Rached Ghannouchi accompagné de sa fille Soumaya à la sortie des urnes le 23 octobre 2011

Ça y est, nous y sommes. Voici venue la croisée des chemins de notre Histoire. Oubliez toutes les luttes menées et couronnées ou non de succès jusqu’à présent. La bataille qui s’annonce sera des plus féroces et l’avenir de nos entrailles en dépend ; car tout ce que nous craignions de la dictature religieuse dans un fantasme cauchemardesque est en passe de devenir réalité.

Après des mois de comédie, les masques tombent. Ennahdha se révèle au grand jour, abandonne le costume du « parti civil avec une référence islamique » et entend bien mener son projet théocratique avec succès, le tout avec notre bénédiction. Sans dramatisation infondée, ni frilosité quant à la question de la cohabitation entre Islam et démocratie, proposer la charia comme source « essentielle » de droit, doublée de l’incrimination de toute atteinte à l’ordre public comme principes constitutionnels (écouter sur mosaïquefm la discorde au sein de l’ANC) nous engouffre dans un sombre tunnel au bout duquel nous tomberons inéluctablement dans les filets de la dictature religieuse.

« La stratégie de la diversion »

Les absurdités que déballe le président provisoire à la vitesse de la lumière, l’affaire Mannouba, la manifestation pour la libération de Amir Al Mo’minin ou encore celle des salafistes qui veulent épurer les médias, tous ces événements et bien d’autres servent la stratégie de diversion du parti au pouvoir. Ennahdha cherche à détourner l’attention du peuple des mutations décisives et irréversibles qui se décident dans l’Assemblée Constituante et à maquiller l’incompétence d’un gouvernement formés d’ex-détenus et d’exilés face à une situation qui les dépasse, incapables de résoudre le chômage et la pauvreté pléthoriques ou de mettre en pratique ne serait-ce qu’un seul des 365 points promis aux Tunisiens.

«Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser ; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de Armes silencieuses pour guerres tranquilles de William Cooper.

La méthodologie islamiste : enterrer la démocratie par la démocratie

Il n’y a plus aucun doute. Nahdhaoui, salafiste : même combat. Leur projet est le même, seule la méthodologie diffère : reconnaître ou non la démocratie. « La rhétorique démocratique serait destinée à tromper les gens sur les véritables desseins du Mouvement et à s’attirer la sympathie de l’opinion occidentale (.) Les islamistes se sont représentés la démocratie comme une étape utile et non comme une conviction. » (Abdellatif Hermessi, extrait de Etat démocratique ou Etat confessionnel ?). Alors que les salafistes vivent hors de la « cité » et rejette toute forme d’organisation autre que le califat, les islamistes intègrent l’arène politique pour mieux la détruire. Dans un mouvement d’influence, quand l’islamisme sera la norme, il sera à son tour menacé par le salafisme. (Lire « Aucun parti n’est conforme à la sunna ») D’ici là, je copie-colle une phrase écrite dans mon premier article, au lendemain du retour de Rached Ghannouchi « Il faut garder à l’esprit que Ennahdha considère la démocratie comme un moyen en vue d’imposer son obscurantisme expansionniste et totalitaire et de faire de la Tunisie in fine une théocratie. » Ce qui sonnait comme un procès d’intention sur un fond de panique est désormais renforcés par les preuves les plus tangibles : inscrire dans la Constitution la charia comme source « essentielle » de droit.

Qu’est-ce qu’une source « essentielle » de droit ? Ennahdha préfère rester dans le flou artistique sans jamais distinguer une source formelle d’une source matérielle de droit. Or, c’est précisément dans ce point que réside la clé de l’édification d’un Etat islamique. Plutôt qu’une longue tirade, je reprends dans un schéma synthétique l’enjeu des sources de droit, exposé lors d’un débat tenu entre Jaouhar Ben Mbarek et une représentante nahdhaouie.

La limite entre Etat civil et Etat islamique est infime. Le basculement – en théorie – de l’un à l’autre se fait selon que la religion est source matérielle ou formelle de droit. Le risque qui pèse aujourd’hui sur notre législation réside dans un Islam non plus comme source « d’inspiration » (ex : le vol est punissable car contraire aux valeurs universelles que l’Islam abrite entre autres) mais comme source « textuelle » (ex : le vol est punissable par tel ou tel châtiment comme l’indique tel ou tel verset.) Si cette proposition passe, une scène comme celle de Chourou appelant, un verset à l’appui, à la crucifixion des grévistes, sera notre quotidien.

