Karim Mejri, ex-conseiller auprès du ministre de l’emploi Saïd Aïdi, apporte sa contribution au débat national autour de l’emploi dans une série de 9 articles publiés par Nawaat.org. Dans ce premier article, il revient sur la définition du chômage et sur les dernières statistiques en Tunisie.

Qu’est-ce qu’un chômeur ? Combien sont-ils ?

L’Institut National de la Statistique (INS) adopte la définition du Bureau International du Travail (BIT) : est considérée comme chômeur toute personne réunissant 3 conditions :

1. Elle n’a pas travaillé au cours de la semaine de référence,
2. Elle cherche un emploi durant le mois qui précède le jour de l’interview,
3. Elle est disponible pour travailler dans les deux semaines qui suivent le jour de référence.

A ces trois conditions, s’ajoute une quatrième : la nécessité d’effectuer des démarches réelles de recherche d’emploi (inscription au bureau d’emploi, passage de concours ou d’entretiens, etc.). Cette condition supplémentaire introduite par le BIT a été appliquée par l’INS dès 2009. Selon le site web de l’INS, « Cette révision a conduit à une baisse du nombre de chômeurs et du nombre total d’actifs. Ainsi, le taux de chômage est revu à la baisse en 2009 passant de 14.7% à 13.3% d’après la nouvelle méthodologie. »[1]

Cette baisse du taux de chômage suite à un changement de méthode ne peut que nous avertir sur la nécessité de considérer avec précaution les chiffres du chômage, aussi rigoureuse que soit la méthode appliquée pour les obtenir. En effet, combien de personnes réunissent les conditions précitées sans être réellement en situation de chômage ? Et a contrario, combien de personnes en situation de chômage ont cessé toute recherche active d’emploi, par désespoir ? Les contre- exemples ne manquent pas : travail au noir, travail saisonnier, étudiants qui cherchent du travail, etc.

Bien que ces cas limites existent toujours et dans tout exercice statistique, ils ne peuvent que nous inciter à nous méfier des chiffres. Nous avons longtemps vécu avec une communication officielle qui met l’accent sur les chiffres, sans leur donner une signification réelle. Ainsi, on peut se demander combien de personnes se considèrent réellement en situation de chômage en Tunisie. Car à écouter les demandeurs d’emploi, on est considéré en situation de chômage tant qu’on n’a pas d’emploi stable dans le secteur public (le secteur privé est souvent considéré sans sécurité réelle). Il est parfois plus important d’estimer la perception du chômage par les concernés eux-mêmes plutôt que de rester sur des définitions formelles et des données quantitatives brutes. Dans la même logique, notons que les solidarités familiales peuvent atténuer le problème en Tunisie, comme c’est aussi le cas dans certains pays où les jeunes sans emploi peuvent rester dans la maison familiale tant qu’ils n’ont pas de travail (cas de l’Espagne par exemple).

Le taux de chômage en Tunisie est calculé, comme dans tous les pays du monde, en nombre d’individus chômeurs par rapport à la population active [2], mais il serait utile pour comprendre l’ampleur du problème dans notre pays de calculer un taux de chômage basé sur le nombre de ménages, voire un nombre de chômeurs moyen par famille. Ce genre d’indicateurs serait une donnée utile pour prendre la mesure réelle de la situation, surtout à échelle locale et régionale.

Le Ministère de la Formation Professionnelle et de l’Emploi ne traite, via ses Bureaux de l’Emploi et du Travail Indépendant (BETI) que des demandeurs d’emploi. Ainsi, un demandeur d’emploi peut être en situation de chômage, ou tout simplement un actif à la recherche d’une reconversion professionnelle ou d’un travail mieux rémunéré.

L’inscription au BETI peut être considérée comme une condition nécessaire, vue de l’Etat, pour être considéré comme chômeur, mais elle n’est jamais suffisante.

Il est à noter que lors de l’application du décret-loi 2011-32 relatifs aux recrutements dans le secteur public pendant l’année 2011, l’obligation faite aux demandeurs d’emploi de prouver qu’ils sont en situation de chômage[3] a posé bien des problèmes. Ainsi, l’attestation d’inscription au BETI était nécessaire mais jamais suffisante. Les commissions de sélection des candidats ont été obligées de vérifier la situation professionnelle des candidats éligibles auprès des caisses nationales de sécurité sociale, ce qui s’est traduit par des délais supplémentaires, par des erreurs et des approximations, et par des malentendus avec les demandeurs d’emploi qui ont chacun sa propre définition du fait d’être au chômage…Trouver des solutions pour ce fléau suppose d’abord de partager les mêmes notions par tous les acteurs concernés et trouver les indicateurs les plus pertinents qui reflètent la situation réelle dans notre pays.

Pour revenir aux chiffres officiels, le ministère avait estimé le nombre de chômeurs avant la mi- 2011 à 700.000 individus. Cette estimation s’était basée sur des extrapolations et sur des hypothèses concernant la situation économique du pays. En septembre de la même année, l’INS venait confirmer ce chiffre lors de la publication des résultats de ses enquêtes de terrain de mai 2011. Un tel nombre de chômeurs porte le taux de chômage à 18,3 % de la population active [4].

Cette évolution du taux de chômage pendant 2011, année de crise par excellence, est un indicateur de la fragilité des emplois occupés par les actifs d’une part, et par l’incapacité de l’économie à créer suffisamment d’emplois d’autre part. Pendant le premier trimestre 2012, certains responsables du gouvernement ainsi que certaines associations avaient estimé que le nombre de chômeurs a atteint 800.000, voire un million dans certaines estimations. Mais cela reste à confirmer par l’INS.

Ce taux de chômage de 18,3 % cache des réalités très disparates. En effet, le même taux national calculé pour les femmes atteint 27,4 %. Aussi, le taux de chômage à l’échelle nationale pour les diplômés du supérieur atteint 29,2 %. Ce qui a été publié par l’INS de l’enquête 2011 ne donne pas de détails sur la répartition par région, mais il est devenu de notoriété publique que le taux de chômage des diplômés du supérieur dans la région de Gafsa a atteint 47 % en 2010. L’analyse par spécialité et par institut de formation, entamée par le ministère de l’emploi en 2011, devra fournir des éléments plus détaillés sur la structure du chômage et identifier ainsi les filières sans débouchés réels, afin de couper l’hémorragie à l’avenir.

Prochain article : Le secteur public, objet de toutes les convoitises

[1] www.ins.nat.tn, section données démographiques et sociales, rubrique Indicateurs de l’emploi et du chômage
[2] La population active est constituée par les personnes d’âge actif (15 ans et plus) qui sont occupées ou en chômage au cours d’une semaine de référence.
[3] Pour être recruté dans le secteur public en 2011, les mesures exceptionnelles promulguées dans le décret-loi 2011-32 exigeaient d’être en situation de chômage, afin d’effectuer les recrutements exclusivement parmi les chômeurs.
[4] http://www.ins.nat.tn/communiques/Presentation_Enq_Emploi_2011_VF09.pdf

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