En 2012, nombreuses sont les raisons de s’inquiéter pour la jeunesse tunisienne. L’une d’entre elles est incontestablement la version défaillante de l’Histoire qui leur est contée. En effet, quand à la réalité des faits archéologiques, anthropologiques et historiques on substitue un mythe, sur quelle base se construirait l’identité tunisienne? Alors que nous avons fait une révolution pour refuser d’être diminués, nous laissons ceux-là mêmes que nous avons porté par nos voix réduire notre Histoire et la déformer. A quand une révolution intellectuelle pour la restitution de la réalité historique dans l’espace publique et dans les salles de classe?

Lorsque Mehdi Mabrouk, Ministre de la Culture, gratifie son auditoire d’une version toute personnelle de l’Histoire tunisienne qui n’a cours dans aucun des plus grands instituts d’étude de l’Histoire du monde, il y a lieu de se demander ce qu’il reste de connaissances au peuple tunisien sur la question. Filmé à son insu lors d’un voyage dans le Sud du pays, il a qualifié la composante amazigh (berbère) de la culture tunisienne d’exogène, allant jusqu’à attribuer les nombreuses manifestations de l’amazighité dans la vie quotidienne de l’ensemble des Tunisiens (gastronomie, habillement) à l’influence exclusivement arabo-musulmane.

Les Banou Hilal ne représentent qu’une petite partie de l’Histoire de la Tunisie, il y a lieu de se demander, par exemple, par quel miracle la Numidie n’a laissé absolument aucune trace sur la culture et l’identité tunisienne. Par quel mécanisme étrange aurait disparu l’amazighité de la Tunisie, sa civilisation de base sur laquelle est venue se greffer le reste des influences, alors même que ce pays se trouve sur un continent dont le nom même est un mot amazigh (Ifriqiya) qui désigne à l’origine l’espace géographique situé exactement entre la région Constantinoise et Tripolitaine?

La classe politicienne, il est vrai, préfère plier la vérité à ses ambitions plutôt que l’inverse; en revanche, la classe intellectuelle devrait, en théorie, s’en démarquer par le courage de la pensée objective, basée sur des faits réels et avérés plutôt qu’idéologiques voire démagogiques.

Malheureusement, l’élite intellectuelle tunisienne se distingue surtout par son absence de ce débat, pourtant vital pour notre nation. Pourquoi il ne s’élève nulle voix en Tunisie quand l’Histoire est librement réécrite à des fins de propagande? Par incompétence, par paresse ou par lâcheté?

Alors que journalistes, écrivains et leaders d’opinion focalisent leur attention sur les dires de l’un ou l’autre prédicateur venu d’autres contrées, ils sont incapables de prendre la responsabilité intellectuelle qui leur incombe: produire et incarner une pensée tunisienne, basée non pas sur l’importation de toutes les polémiques vendeuses du moment, mais sur notre spécificité. A ce rythme, on se souviendra bientôt de la Tunisie comme d’une nation de suiveurs qui piochent à droite et à gauche les références qu’ils sont incapables de créer par eux-mêmes pour euxmêmes.

L’intelligentsia tunisienne n’a pas encore achevé sa décolonisation. Etrangement, nous faisons partie de cette très petite poignée de nations qui place l’épicentre de son rayonnement non pas à l’intérieur de sa propre production civilisationnelle, mais en dehors d’elle-même. Le complexe d’infériorité que semble porter tout Tunisien en lui le pousse à chercher ses références ailleurs que sur sa propre terre. Entre les adeptes du “francocentrisme” et les dédiés à l’importation du modèle du Golfe arabique, il en reste bien peu, sinon aucun, pour parler à partir de notre propre réalité.

Que serait l’Amérique Latine si les dirigeants et les intellectuels s’accordaient sur une version officielle qui exclut la civilisation aztèque ou inca pour tenter de se profiler en Ibériques?

Que serait l’Inde si les Gandhi et les Nehru avaient tenu à se proclamer Anglais de culture? Et si un ministre sénégalais prétendait que toutes les facettes identitaires de son pays tenaient exclusivement de l’héritage ancestral gaulois?

Depuis plusieurs décénnies, la Tunisie se complait dans le tabou bourguibiste à propos de son origine amazighe. On a cherché à nous faire honte de n’être « que » des Africains et on nous a vendu des fables merveilleuses où le Tunisien ne trouve son salut qu’en se conformant aux modèle soit français, soit moyen-oriental. En comparaison, les intellectuels algériens et marocains n’ont pas hésité à consacrer des monuments de la pensée – pour beaucoup au prix de leur vie – à la restitution au peuple de ce qu’on a tenté de lui arracher de force: son identité.

L’ignorance de soi que « vend » le politique et l’intellectuel tunisien à ses compatriotes n’est simplement pas compatible avec notre ambition de vivre libérés de nos chaînes.

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