En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, revoilà revenus au galop la mégalomanie, l’orgueil démesuré et la prétention exorbitante. Les rêves de grandeurs sont toujours là.
Coup sur coup on a pu voir dans nos médias l’annonce d’un immense port financier puis celle d’une vaste zone logistique ultramoderne…tout cela bien entendu aux environs de Tunis…sans doute pour de montants cumulés de l’ordre d’une dizaine de milliards.

A l’évidence les affaires reprennent, du moins pour certains ! Beaucoup de marchés, beaucoup de béton, et des millions d’heures de travail pour des manœuvres du BTP. De quoi se frotter les mains, retrouver le sourire, et du baume au cœur. Ces annonces, à coup sûr passeront quasi inaperçues ne faisant l’objet d’aucune critique, alors qu’elles sont en réalité des projets dépoussiérés, ressortis des tiroirs de l’ancien régime, projets que l’on espérait enterrés en même temps que cette vision mégalomaniaque de l’avenir économique du pays.

Crier au scandale, adopter une posture offusquée, n’est pas le but de ce papier, mais bien plutôt de tenter de montrer l’irrationalité et l’inconséquence d’une politique, -reconduite de fait par les hôtes provisoires de l’Etat-, qui reproduit la même logique, et partant, les mêmes travers qui nous ont précipité dans le mur. Et oui ! Vous imaginiez un autre devenir social et économique, un comblement progressif des doubles fractures sociale et régionale… il vous faudra patienter.

Le fantasme d’un Dubaï de la rive sud méditerranée refait surface. Soyons justes, il y aura bien quelques milliers d’emplois dans les domaines, informatique, économico-financier, logistique, marketing et communication : Les Bac + 5, totalement trilingues, ayant une solide expérience, de préférence internationale. Les professions libérales devraient également y trouver quelque peu leurs comptes. J’entends bien, « élus d’hier, et possiblement de demain », les tenants de la « méritocratie » bien pensante, de la « réussite personnelle par la compétence », se réjouir de ses emplois qualifiés inespérés, sans percevoir que cela reproduirait inévitablement les mêmes dérives de cette économie à deux vitesses.

Les financements sont le fait d’un groupe financier de la péninsule et de la très respectueuse BEI (on reprend presque les mêmes et on recommence). Comme philanthropes, on peut trouver mieux : Le premier fixé sur son tableau de bord de rentabilité à 20%, l’autre sur les « conditionnalités » et les « pré-requis », de la « bonne » gouvernance et des Droits de l’Homme, oblige !

Une vision mégalomaniaque aux antipodes des attentes sorties de la révolution. Imaginez un Dubaï, un Singapour à deux heures d’avion des grandes capitales : Un hub stratégique, une plateforme commerciale, agrémentée d’hôtels, d’appartements de luxe et de golfs pour les cols blancs et les expatriés, toutes les grandes marques disponibles, des « malls commerciaux », une modernité à faire pâlir Marseille, Barcelone, Naples ou Casablanca. Tunis : « the place to be ». Bien entendu, les deux promoteurs prendront les précautions d’usage : études de faisabilité pour l’essentiel confiées à de grandes sociétés d’ingénierie internationales parées de quelques cabinets locaux-alibis. Les « études d’impact » conduites dans la plus grande confidentialité qui sied dans ce type d’affaires passeront sous silence nombre d’attendus :

Qui dit Cité financière dit grandes banques internationales : HSBC, JP Morgan, Santander, UBS…exigeront à terme une convertibilité totale du dinar. Qui dit plateforme logistique dit méga-transporteurs et équipementiers multinationaux qui exigeront aussi la suppression totale de toute forme d’entrave ou taxe au commerce international. L’effet off shore démultiplié aux limites du paradis fiscal, avec son cortège de conséquences inévitables sont réunies :

spéculation foncière et immobilière aggravées, loyers prohibitifs et renchérissement du coût de la vie, éclatement de la mixité sociale, gaspillages des ressources naturelles et énergétiques du « cooling district », sans parler de la permissivité libidineuse…. L’archétype du mal investissement, de la folie des grandeurs consuméristes et des valeurs néolibérales.

Geler ces projets été une mesure de salut public, non pas tant pour des raisons idéologiques dogmatiques, mais bien plus sérieusement pour refonder et engager de nouveaux partenariats sur des bases plus saines et plus équilibrées, et pourquoi pas avec ces mêmes acteurs sur des opérations plus décentralisées et d’une tout autre nature : ranimer et revivifier, -en liens étroits avec les acteurs locaux-, les économies rurales fortes de ressources mais paradoxalement « pauvres ».
Pas de quoi faire grimper au mur d’enthousiasme les chantres de la modernité « marchande », bailleurs de fonds comme bénéficiaires.

Il faudra bien pourtant que l’on retrouve le chemin d’une autre modernité, non captive d’une élite surdiplômée et de catégories socialement avantagée. Il n’y a, bien sûr dans le propos, aucune visée culpabilisante, mais bien plutôt la nécessaire prise de conscience collective que le chemin à choisir doit profiter au plus grand nombre. De belles intentions incompatibles avec les tendances lourdes ! Pas si sûr. L’avenir est probablement vers une meilleure maîtrise des ressources agricoles, énergétiques. Cela suppose des investissements matériels et humains considérables, et possiblement un déplacement du centre de nos activités, géographiquement parlant.
Dessiner un avenir suppose avoir fait un bilan critique des choix développementistes, de repenser le contenu de notre propre division sociale du travail : ville-campagne, élites-peuple, intellectuel-manuel, moins exacerbée. Ce qui d’évidence est encore loin d’être le cas. Il n’est bien entendu pas question ici d’une quelconque fantasmagorie de la réédition d’une révolution culturelle à la Mao ou Pol-Pot et autres aventuriers. Tout juste un rééquilibrage passant bien sûr et prioritairement par ceux qui en ont le plus besoin.
La transition ne se réduit pas à l’édification d’un Etat démocratique garantissant des droits formels et non les conditions d’accès matérielles à l’exercice de ces droits. Cette transition suppose aussi une redéfinition des priorités socio-économiques. Partis politiques comme rédacteurs de la constitution, forts inspirés lorsqu’il s’agit d’abstraction, n’en n’ont pas moins intériorisés l’idée que le nouvel Etat n’aurait qu’une obligation de moyens mais pas de résultats. Pas franchement révolutionnaire, tout cela. Inscrire dans la constitution « la péréquation » eut été, aussi une bonne idée.
Alors imaginer autrement, rêver concrètement, à ce que l’on pourrait faire avec 10 milliards : 15% de la richesse annuelle, 40% du budget ! Laisser libre cours à votre inventivité, pieds sur terre, et clairvoyante : doubler la capacité de raffinage, créer une unité de dessalement, une ferme solaire, financer des travaux d’urgence et d’utilité publique : 1 seul milliard créerait près de 100.000 emplois pendant 3 ans….de quoi voir venir.

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