Image Par Hassan Raza

Les autres, hélas ! c’est nous. BERNANOS, Georges

Le plus surprenant, lorsque l’on suit l’actualité française et l’actualité tunisienne, ou lorsque l’on possède une double nationalité et que l’on participe – en tant que citoyen – à la vie politique des deux pays, est la ressemblance des discours, les similarités dans les attitudes générales observées par les peuples français et tunisiens. Les campagnes électorales, les déclarations multiples, les résultats électoraux laissent paraître des ressemblances intéressantes. Le débat sur l’identité nationale, preuve d’un malaise identitaire profond, a fait rage dans les deux pays ces derniers temps.

En France comme en Tunisie, ils ont fait profit aux partis politiques conservateurs qui montrent une volonté d’homogénéiser la population et d’exclure les corps jugés “étrangers” ou différents. L’ont finit par se demander si, au fond, nous ne partagerions pas les mêmes peurs, ne traverserions-nous pas, à échelles différentes, les mêmes malaises qui se traduisent, via le prisme social et culturel de chaque pays, de façon similaire ?

1) Le malaise identitaire

La question de l’identité préoccupe, semble-t-il, aussi bien les français que les tunisiens.

En France, en 2009 déjà, le débat sur l’identité nationale faisait couler beaucoup d’encre. « Pour vous, qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ?» 2 Et il ne fut pas rare que la réponse soit en faveur de l’exclusion et définisse une identité française par opposition à un corps étranger. Aujourd’hui, au lendemain des élections présidentielles françaises, il est clair que la question est encore d’actualité.

Immigration, frontières, communautarisme sont tant de mots qui ont rythmé la campagne. La candidate du Front National, Marine Le Pen, qui semble considérer que tous les maux de la France sont causés par les immigrés [1] et l’Union Européenne – en d’autre terme par ces “autres”, ces “étrangers” dont nous ne voulons pas -, a obtenu, au premier tour des élections, 17,90% des suffrages exprimés et est arrivée troisième. Les résultats électoraux du parti d’extrême droite sont très clairement en hausse ces dernières années. Le clip officiel de campagne de Nicolas Sarkzoy, le président sortant et candidat de l’UMP, au deuxième tour des élections n’a traité ni de la crise financière, ni du chômage, ni de l’éducation, ni de la crise européenne, mais bien et seulement de l’immigration. Les représentants de ce parti n’ont cessés, tout au long de cette année de campagne, de tenir des discours qui se rapprochent de plus en plus de ceux de l’extrême droite, conservateurs, attachés à l’ “identité nationale” et xénophobes (voir raciste). Claude Guéant affirmait par exemple que “toutes les civilisations ne se valent pas” 4 . Bien que le candidat socialiste, François Hollande, ait finalement remporté le deuxième tour des élections, celui-ci fut très serré et près de 48% des français ont voté pour un projet de société fermé, basé sur l’exclusion et la peur de l’autre.

Un débat similaire, sur l’identité arabo-musulmane, a lieu en Tunisie depuis le commencement de la campagne électorale pour les élections du 23 octobre 2011, et continue depuis. Comme en France, le plus surprenant lorsque l’on écoute les discours politiques en Tunisie aujourd’hui, est que ce sont les mêmes qui provoquent le débat sur l’identité arabo-musulmane, prétendent prôner l’unité, se présentent comme les garants de la “tunisienneté” et les protecteurs de cette identité musulmane et arabe, et qui en même temps divisent les tunisiens en parlant de “koufar”, de “traîtres à la nation” et d’ “éléments perturbateurs” 5 . Tout comme l’expression “identité nationale française”, l’expression “identité arabo-musulmane tunisienne” est un concept plutôt vague qui englobe tout et rien, et auquel on peut faire dire à peu près ce que l’on veut. Il est d’ailleurs utilisé aussi bien par certains progressistes qui combattent le niqab en parlant de tradition étrangère à la Tunisie, que par les partis conservateurs, qui provoquent le débat sur l’identité et accusent les progressistes d’être des “déchets de la francophonie” 6 , les assimilant à des étrangers, des aliénés qui ne connaissent rien ni ne comprennent rien à la Tunisie actuelle et sont bien loin du peuple tunisiens.