La charia devenue source essentielle de droit, s’en suivra la création d’un conseil de choura formé de théologiens qui seront les seuls habilités à interpréter le coran et réciter les hadiths pour dire si telle ou telle loi est bien conforme aux prescriptions de l’Islam. Le droit positif, qui fait la tradition de notre législation et le fondement de notre Etat civil, laissera place aux surenchères de fatwas. Le peuple n’a plus son mot à dire dans ce cas. Il est dépossédé de sa souveraineté au profit des hommes de religions. Il ne pourra contester aucune loi qui émane de ce conseil car la remettre en question c’est s’élever contre la voix divine que ces hommes entendent nous transmettre. Nous serons sous le joug d’une poignée d’hommes comme nous, aussi religieux soient-ils, qui tirent leur sacralité de celle du divin.

Autre conséquence vandale de la proposition d’Ennahdha et pas des moindres : la remise en question de toute loi contraire à la charia y compris les traités ratifiés par la Tunisie (la Déclaration universelle des Droits de l’homme, la CEDAW, etc.) En effet, d’après le principe de la hiérarchie des normes (voir schéma ci-dessus), une loi inférieure ne peut déroger une loi supérieure. Les traités et les corpus de lois comme le CSP qui ont fondé notre modèle sociétal et sont garants de nos droits d’êtres humains, vont être relayés en seconde position, après la charia.

Edifier un Etat islamique : un jeu d’enfant

S’appuyant sur la légitimité des urnes et une majorité absolue au sein de l’ANC, le CPR et Ettakatol étant acquis à son dessein, Ennahdha entend faire un « coup d’Etat constitutionnel », sorte de putsch démocratique, qui par un processus démocratique, institue une dictature religieuse. Quatre mois depuis son élection, l’ANC n’a pas rédigé une seule ligne de la Constitution. Pourquoi une telle lenteur ? C’est le parti au pouvoir qui donne la cadence car tant que la Constitution n’est pas votée, il n’est pas prêt de céder la place. Et tant qu’il n’assure pas sa place aux prochaines élections, il ne se pressera. Le parti à la tête du pouvoir jauge, sent le pouls de la rue et l’ANC suit, au rythme des coups de marteau de Mustapha Ben Jaffar.

Les grands enfants que nous sommes reproduisent les pratiques des cours de récré en politique. De manière plus simplifiée, imaginez que je m’engage à respecter les règles d’un jeu et vous m’invitez à jouer avec vous. Dès que je gagne, je change les règles comme ça m’arrange. Entre temps, dès que je sens que je ne suis plus favori, je fais en sorte de retarder, perturber ou suspendre la manche suivante. Que feriez-vous dans ce cas ? 1. Vous acceptez mes nouvelles règles tout en sachant que je les aie choisies de telle sorte que vous ne puissiez plus gagner 2. Vous pointez du doigt ma magouille et arrêtez le jeu.

Pour revenir à l’arène politique, proposer plusieurs projets simultanément, c’est pousser l’opinion publique à choisir entre modifier l’hymne national, renoncer à la liberté d’investir la rue et abandonner le droit positif – donc l’Etat civil. Parmi ces trois restrictions, laquelle choisiriez vous ?

Le danger du référendum : diviser la rue, pour ou contre l’islam.

Si l’Assemblée Constituante ne parvient pas à un consensus, cette proposition sera soumise au référendum. « Que les urnes décident ! Que le peuple choisisse ! Vive la démocratie ! » Balivernes. Soumettre cette proposition à un référendum divisera profondément le peuple tunisien et aura des conséquences irréversibles vue l’atmosphère délétère qui règne dans le pays. La question « Pour ou contre la charia comme source essentielle de droit » se transformera dans l’opinion publique en « Pour ou contre l’Islam » alors qu’en réalité, elle se résume à « Pour ou contre une dictature religieuse». Tout est question d’interprétation et d’analyse individuelle. L’aberration d’un tel référendum réside dans son invitation au peuple à renoncer à sa souveraineté, pour la mettre entre les mains des hommes de religion qui du haut de leur autorité sacrée seront impossibles à « dégager ».

