Rached Ghannouchi, fondateur et leader d'Ennahda. Crédits photo : LIONEL BONAVENTURE/AFP

Par Laure Gaida*

En lisant l’éditorial du mercredi 27 mars d’un grand quotidien français en fin de journée, les propos, lus depuis la Tunisie, me laissent perplexe. «Ces Islamistes qui disent non à la Charia » titre l’éditorial, jusque là tout va bien, nouvelle intéressante, on parle de la Tunisie de manière positive, chose rare dans les médias français. Passé le titre, c’est la désillusion: Apparemment le 26 mars devrait être retenu par les Tunisiens comme une « date importante », tiens donc et pourquoi? Parce que le parti islamiste Ennhadha a enfin pris position sur la place à accorder à la Charia dans la constitution. Le reste de l’éditorial salue cette initiative qu’il considère comme le « premier acte d’un vrai parti de gouvernement ». Ah bon ? Mais qu’est-ce qu’il y a à saluer au fond si ce n’est le pouvoir des mots de monsieur Ghannouchi semble avoir sur la plume de cet éditorialiste français ?

Après nous avoir érigé le chiffon rouge de la charia dans la constitution pendant des mois, divisé le pays dans des débats stériles, Monsieur Ghannouchi qui n’est ni porte-parole du gouvernement ni député à l’Assemblée constituante, a décidé que la Charia dans la Constitution, ce n’était pas une bonne idée. Certes, soyons fair-play, l’initiative est salutaire, cependant pour revenir à l’éditorial quelque éléments choquent.

Tout d’abord, le parti se serait « comporté en formation responsable » d’après l’éditorialiste. Prenons cette notion de responsabilité, justement avec un fait d’actualité que le média semble oublier. Dimanche 25 mars, lors de la manifestation salafiste, des artistes ont été agressés, les témoignages sur les réseaux sociaux en attestent tout comme les condamnations de partis politiques et de la Ligue Tunisienne des droits de l’homme. Ce gouvernement « responsable » apparemment, a publié via le Ministère de l’Intérieur un communiqué stipulant qu’il n’y avait pas eu vraiment de violences et que la manifestation des salafistes a dévié de son itinéraire initial. Il se contredit en passant, avec le Ministre de la culture qui a déclaré qu’il « fallait poursuivre en justice les agresseurs ».

Personnellement, plutôt que de dire non à la Charia, j’aurais bien aimé que le Ministre de l’Intérieur, se comporte de manière « responsable ». Ce même ministère de l’Intérieur a ignoré depuis plusieurs mois les différents appels des avocats et du Ministre des affaires religieuses au respect de la neutralité des lieux de culte. Le 11 février, alors que le prédicateur Wajdi Ghoneim a mené une propagande politique dans diverses mosquées tunisiennes, le ministère a considéré qu’il « n’appelait pas à la violence et qu’il ne troublait pas l’ordre public » via son ancien porte-parole Hichem Medeb. Ce même gouvernement laisse d’autres prédicateurs tels que le leader salafiste djihadiste Tarek Maâroufi, islamiste radical et emprisonné pendant dix ans dans le cadre d’une affaire de terrorisme, entrer en toute impunité en Tunisie comme ses prédécesseurs, le 24 mars. Pendant ce temps, le Ministre de l’Intérieur, Ali Larrayed déclare qu’il n’exclut pas de « légaliser le parti salafiste » afin de mieux isoler la frange « violente et minoritaire ». Que de contradictions ! on laisse rentrer au bercail le leader le plus extrémiste mais on veut isoler ses sympathisants. L’art du compromis ou de l’absurdité, entre les deux, mon cœur balance…