Comme en France, le thème de l’identité est mis au devant de la scène et utilisé par ceux qui veulent obtenir le pouvoir en faisant peur aux foules et en brandissant la menace de l’Autre.

2) Le “corps étranger” au service des discours conservateurs

La civilisation européenne a oublié une des deux pulsions fondamentales : la pulsion de vie et celle de mort, de destruction, de violence, d’agressivité. […] On oublie quʼil y a la vieille pulsion de mort, de destruction, dʼannihiler lʼautre parce quʼil est différent, il dérange… FREUD, Sigmund, Le Malaise dans la civilisation

La naissance du débat sur l’identité nationale en France comme en Tunisie s’accompagne de la montée en puissance des partis conservateurs. On observe, dans chacun des pays, le développement de discours politiques basés sur le rejet de ce qui est considéré comme étant hors de l’identité nationale, sur la peur de l’ Autre qui constitue une menace pour la stabilité de la nation.

Ce que l’on observe pour la France peut s’élargir au cadre de l’Europe. Depuis dix ans, on observe en Europe non seulement une montée de l’extrême droite de plus en plus prononcée mais aussi un durcissement de la droite traditionnelle, dont le discours politique devient parfois très proche de celui de l’extrême droite, comme cela a été constaté en France lors de la campagne électorale. Si l’on se penche sur l’évolution des politiques d’immigrations menée par la droite traditionnelle française au cours des vingt dernières années 8 , on remarque l’importance croissante d’une logique sécuritaire visant à renforcer les dispositifs de contrôle des frontières, le durcissement des conditions d’entrée et des mesures d’éloignement des étrangers. La circulaire Guéant, qui a récemment fait scandale en France, visant à empêcher les jeunes diplômés étrangers de travailler en France, n’en est que l’un des derniers exemples. Ce processus et cette logique sécuritaire renforcée s’appuient sur un discours politique qui s’articule de plus en plus autour de quatre axes. Le premier est l’axe socio-économique dans lequel l’immigration est liée au chômage et à la crise de l’Etat providence. Le second est l’axe sécuritaire dans lequel l’immigration porte atteinte à la souveraineté nationale et à la sécurité intérieure. le troisième est l’axe identitaire dans lequel l’immigration est associée aux craintes d’une sur-représentation démographique des “étrangers” dans le pays d’accueil et la perte de l’identité nationale (le débat en France sur le droit de vote des étrangers non-européens aux élections locales et la menace du “communautarisme” en est un exemple). Et le dernier est l’axe politique dans lequel le discours est de plus en plus xénophobe, voir même raciste.
A travers ces discours, l’immigration est perçue comme la source de tous les problèmes sociaux contemporains. Peu à peu, à travers les discours politiques motivés par une recherche avide de l’électorat (on mobilise facilement les foules par la peur), et un traitement médiatique qui tend à stigmatiser un groupe de la société en le désignant presque automatiquement comme coupable, la figure de “l’immigré délinquant” s’est peu à peu imposée en Europe et en France, poussant à un xénophobisme de plus en plus prononcé. L’ “autre” constitue alors un danger, il est donc à exclure.

