Le chanteur tunison-belge se produisait vendredi 30 mars au théâtre Madart’ de Carthage. Un concert-performance atypique. Avec Karim Gharbi, impossible d’aller jusqu’au bout sérieusement. Récit-portrait.

Karim Gharbi s’assit en tailleur sur la scène du Madart’, enveloppé d’une lumière bleue. Il est transpirant, épuisé, son concert touche à sa fin. D’un air mélancolique il entonne un hymne à un antidépresseur imaginaire « Xanax, Xanax for ever, oublier la douleur ». Face à lui des sourires en coins et des mines graves. De temps en temps un éclat de rire s’élève des gradins. Chacun est partagé entre émotion et franche hilarité. L’antidépresseur, c’est se sentir bien lorsqu’on ne peut pas vraiment régler ce qui va mal.

En m’invitant ici en 2010 on m’a demandé de ne pas chanter certaines chansons. On m’avait dit ‘Les tunisiens ont envie qu’on leur parle de choses gaies’. Seulement, la vie, ce n’est pas que des choses gaies. Alors j’ai répondu ‘oui oui’ et j’ai quand même tout chanté.

La déprime, les secrets de famille, l’inceste, la crise économique, Karim le tuniso-belge met sur la table ce que d’autres laissent sous le tapis. Il se sort des tripes ce qui touche et ce qui fâche. A plusieurs moments du spectacle l’émotion du public est palpable. Dans ces instants les musiciens se font discrets, le saxo se repose, le piano devient mélancolique. Et vlan ! Là, quelqu’un pouffe.

A chaque instant il y a un mot, une attitude, une grimace qui peuvent tout faire basculer. Le talent de Karim Gharbi est là, dans l’ambigüité qu’il cultive en permanence entre déconne et gravité, dans son sens de la dérision, sa façon de tout dramatiser et de tout dédramatiser. Il sourit « mon spectacle, c’est avant tout des ruptures ».

Les ruptures sont dispersées au fil du texte, par les jeux de mots, les variations de registres, de niveaux de langues, les incongruités, l’absurde. Un dialogue à bâtons rompus entre Gainsbourg et Coluche en quelque sorte, dans lequel Céline Dion aurait bien du mal à en placer une. Céline maitrise mal le second degré. Au beau milieu du concert la musique s’arrête et Karim Karbi se lance dans une série « d’akouskis abscons », performance de récitation surréaliste. Akouski (n.m.p.) : hors-d’œuvre russe composé d’aliments variés. La performance devient théâtrale, Karim délire.

Musicalement aussi il y a rupture. C’est rien de le dire. Au menu beaucoup de compositions originales, rock, jazz, des reprises de variétés, du Brel, de la bossa ou encore des airs d’opérettes. Les musiciens sautent d’un genre à l’autre avec délectation, marient guitare électrique et accordéon. Une chanson sur les martyrs de la Révolution suscite le silence de la salle. Le chanteur y met fin d’une boutade. Pas le temps de s’ennuyer nous voici déjà dans les années 1980. En l’espace de trois minutes Karim revisite Madonna, Michael Jackson et les Ritas Mitsuko. Sur scène c’est la récré. Il se contorsionne, s’essaye à une roulade, s’allonge sur les planches pour se relever aussitôt, comme un gamin surexcité. Son euphorie est contagieuse.

« Un concert » ? Terme inadapté au moment de qualifier une heure et demie avec Karim Gharbi. Il n’y a pas un public face à des musiciens, il y a une complicité de vieux briscards, d’amis accoudés au bout du comptoir. C’est la complicité de ceux qui se disent tout et en rirent, avec la certitude de ne pas être jugés. L’humour, le théâtre, la danse, Karim Gharbi a ça dans le sang. Ce sont ces ingrédients qui donnent à sa performance toute son unité. Il n’y a pas une vingtaine de chansons mises bout à bout, il y a une aventure collective. Difficile à décrire, impossible à rendre sur un disque. Impossible à rendre sur un disque.

Dans un soupir, le chanteur confie d’ailleurs sa difficulté à trouver des salles « Les programmateurs ont peur de moi, ils ne savent pas à quoi s’attendre ». On repense à la sortie de scène au Madart’, à la standing ovation, aux sourires sur toutes les lèvres… Xanax !

Ps: Pour visiter son site internet et écouter son album, cliquez ici

Charly OSBOURNE

Photos du concert prises par le photographe Samir Chérif

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