Karim Mejri, ex-conseiller auprès du ministre de l’emploi Saïd Aïdi, apporte sa contribution au débat national autour de l’emploi dans une série de 9 articles publiés par Nawaat.org. Dans ce troisième article, il analyse le rôle incontournable que le secteur privé devrait jouer dans la bataille contre le chômage..

Le rôle déterminant du secteur privé

Si le secteur public est incapable de répondre à toutes les demandes d’emploi, le secteur privé, qui devrait absorber le plus gros nombre de demandeurs d’emploi, ne jouit pas d’une très bonne réputation auprès des demandeurs d’emploi. Certains parmi eux considèrent qu’il n’y a pas de différence réelle entre travailler dans le privé et être au chômage !

Pourtant, beaucoup de demandeurs d’emploi trouvent leur compte dans le privé. L’économie souterraine (non déclarée) emploie une bonne partie des jeunes et moins jeunes qui restent considérés dans les statistiques comme des chômeurs. La part de l’informel dans l’économie nationale, évaluée à 30 % par le Fonds Monétaire International[1], semble être aujourd’hui la zone de décompression qui évite au pays une deuxième explosion sociale. Ceci dit, la chasse au travail au noir et à toutes les activités qui échappent à la réglementation devrait profiter à tout le monde : cela augmente les recettes de l’Etat (impôts, taxes,…), fiabilise les statistiques sur l’emploi et offre aux salariés clandestins une couverture sociale et des garanties réelles.

Beaucoup de demandeurs d’emploi font leur entrée sur le marché du travail par un contrat SIVP [2] (45.000 bénéficiaires en 2010), un contrat CAIP [3] (35.000 bénéficiaires en 2010) ou encore par l’un des instruments du fonds national de l’emploi 21-21 (111.000 bénéficiaires en 2010). Au total, plus de 191.000 bénéficiaires en 2010 [4] ! Ces mécanismes représentent autant de zones tampon qui réduisent la tension sociale qu’engendre le chômage, mais qui au même temps ponctionnent les ressources de l’Etat de manière non rationalisée. La révision en profondeur de ces mécanismes s’imposent aujourd’hui comme une urgence.

Du point de vue du demandeur d’emploi, ces différents mécanismes d’insertion professionnelle ne garantissent pas d’être recruté dans l’entreprise. Au contraire, ils sont assimilés à des calmants qui permettent à certains chômeurs de patienter quelques mois ou quelques années, au bout desquels il n’est pas rare de se retrouver à la case départ. En conséquence, rien n’incite le demandeur d’emploi à donner le meilleur de lui-même pendant la période du stage d’insertion et fait perdurer la période de transition entre la fin des études et l’entrée effective dans le monde professionnel.

Pour ceux qui ont la chance d’être recrutés sous contrat à durée indéterminée dans le secteur privé, nous avons constaté (au sein du ministère de l’emploi) un ressenti négatif de certains employés, qui, pour certains, continuent d’affluer au bureau de l’emploi et au ministère pour essayer de décrocher un poste dans le secteur public. Le mot qui revient souvent dans le discours des demandeurs d’emploi lorsqu’il s’agit du secteur privé est : « la dignité ». En effet, beaucoup parmi eux ne considèrent pas le travail dans le secteur privé comme un travail permettant de préserver la dignité du salarié. Quoi qu’il en soit, il est clair que travailler dans le secteur privé n’est jamais rentré dans les mœurs en Tunisie. Bien entendu je ne parle pas des sociétés employant des jeunes hautement qualifiés, souvent basées dans les quartiers huppés des grandes villes. Je parle de la majorité de la population, à la recherche d’un travail décent et stable.

Le défi aujourd’hui consiste à faire du travail dans le secteur privé une question de droit. Cette culture, terriblement manquante dans notre pays, passe d’abord par la revalorisation du travail, seule garantie de la dignité de l’individu et par le respect strict du code du travail et des droits des employés par l’employeur. Le code du travail gagnerait à être réformé en profondeur. Là-dessus, les partenaires sociaux, UGTT en tête, sont attendus. Un code du travail moderne, consensuel, avec des garanties réelles et des mécanismes de contrôle et de sanction donnera vie au slogan de la révolution « Travail, Liberté, Dignité Nationale ». Un débat national entre les organisations professionnelles et les syndicats permettrait de jeter les bases d’une nouvelle Tunisie où les droits du travailleur ne sont pas bafoués et où l’employeur peut envisager avec sérénité un développement équilibré et sain de sa société. A terme, l’Etat doit consacrer au travail un ministère distinct de celui des affaires sociales. Le travail n’est pas une « affaire sociale » au même titre que l’exclusion ou la pauvreté, il est « affaire de droit » qui doit être traitée selon ce nouveau code du travail.

Malheureusement, je crains qu’une telle révolution au sein du secteur privé ne soit possible dans les conditions actuelles. Les employeurs ont été trop habitués aux subventions de l’Etat sous toutes ses formes ainsi qu’à un laxisme déconcertant dans l’application de la loi. Ils ont été trop habitués à une main d’œuvre bon marché et abondante, et au même temps mal adaptée à leurs besoins, ce qui justifiait tous les abus possibles et imaginables. Beaucoup trop d’employeurs ont été habitués à un Etat qui ne contrôle pas (ne veut / peut pas contrôler ?), ou qui contrôle mais ne sanctionne pas. La révolution du secteur privé n’est possible que lorsque plusieurs conditions de succès se réunissent :

une volonté politique claire de rupture avec le passé, et une action politique farouche dans le sens de la réforme, accompagnée d’un discours de vérité qui ne tombe pas dans le populisme,

une volonté de tous les partenaires sociaux à changer les règles du jeu, et parfois, renoncer à certains privilèges,

l’apparition d’une nouvelle génération d’entrepreneurs qui prend le contre-pied des employeurs actuels, et qui sera un véritable catalyseur de la transformation de l’économie nationale.

Concernant les mécanismes d’insertion professionnelle offerts par l’Etat, notons que pendant la période de transition en 2011 plusieurs conventions ont été signées entre le ministère de l’emploi et les acteurs du secteur privé. Ces conventions conditionnent les subventions du ministère par un objectif chiffré en termes de recrutements au terme de la période de stage ou de formation financées par l’Etat. Bien qu’œuvrant essentiellement sur des niches (le secteur de l’Offshoring, par exemple), ces conventions constituent un modèle qui pourra être généralisé à des secteurs qui recourent massivement à la main d’œuvre qualifiée. L’Etat pourra appliquer à l’avenir le principe de sanctionner les sociétés qui ne respectent pas leurs engagements signés dans ces conventions.

Prochain article : Pour une nouvelle génération d’entrepreneurs

Lire dans le même dossier :

[Part1]: Qu’est-ce qu’un chômeur ?
[Part2] : Le secteur public, objet de toutes les convoitises

[1] Article du journal Le Temps du 05 / 11 / 11 consultable à l’adresse http://wdw.turess.com/fr/letemps/60446

[2] Stage d’Initiation à la Vie Professionnelle

[3] Contrat d’Adaptation et d’Insertion Professionnelle

[4] Chiffres détaillés, année par année sur http://www.emploi.gov.tn/index.php?id=123&L=0

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