Dans le cas de la Tunisie, l’absence de démocratie, l’oppression et de moyens de sondages de l’opinion avant la révolution nous empêchent de connaître avec précision l’évolution des tendances. Cependant, entre le 14 janvier 2011 et le jour d’aujourd’hui, on peut constater très clairement l’apparition de discours plus ou moins conservateurs, plus ou moins axés sur la protection d’une identité musulmane et arabe forte. En réalité, le discours sur l’identité musulmane et arabe tenu par les partis conservateurs tunisiens est tout aussi exclusif et agressif que le discours sur l’identité nationale française tenu par les partis de droite et extrême droite française. Il faut protéger cette identité, même au détriment des libertés individuelles, puisque Rached Ghannouchi souhaite que « la Constitution [soit] fondée, d’abord, sur l’Islam et ensuite, sur les autres valeurs dont la démocratie et la liberté » 9 . Il ne s’agit donc pas d’une Constitution pour tous, qui protège les droits de chacun et est fondée sur un consensus national, mais bien d’une Constitution qui exclut et qui laisse un flou suffisant pour autoriser la persécution de certains. En effet, quid des différentes interprétations de l’Islam, des non-pratiquants, des juifs, des athées ? Ceux-là sont exclus de cette “identité” unilatéralement définie par les partis actuellement au pouvoir. Soudain, être tunisien ne signifie plus “être né en Tunisie ou d’un ou deux parents tunisiens”, mais “être musulman” et risque de devenir “être un bon musulman” (“bon musulman” étant alors défini unilatéralement par le parti au pouvoir, imposant une certaine interprétation et pratique de l’Islam). Il est d’ailleurs intéressant ici de rappeler la proposition de Marine Le Pen, leader du Front National français, d’établir une “naturalisation à points”, qui fonctionnerait comme “le permis à points” 10 , distinguerait les bons français des mauvais français, les français désirables des français moins désirables et permettrait le retrait de la nationalité, selon des critères encore une fois définis unilatéralement par le pouvoir en place.

Cette volonté d’exclure, donc, d’homogénéiser, de préserver, conserver voir même inventer une identité définie et re-définie selon les besoins du pouvoir en place, se retrouver aussi bien chez les partis conservateurs tunisiens que chez les partis de droite et d’extrême droite française. Dans les deux pays, on retrouve des discours politiques qui créent et nourrissent une peur d’une société décousue, qui s’éloigne de ses valeurs, d’une invasion de l’ Autre et de son influence mauvaise (que celui-ci soit un immigré ou un juif, un musulman non-pratiquant, un athée). Ce qui est différent, ce qui constitue un corps extérieur au corps défini par ces partis politiques comme étant un corps hétérogène et sain, est un danger et la source de tous les maux de la société. Ainsi en Tunisie, selon les discours de Ennahda, tous ceux qui pensent différemment sont des menaces pour la stabilité de la nation : on n’hésite pas à accuser les journalistes, les partis de l’opposition, et même les anciens collaborateurs de Bourguiba (on se demande pourquoi on va réveiller des événements passés de 30 ans alors que nous avons déjà une quantité plus que nécessaire de difficultés en 2012).

La naissance d’un tel débat, ainsi que la tournure qu’il prend, dans un pays comme dans l’autre, ne peut être que le signe d’un profond malaise identitaire. La question est donc de savoir d’où celui-ci vient. Selon le chercheur Pascal Perrineau 11 , la montée en puissance des discours conservateurs est le résultat d’un malaise dans la modernité économique, sociale et politique.

3) Le malaise dans la modernité économique

Le malaise dans la modernité économique en France est dû au dépérissement de la société industrielle. Toutes les sociétés européennes sont, à des degrés différents, entrain de quitter la phase de la société industrielle pour devenir une société post-industrielle. Les ouvriers, qui représentaient l’un des acteurs fondamentaux de la société industrielle, sont en proie à un malaise : eux qui étaient en augmentation sont désormais en érosion et sont touchés par le chômage. Alors que dans la société industrielle les classes étaient homogènes et donnaient un “sentiment d’appartenance durable à des milieux sociaux” 12 , dans la société post-industrielle, la classe ouvrière est touchée par une hétérogénéité interne due au rapport au travail : secteurs exposés face aux secteurs protégés, emplois à pleins temps face aux emplois à temps partiel, milieu cosmopolite. Le déclin des grandes idéologies qui ont nourri le siècle dernier (le communisme, la social-démocratie, l’Etat-providence 13 ) provoque un sentiment de vide.