Après une année de lavage de cerveaux, Ennahdha a une totale prédictibilité du comportement des foules qu’elle sait désormais conduire comme du bétail. En tant que parti religieux, ayant investi les mosquées, Ennahdha a le pouvoir de faire appel à l’émotionnel, une technique des plus classiques pour court-circuiter toute analyse rationnelle et donc tout sens critique. L’épreuve du référendum lui est d’ores et déjà acquise. Il faut l’éviter à tout prix.

Dissocier la légitimité de la confiance

Que vous reconnaissiez ou non la légitimité des résultats des élections, là n’est pas la question. Quoique Kamel Jendoubi avoue à demi-mot des insuffisances et des anomalies dans le processus électoral. La démocratie ne se résume pas aux urnes comme se plaisent à dire certains. Nos votes ne sont pas des chèques en blanc. Il nous faut dissocier la légitimité de la confiance. La première se gagne par les urnes et la deuxième se perd dans la rue. Il est du droit et même du devoir du citoyen de surveiller ceux qui décident pour lui.

Il n’y a point de démocratie avec les noms démocrates. Pourquoi l’opposition sert encore de figurant dans l’ANC ? Ne voit-elle pas que le terrain d’Ennahdha est miné et sans sortie possible ? Les élus qui ne boycotteront pas les prochaines discussions au sein de l’Assemblée Nationale sont complices de cette mascarade constitutionnelle et du suicide national à venir. L’histoire des démocraties réelles est indissociable d’une tension et d’une contestation permanentes. Titan immortel ou guerrier invincible, seule l’UGTT est aujourd’hui capable de fédérer dans de grands rassemblements un peuple divisé, essoufflé et désillusionné.

De la piété à l’arrogance

La faim est une arme politique. Ennahdha entend nous affamer et nous mettre à genoux pour que nous ne pensions qu’à survivre au quotidien au point d’oublier ce qui se trame dans l’Assemblée. Gardez bien à l’esprit que ces élus se nourrissent de vos impôts pendant que vous peinez à remplir le couffin du dimanche. Ils se baladent aux frais du peuple et se voient offrir des billets gratuits par Tunisair pendant que vous vous frayez un chemin parmi les ordures et vous vous entassez dans des bus insalubres. Rached Ghannouchi s’est rendu à Davos avec toute sa tribu, toujours à la charge du contribuable, pour nous épater avec son anglais et sa volonté de « dimo9rataïze our 9antri ». Moncef Marzouki, pris d’une transe diplomatique, a sillonné l’Afrique du Nord à nos frais, pendant que nos concitoyens crevaient sous la neige à Aïn Draham, sous les inondations à Bousselem et dans les « koukhs » partout dans le pays. Et ils nous disent que les caisses de l’Etat sont vides ? Hamadi Jbali ferait mieux de ramener Ben Ali et rapportez l’argent du peuple au lieu de faire la manche, la bouche ouverte comme un tiroir caisse.

Au porte d’une nouvelle dictature : La désobéissance civile ou le suicide national

Par la désobéissance civile, ces représentants provisoires du peuple doivent comprendre que la Constitution n’a pas pour objet de représenter 19% des Tunisiens et de consacrer leur seule idéologie. La proposition de la charia comme source « essentielle » de droit nous dépossède de notre souveraineté populaire au profit des hommes de religion. L’incrimination de la perturbation de l’ordre public quant à elle, est un nouveau moyen de répression qui nous prive de toute revendication sociale et/ou syndicale. Tout sera prétexte à la perturbation de l’ordre public, une manifestation, une grève, même une fête en bas de votre immeuble. Devant ces deux lois dévastatrices qui feront le lit de la prochaine dictature, la volonté de modifier l’hymne national bien qu’elle soit tout aussi inadmissible, semble servir de diversion. Aucune des trois propositions ne doit passer. Aucune. Si Ennahdha ne reste pas fidèle à ses engagements pour un Etat civil et zappe l’exigence initiale du bien commun pour imposer à tout un peuple sa seule idéologie, le contrat social est rompu.

« On ne sauvera pas la démocratie avec le cœur, la bonne volonté ou la grandeur d’âme. Il va nous falloir réapprendre à devenir méchants parce que nous aurons bientôt à défendre la démocratie comme un animal le fait de son petit ». Paul Hermant

Votre responsabilité est lourde. Vous ne pourrez pas dire à vos enfants que vous ne saviez pas.

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