Ce même gouvernement n’a pas réagi sur la situation de la faculté de la Manouba qui rappelons-le, a été paralysé par des sit-inneurs étrangers à l’université dès le mois de novembre 2011. Ces mêmes sit-inneurs sont revenus à plusieurs reprises perturber l’université et agresser physiquement le doyen en janvier et février 2012. Une des réactions mémorables a été celle du Ministre de l’enseignement supérieur Moncef Ben Salem, membre du parti Ennahdha qui a estimé que le doyen était responsable de la dégradation de la situation à la Manouba. Pour continuer sur cette notion de responsabilité et de, peut-t-on lire plus dans le Monde, de « courage » de la part d’Ennahdha, rappelons à cet éditorialiste que la date du 26 mars, personnellement, je la retiendrai pour les blessés de la Révolution. Ces derniers sont entrés ce lundi au sein du Ministère des droits de l’homme afin de faire valoir leurs droits et ont été agressés verbalement et physiquement et une fois de plus, délaissés par l’Etat. Certains de ces blessés attendent depuis un an que leur sort soit pris en charge par ce gouvernement. La commission de Taoufik Bouderballa désignée par le gouvernement pour étudier le cas des blessés devait remettre en janvier un rapport détaillé, il n’est toujours pas publié. Et l’actuel Ministre des droits de l’homme, qui était malheureusement absent ces deux derniers jours, a parlé des blessés et des martyrs en pointant le fait que certains « blessés étaient de faux blessés et des malfrats ».

Oui certes, quand on connaît les conditions dans lesquelles, certains se sont auto-désignés « blessés après la révolution, et comment le décret-loi concernant les dédommagements a mal été appliqué, cela est peut-être vrai, mais fallait-il axer la déclaration sur cette question qui insiste sur une exception alors que plusieurs dizaines de blessés attendaient avec impatience une réaction du gouvernement ? Quant au porte-parole en France d’Ennahdha, Monsieur Houcine Jaziri, sa préoccupation actuelle porte sur la libération des Tunisiens emprisonnés à Guantanamo. Vaste sujet, tellement d’actualité…

Pour finir, j’ajouterai que les paroles sont bien inutiles quand le mal est déjà fait. De passage à Regueb, un des bastions de la révolution, ce week-end, le discours de l’immam de la mosquée locale laissait présager la suite : l’objet du prêche portait sur l’application de la Charia dans la constitution comme seule alternative viable. Voilà où est le problème, le nivellement par le bas et l’usure par les polémiques et les manifestations ont gagné le terrain de certaines mentalités qui ne se contenteront pas d’une prise de position via des « paroles ». Ce que fait Ennahdha, c’est tout simplement se racheter une image mise à mal depuis la profanation du drapeau par les salfistes et une inaction gouvernementale en matière de droits sociaux. Voilà pourquoi, on se met tout d’un coup à parler des Tunisiens de Guantanamo, du rapatriement des Tunisiens au Mali et autres sujets divers et variés…

Les paroles restent à appliquer dans les faits, notamment par une prise de position sur la gestion de la sécurité lors des manifestations. Alors en relisant pour la énième fois cet éditorial du Monde, une question se pose, soit le journal se veut être ironique en saluant l’initiative nahdhaouie et il semble nécessaire de lire entre les lignes pour saisir ce double sens à savoir : l’éditorialiste salue mielleusement l’initiative d’Ennahdha pour mieux souligner les défauts de son mode de gouvernance. Dans ce cas, mes excuses les plus sincères, mon billet était inutile ; soit l’éditorialiste qui n’habite certainement pas en Tunisie (ou alors dans une cabane au fin fond de la forêt de Gammarth) est naïvement et fermement convaincu par ses propos et dans ce cas, que dire d’autre si ce n’est «vous êtes à côté de la plaque ! ».

Malgré tout mon respect pour ce grand quotidien, j’invite cet éditorialiste à relire un billet d’une tunisienne basée en France qui analyse très bien la stratégie de diversion d’Ennahdha , afin d’équilibrer ses éditoriaux.

* Laure Gaida est journaliste Franco-tunisienne

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