Dans un monde de plus en plus globalisé, les anciens clivages disparaissent pour en laisser apparaître un nouveau : les gagnants de la mondialisation, comme les hommes d’affaires, face aux perdants de la mondialisation, comme les ouvriers. Ce nouveau clivage permet l’apparition d’une extrême droite post-industrielle qui s’articule de plus en plus sur les perdants de la mondialisation : leurs malaises, leurs inquiétudes. Le Front National en est un bel exemple : parti d’extrême droite, son programme économique est très social car ses électeurs sont souvent de classe défavorisées et son discours est anti-mondialisation, anti-Union Européenne et anti-immigration. Cela explique le phénomène constaté d’un vote massif des ouvriers pour les partis d’extrême droite.

Par dessus viennent s’ajouter les angoisses des événements mondiaux très récents : crise économique, plans d’austérité, chômage sont tant d’éléments qui suscitent les craintes. On subit les conséquences de la crise financière américaine, on entend parler de l’effondrement de l’euro, du gouffre Grec et on cherche refuge, on demande un repli. C’est exactement ce que l’extrême droite propose : un repli. Un repli de tout ce qui semble constituer un danger pour l’économie et pour le bien-être des français, en commençant par l’Union Européenne.

Le malaise dans la modernité économique touche également les tunisiens, qui n’échappent pas à la mondialisation et à ses conséquences. Les métiers traditionnels, l’artisanat (qui emploie 9,7% de la population active) sont mis en danger par la concurrence internationale. Le “made in china” envahit les souks tunisiens et propose des produits de moindre qualité, certes, mais à moindre prix. Il devient difficile de trouver des produits traditionnels tunisiens fabriqués en Tunisie.

De même, alors que le secteur du textile représente en 2005 plus de 40% des exportations de la Tunisie et 46% des emplois industriels (en grande majorité des femmes), celui-ci est menacé par la concurrence de l’Europe de l’Est et de la Chine. Ainsi, la Tunisie qui était le premier fournisseur de textile de la France a été surclassé par la Chine en 2002. Ce malaise dans la modernité économique est accentué par les inégalités de développement entre les régions : là encore, il y a un sentiment d’hétérogénéité et d’abandon. On retrouve ainsi les gagnants de la mondialisation – les hommes d’affaires – et les perdants de la mondialisation – les secteurs du textile, de l’artisanat, les métiers traditionnels, les régions défavorisées.

De même, le malaise économique en Tunisie paraît évident. L’économie tunisienne est très fragile, le chômage a dépassé les 20% et semble ne plus cesser d’augmenter. Quoi de plus significatif que de rappeler que la révolution tunisienne à débuter suite à l’auto-immolation d’un jeune vendeur de fruits et légumes désespéré ? Les voix des tunisiens se sont d’abord élevées pour réclamer du pain avant de réclamer leur liberté. Le chômage et la pauvreté sont la cause première du malaise des tunisiens. Face à cela, le parti islamiste Ennahda s’est présenté comme le “parti du changement”. Le vote pour le parti Ennahda, souvent, avant d’être un vote religieux ou un vote de compassion avec un parti d’opposition ayant beaucoup souffert sous l’ancien régime, est un vote économique : ce parti était perçu comme proche du peuple, attaché à la religion et donc au partage avec les plus dépourvus. Les partis progressistes sont alors perçus comme les partis des élites, des riches, de ceux qui sont loin du peuple et qui ne se préoccupent pas de la pauvreté. Pourtant, contrairement au Front National français, le parti Ennahda n’a pas adapté son programme économique à son électorat : il s’agit d’un programme économique de droite, libéral, rappelant celui de l’AKP turc, dont on dit qu’il a creusé les écarts entre les riches et les pauvres plutôt que de l’amoindrir 14 . Ennahda a sans doute bénéficier de la très faible culture politique en Tunisie au moment des élections : peu d’électeurs ont réellement lu les programmes des partis politiques.

En France comme en Tunisie, les classes les moins aisées se sentent lésées dans la modernité économique et dans la mondialisation. Face au chômage, à l’érosion des branches de métiers traditionnelles (ouvrier en France, métiers de l’artisanat et du textile en Tunisie), leurs inquiétudes grandissent et elles se réfugient auprès des discours politiques conservateurs dont elles pensent qu’ils les protégeront des dangers extérieurs.

