Karim Mejri, ex-conseiller auprès du ministre de l’emploi Saïd Aïdi, apporte sa contribution au débat national autour de l’emploi dans une série de 9 articles publiés par Nawaat.org. Dans ce cinquième article, il donne un éclairage sur certains réservoirs d’emplois qui ne sont pas encore bien exploités.

Les autres pistes pour promouvoir l’emploi : société civile, PPP, émigration…

Postes d’emploi dans la société civile et les partis politiques

L’incroyable floraison des associations et des partis politiques en 2011 ne s’est pas accompagnée d’un recrutement massif dans ces structures. D’abord, parce que ces structures n’ont pas été pérennes (plus de 50 % des partis reconnus ont été incapables de présenter des candidats aux élections de la Constituante). Ensuite, parce que ce genre d’organisation n’a pas encore acquis la culture et la maturité nécessaires pour passer à une organisation qui emploie des salariés. L’emploi dans la société civile et les partis politiques est marginal et le restera probablement pour longtemps, sauf si l’Etat décide d’encourager ces structures à recruter en masse. A ce titre, le programme du Service Civil Volontaire (SCV) doit être révisé dans le sens de professionnaliser le personnel des associations en leur proposant des formations adaptées et dans le sens d’inciter les associations à recruter les stagiaires à la fin de leur période de stage. Ce programme, qui occupe plus de 6.700 personnes en 2011[1], vise en principe à faire bénéficier les demandeurs d’emploi diplômés du supérieur d’un accompagnement personnalisé, lors d’un stage supervisé par les associations ou les organisations professionnelles[2].

Postes dans les projets PPP

Les projets en Partenariat Public Privé visent à dépasser le clivage secteur public / secteur privé et à créer de la valeur là où ni un acteur public ni un acteur privé ne peut investir seul. Ce mode de fonctionnement a été initié déjà sous l’ancien régime dans le cadre de projets dans le domaine des TIC (Technologies de l’Information et des Communications). Après la révolution, l’expérience a été élargie à d’autres domaines avec la volonté de lancer plusieurs nouveaux projets sur ce mode. L’un de ces projets, le projet Raed, a pataugé pendant plusieurs mois sans arriver véritablement à décoller et servir ainsi d’exemple pour les autres projets.

L’idée de Raed était de numériser une grande partie du fonds documentaire national. Le projet ferait appel à des compétences très diverses, allant de la géographie à la médecine, et de l’arabe à l’informatique. Le projet aurait ainsi permis de faire travailler, en direct ou indirect, quelques milliers de diplômés chômeurs. Ce projet très ambitieux a finalement été relégué au second plan et n’a pu donner satisfaction à ses initiateurs. Une des raisons de son échec a été le management. En effet, on ne peut démarrer un projet aussi grand avec une répartition de responsabilités aussi floue ; le projet mettait à contribution au moins trois départements ministériels (la culture, les TIC et l’emploi), des acteurs privés étaient associés également sans que l’on sache qui était vraiment le chef d’orchestre. Les acteurs étaient issus d’horizons différents et avaient des intérêts parfois qui divergent. Ce genre de projet met en évidence l’incapacité de l’Etat et de son administration à mener des actions en mode projet. A l’avenir, un seul chef de projet devra conduire ce genre de projet et ce afin de fédérer les énergies de toutes les parties prenantes. Ce chef de projet devra rendre des comptes devant un comité de pilotage présidé par le Chef du gouvernement ou l’un de ses conseillers. Sans cela, chaque département ministériel va tirer de son côté, l’inertie inhérente à l’administration aura raison de tout le monde à la fin et les 3 P du projet se transformeront en « Paroles, Paroles, Paroles »…

Postes d’emploi à l’Etranger

Encore plus que tout autre secteur, l’emploi à l’Etranger souffre de l’effet d’annonce. Les chiffres que des ministres obtiennent lors de leurs visites à l’étranger sont à prendre avec des pincettes. D’abord, les programmes annoncés ne concernent pas une seule année, mais plusieurs, ce qui relativise l’impact escompté sur le marché de l’emploi tunisien. Ensuite, les chiffres pompeux peuvent cacher des conditions très restrictives. Par exemple, dans certains accords avec la France il est stipulé que le candidat doit déjà avoir une lettre d’invitation officielle d’un employeur en France. Ce genre de conditions devient rapidement une barrière à l’entrée presque insurmontable pour le demandeur d’emploi. Autre type de condition : la maîtrise de l’anglais, souvent insuffisante chez nos diplômés chômeurs.

