en moi des émotions négatives qui m’ont permis de sortir du déni, de l’insouciance, de mon train de vie et ma routine. Les atrocités auxquelles nous avions été témoins faisaient en sorte que se battre était devenu l’unique et dernière issue envisageable.

C’était tout de même un moment de réconciliation avec notre mal être face au système, une occasion d’y faire face, le reconnaître et tout faire pour le changer. Je me sentais finalement authentique, débarrassée de tous les superflus. Ceci m’a permis de faire le tri dans ma vie, dans mes priorités, dans mon entourage, puisque c’est dans ces moments intenses que l’essence véritable des gens se révèle, ainsi que le sens de la vie. C’est face au danger et à l’insécurité que le comportement instinctif se manifeste, fuir ou se battre, ou en encore se complaire dans la médiocrité en supportant le système. En ce qui me concerne, j’avais déjà choisi mon camp.

6- Il semble que tout le monde déprime ces derniers mois ? Est-ce aussi votre cas ? Quels espoirs gardez-vous de cette Révolution ?

J’avais espoir qu’un grand changement se produise en peu de temps après le 14 janvier 2011. Après toutes les déceptions par lesquelles nous sommes passés les derniers mois, j’ai compris que ce changement ne peut être que progressif. Il faudra une longue période de gestation qui accouchera on l’espère, de la mobilisation d’une jeunesse consciente, cultivée, riche de convictions et fidèle aux valeurs humaines. À mon avis, ce changement devra donc se produire d’abord dans les mentalités pour pouvoir se transposer sur la réalité. J’ai fait le deuil d’un changement radical et cela n’a pas été facile à accepter. C’est dans ces circonstances que j’ai retrouvé au sein de l’Association Nsitni le réconfort qui m’a permis de continuer le parcours. Puisque finalement je n’étais plus “spectateur”, mais en compagnie de frères de combat on s’est soutenus mutuellement pour devenir acteurs de poids efficaces.

En prenant soin des blessés, on tente à notre manière de réparer la blessure de la Révolution, sauvegarder le souffle qui en reste.

7 – Comment imaginez la Tunisie dans 20 ans ?

Le jour où nos frères et sœurs qui ont confrontés les balles de l’ennemi reprendront leurs droits, le jour où on condamnera tous ceux qui ont bénéficié de ce système pourri et du régime de Ben Ali, le jour où il y aura une justice indépendante, juste et équitable, le jour ou on regardera les chaines télévisées tunisiennes sans vouloir changer de poste pour avoir une information plus fiable dans des chaines étrangères, ce jour-là je pourrais vous imaginer la Tunisie avec optimisme, une Tunisie libre, rayonnante guérie de ses blessures. Cependant je suis confiante, si tout le peuple se mobilise la main dans la main pour les causes essentielles, il y a une possibilité que ce jour ait lieu.

8- Que seriez-vous dans 20 ans ? Comment vous vous imaginez dans 20 ans ?

A cette question je ne peux que employer le « Nous », je partage mon rêve avec les autres, mon rêve c’est de voir le citoyen tunisien profitant pleinement de ses droits plus jamais bafoués tout en accomplissant ses devoirs. Quant à Nsitni, nous envisageons d’agrandir notre épique (processus déjà entamé) et constituer des succursales dans chaque région, avec des équipes de psychologues, de médecins, d’avocats, de kinésithérapeutes, etc. et des bénévoles dans tous les coins du pays.

Evénement à ne pas manquer

L’association Nsitni vous invite à une exposition photographique au profit des enfants des blessés et martyrs de la révolution, ce Samedi 23 juin, 18h à Beit El Bennani, 11 bis Beb Menara 1008, Tunis.

Les revenus de la vente des tableaux permettront l’achat de fournitures scolaires et de jouets de Aid El Fitr aux enfants des blessés et martyrs de la révolution.

A l’occasion de cet évènement artistique de sensibilisation, Siwar Horchani, figure émergente et talentueuse de la photographie tunisienne, souhaite, en collaboration avec l’association Nsitni, aider les familles en deuil à garder le sourire au fond de leur douleur, le sourire de liberté et de solidarité. Entre paysages, scènes de vie et portraits, c’est la Tunisie, vue à travers l’œil de l’artiste, qui sera au cœur de l’exposition.

De jeunes artistes engagés seront présents pour marquer leur soutien à cette exposition qui est une tentative de reconnaissance envers les martyrs et blessés de la révolution, en apportant une touche d’espoir à leurs enfants.

Parce qu’eux aussi ont droit à une scolarité dans les meilleures conditions…parce que l’éducation est un droit fondamental.

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Au plaisir de vous y voir!

Association Nsitni
nsitni.tunisie@gmail.com
28 877 838 – 27 225 524

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