4) Le malaise dans la modernité sociale

Le malaise dans la modernité sociale et culturelle en Europe est dû à l’apparition d’une figure triple de la “société ouverte” 15 . La société est en effet de plus en plus ouverte sur le plan économique (mondialisation), sur le plan politique (notamment avec l’internationalisation des conflits) et sur le plan culturel (sous l’impact des flux migratoires, les sociétés européennes sont de plus en plus cosmopolites). Ce dernier élément est une nouveauté radicale et c’est une réalité qui est ressentie dans la vie de tous les jours, contrairement aux ouvertures économique et politique qui peuvent sembler lointaines à la population. Cette réalité cosmopolite contribue à créer un malaise identitaire : qui sommes nous ? Qu’est-ce qui constitue le lien dans notre société ? Avec qui partageons nous un passé commun et un avenir commun ? Dans les milieux favorisés, intellectuels et chez les jeunes : on considère que l’on a plus à gagner qu’à perdre de cette ouverture. Dans les milieux défavorisés et en bas de l’échelle sociale, on considère que l’on a plus à perde qu’à gagner et on est inquiet face à ce changement que l’on ne comprend pas et qui semble être incontrôlable, d’où une demande de protection économique – pas de globalisation – et sociale – réserver les aides aux nationaux. L’extrême droite construit justement son discours politique sur le protectionnisme économique et social, et la droite traditionnelle se rapproche de plus en plus de ce type de discours.
Le Front National propose un retour en arrière : se désengager de l’euro et l’Union européenne, se retirer des engagements internationaux, revenir à une société fermée.

En Tunisie comme dans un certain nombre de pays arabes comme l’Egypte, la question du malaise dans la modernité sociale est très présente. Les changements sociaux ont été vécus comme venus de l’étranger et imposés par le haut, comme une agression aux traditions et aux coutumes locales. Le penseur égyptien Fouad Ajami 16 par exemple critique une ouverture incontrôlée sous Sadat : il s’agit d’une ouverture brutale sans que le peuple y soit préparer. Une réelle rupture entre le peuple et le gouvernement s’opère. Alors qu’avant, il y avait un travail d’adaptation, les penseurs égyptiens menaient une réflexion continue sur ce que l’on peut importer de l’Europe, ce qui est adaptable et ce qui ne l’est pas, désormais tout est imposé sans prendre en compte la réalité égyptienne. Il y a eu un changement de structures sans changement de mentalité. En Tunisie, l’ouverture n’a pas été aussi incontrôlée, mais elle fut tout aussi brutale. Bourguiba, dès son arrivée au pouvoir en 1956, impose des idées nouvelles et demande aux tunisiens une adaptation rapide à une modernité qui leur semble étrangère et importée : le Code du Statut Personnel de 1956, qui permet aux femmes tunisiennes d’affirmer leurs droits, est révolutionnaire et imposé par le haut.

Face à une société traditionnelle, patriarcale, très attachée à la religion et à sa pratique, Bourguiba use de tout son charisme et de tout le pouvoir qui est désormais sien pour imposer un sécularisme de facto et lutter contre des traditions pourtant solidement ancrées. On se souvient tous de Bourguiba, enlevant son sefseri à une femme tunisienne ou un verre d’eau à la main, lors d’une intervention à la télévision tunisienne pendant le mois de Ramadan. Sous Bourguiba et plus encore sous Ben Ali, l’oppression s’accentue, particulièrement pour les tunisiens qui se montrent un peu trop religieux et pratiquants. Les membres du parti Ennahda sont poursuivis et arrêtés ou s’exilent.