Autre fausse piste pour la promotion de l’emploi à l’étranger : les contrats de coopération techniques négociés par l’ATCT[3]. En effet, ces contrats ne participent que très peu à l’effort national pour éradiquer le chômage. Pour rappel, en 2011, la coopération technique a réussi à placer à peine 2300[4] personnes à l’étranger, dont seulement 418 primo demandeurs. Les coopérants sont dans la majeure partie des cas des fonctionnaires de l’Etat qui quittent leur poste pour une durée déterminée et qui reviennent retrouver leur poste à la fin de leur contrat à l’Etranger, ce qui signifie que seulement 418 “vrais” chômeurs ont bénéficié de la coopération technique en 2011 !

Il est rare malgré tous ses efforts très louables que l’ATCT puisse placer des primo-demandeurs sur des contrats de coopération, ce n’est même pas dans ses prérogatives. Outre la condition de l’expérience exigée dans la plupart des offres obtenues par l’ATCT, le volume géré par cette agence est très inférieur aux attentes des chômeurs et du gouvernement à la fois. Organiser une émigration massive[5] vers la Libye ou le Qatar suppose de se doter des outils et des structures qui permettent de le faire dans de bonnes conditions. Sauf si nous décidons de demander aux chômeurs d’aller faire la queue à Ras Jedir. D’autre part, nos partenaires étrangers, qui s’attendent généralement à de la main d’œuvre qualifiée avec de l’expérience, doivent comprendre que les nouvelles conventions à signer vont concerner une main d’œuvre et des cadres sans expérience ou presque.

Il faudrait également doter plutôt le ministère de l’emploi des moyens et prérogatives nécessaires afin de négocier les contrats de placement des primo-demandeurs à l’Etranger. Cela passe par une coopération accrue avec l’ATCT, mais encore avec nos services consulaires dans les pays d’accueil. Ainsi, nommer un Monsieur Emploi dans les pays à fort besoin de main d’œuvre tunisienne pourra être un premier pas dans l’institutionnalisation du travail à l’Etranger. Trois ou quatre pays pourront servir de pilotes, avant de généraliser l’expérience à d’autres pays, par exemple : la Libye, le Qatar, l’Italie et l’Arabie Saoudite. De même, l’ouverture de ce secteur aux acteurs privés pourra soutenir l’action de l’Etat, à condition que ce secteur soit réglementé et contrôlé.

Prochain article : L’accompagnement vers l’emploi, l’exemple du programme Amal

Lire dans le même dossier :

[Part1]: Qu’est-ce qu’un chômeur ?
[Part2] : Le secteur public, objet de toutes les convoitises
[Part3] : Le rôle déterminant du secteur privé
[Part4] : Pour une nouvelle génération d’entrepreneurs

[1] http://www.emploi.gov.tn/fileadmin/user_upload/PDF/statistique/publication/TB_dec2011_-francais.pdf

[2] http://www.emploi.gov.tn/index.php?id=419

[3] Agence Tunisienne de la Coopération Technique

[4] http://tap.info.tn/fr/fr/economie/infrastructure-atransport-/16303-evolution-du-nombre-des-recrutes-pour-lemploi-a-letranger-en-2011.html

[5] Dans une interview à Al Chourouk, le Ministre de l’Emploi tablait sur 150.000 emplois en Libye et au Qatar pour la seule année 2012. Source http://www.alchourouk.com/print.php?code=520300

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