Suite à la révolution, le peuple tunisien se trouve confronté à ses contradictions et à sa schizophrénie : entre une modernité perçue comme étrangère, occidentalisée, mais qui pourtant ne s’arrêtera pas aux frontières (les clips vidéos montrant des jeunes femmes dénudées par exemple seront toujours accessibles d’une manière ou d’une autre sur internet, les échanges économiques continueront à entraîner des changements dans les modes vestimentaires), et des traditions et coutumes que l’on cherche à entretenir à tout prix car elles constituent un repère dans ce mode de vie nouveau. De là, on retrouve un questionnement similaire à celui qui existe en France : qui sommes nous ? Qu’est-ce qui constitue le lien dans notre société ? A cela s’ajoute, dans le cas des pays arabe, la rhétorique très développée de l’âge d’or qui contribue à nourrir un sentiment de frustration et une volonté de retour en arrière.

En France comme en Tunisie, les populations sont confrontées à une modernité sociale qui s’est imposée rapidement et qui provoque un questionnement : qui sommes-nous ? Face à l’apparition d’éléments perçus comme étrangers (une société cosmopolite en France, une modernité occidentalisée en Tunisie), la demande est à un retour en arrière et un repli sur nos certitudes passées. Les partis conservateurs répondent parfaitement à cette demande.

Le malaise dans la modernité politique en France est dû au désenchantement démocratique 17 . Il y a, dans toutes les démocraties européennes, anciennes et nouvelles, des signes profonds de crise de confiance envers les représentants. Il s’agit en fait d’une crise de la représentation politique. Cela se constate par le développement des abstentions et des votes blancs et nuls, mais aussi par la chute de l’engagement politique et syndical : dans les années 70, un français sur quatre adhérait à un syndicat, tandis qu’aujourd’hui, c’est moins d’un français sur dix qui appartient à un syndicat. On le constate également au travers de la dégradation de l’image de la classe politique. Il y a un sentiment de non-représentation des intérêts des citoyens et un manque d’enthousiasme face à l’offre politique. Face à ce désenchantement, les partis d’extrême droite sont des partis de protestation (l’extrême droite française dénonce les ennemis de l’intérieur : les élites trop payées et incapables – cela comprend la classe politique – et tient un discours anti-système : elle dénonce les turpitudes du système) et les votes pour ces partis sont régulièrement des votes de protestation.

Dans la Tunisie de l’après 14 Janvier, le désenchantement face à la classe politique est tout aussi virulent. Au sortir d’une dictature très répressive, les élites politiques sont perçues comme corrompues, manipulatrices et alliées des riches. Les différentes personnalités politiques sont accusées tour à tour d’être RCDistes, bourguibistes, occidentalisées. Bien que Rached Ghannouchi (qui a passé plus de vingt ans au Royaume-Unis) et Moncef Marzouki (qui a passé autant de temps en France) ne soient pas plus tunisiens que Yassine Brahim (qui a passé huit ans en France) ou que Maya Jribi (qui a toujours fait parti de l’opposition et n’a jamais quitté la Tunisie), les acteurs politiques progressistes sont présentés comme une élite occidentalisée, loin du peuple et de ses intérêts. Face à cela le parti Ennahda se présente comme le parti du changement, proche du peuple.

Dans cet engouement pour le parti islamiste Ennahda, on peut sans doute aussi voir un effet “d’élastique”. Après plus de cinquante ans de dictature oppressive et sanguinaire dont les symboles sont l’ouverture, un sécularisme de facto, la modernité, le peuple se tourne à l’extrême inverse : le repli et le retour aux traditions (même si nous verrons plus tard que celles-ci peuvent être inventées). Il se tourne alors vers le parti Ennahda, mais aussi, pour certains, vers des mouvements plus extrêmes. Il faudra donc un temps de régulation avant que la situation ne s’équilibre pour revenir à des courants plus modérés.

En France et en Tunisie, on constate un désenchantement face aux classes politiques et aux turpitudes du système (corruptions notamment). Le parti d’extrême droite française se présente comme le parti de protestation et le parti Ennahda tunisien se présente comme le parti du changement en réponse à ce désenchantement.

Conclusion

La montée des partis conservateurs prônant un repli vers l’intérieur et un refus de tout corps considéré comme extérieur à une société définie comme homogène, sont le résultat d’un processus plus large de grandissement de malaises des populations qui, confrontées à la mondialisation, à l’apparition de nouvelles entités politiques supra-nationales, au déclin des grandes idéologies qui ont nourri le siècle dernier (le communisme, la social-démocratie, l’Etat-providence 18 ) ou à une modernité vécue comme imposée par le haut et enfin à un désenchantement politique ont “perdu leurs certitudes et leurs points de référence passés” 19 . En conséquence de ce malaise, on assiste à un repli vers l’intérieur et à une récurrence du débat sur l’identité national, encouragés par des discours politiques manipulateurs et avides de l’électorat. On cherche alors à “conserver” une identité (concept foure-tout qui sert tous les desseins politiques) et des “traditions”.

Il est d’ailleurs intéressant de mentionner le paradoxe décrit par Eric Hobsbawm20 : c’est au moment où une société qu’on nous dit traditionnelle s’arrête que l’on invente une société traditionnelle. En France, c’est lorsque les fêtes religieuses sont de moins en moins en suivies que l’on invente les fêtes républicaines. En Tunisie, c’est lorsque le safsari commence à disparaître que l’on invente une tradition de femmes en noires au visage couvert. La continuité fictive avec le passé est impliquée par la répétition : si toutes les femmes portent du noir et imposent à leurs filles de porter du noir, on aura la sensation qu’il en a toujours été ainsi et que c’est une coutume du pays, bien que même du temps du Prophète les femmes ne couvraient pas leurs visages de la sorte. Ces “traditions inventées” donnent un point de repère, elles sont une réponse à une situation nouvelle.

Au milieu du changement de plus en plus rapides, des innovations et de la modernisation, elles sont une “tentative de structurer au moins certaines parties de la vie sociale comme immuables et invariante”.

Notes :

1- Forum “Elle Sciences Po” organisé à Paris le 05/04/2012

2- GUEANT, Claude, Ministre de l’Intérieur sous Nicolas Sarkozy, lors d’une intervention à l’Assemblée Nationale le 04/02/2012 , consulté le 22/05/2012

3- Observatoire Politique Tunisien, “Le sentiment de culpabilité des progressistes”, publié le 18/11/20122, consulté le 21/05/2012

4- HMILA, Tahar, élu du parti tunisien Congrès Pour la République allié de Ennahda, lors d’une interview à la Radio Nationale le 7 décembre 2011

5- TSOUKALA, A., “Le traitement médiatique de la criminalité étrangère en Europe”, Déviance et Société, 2002, Vol. 26, No1, p. 61-82

6- GHANNOUCHI, Rached, leader du parti islamiste tunisien Ennahda, cité par HLAOUI, Noureddine, “Ennahda renonce à la Chariâa dans la Constitution, mais…”, Business News, publié le 26/03/2012, consulté le 21/05/2012

7- LE PEN, Marine, Présidente du Front National, dans l’émission “Face aux chrétiens” du 19/05/2011, dont un extrait à été publié sur le journal La Croix le 19/05/2011, http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/France/Marine-Le-Penprone-la-naturalisation-a-points-_EP_-2011-05-19-616979 consulté le 21/05/2012

8- PERRINEAU, Pascal, « La montée des droites extrêmes en Europe », Etudes 12/2002 (Tome 397), p. 605-613, consulté le 22/05/2012

9- ibid

10- MONZART, René, “Extrême droite : la maladie européenne”, Monuments, No23, septembre-octobre 2002, p. 49-52

11- EL HAMMI, Emna, “Voter pour Ennahdha était-ce une arnaque?”, Nawaat, publié le 8/12/2011, consulté le 21/05/2012

12- PERRINEAU, Pascal, op. cit.

13- AJAMI, Fouad, The Arab Predicament, chapitre II

14- PERRINEAU, Pascal, op. cit

15- MONZART, René, “Extrême droite : la maladie européenne”, Monuments, No23, septembre-octobre 2002, p. 49-52

16- TSOUKALA, op. cit.

17- HOBSBAWM, Eric, « Inventer des traditions », Enquête, Usages de la tradition, 1995. Consulté le 19 mai 2012.

18 – ibid

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