Chers amis lecteurs, une fois encore je ne peux m’empêcher d’entamer ce papier sans vous rapporter une petite anecdote vécue. Celle-là remonte à quelques mois déjà. De retour à la maison en fin d’après-midi, je fus surpris ce jour-là de voir l’une de mes sœurs qui était en visite parmi nous, avachie devant la télé, tout en larmes ! Me dépêchant de lui demander de me rassurer, elle me raconta alors que c’était la faute à un témoignage auquel elle venait d’assister à la télé. Un témoignage venant d’un citoyen qui s’adressait à l’un de ces prédicateurs qui officiait cet après-midi-là sur une chaîne orientale. Le citoyen en question racontant qu’il avait une mère âgée, qui, comme toutes les personnes âgées, se voyait contrainte à se lever plusieurs fois la nuit pour aller aux toilettes. Par amour pour sa maman, et pour rester à son service, l’homme n’avait trouvé de solution meilleure que de dormir tous les soirs au pied de son lit pour que toutes les fois que celle-ci se réveille et se décide à se déplacer, elle lui piétine le corps, le forçant ainsi à se réveiller à son tour pour aller lui allumer la lumière qui l’aidait à se diriger vers les toilettes… N’ayant pas moi-même assisté à ce dialogue, il ne m’est pourtant pas difficile d’imaginer qu’en réponse au récit du citoyen, le prédicateur a dû sûrement le réconforter dans son attitude, lui assurant qu’il était un fils modèle, et sans doute lui a-t-il asséné plus d’une fois que le paradis couvait aux pieds des mamans… Mais à l’écoute du récit de ma sœur, ma réaction à moi fut tout autre. Je ne peux vous cacher que je n’ai pas pu me retenir de ricaner, lançant à ma sœur que si ledit téléspectateur s’était adressé à moi, je l’aurais sans doute traité de « pauv’con !», et lui aurait tout simplement conseillé d’aller installer un interrupteur électrique à portée de main de sa maman ou lui disposer d’une veilleuse.

Cette anecdote qui illustre quelque peu l’atmosphère d’irrationalité dans lequel nous baignons, m’est remontée en mémoire en voyant ces derniers jours la ronde orchestrée dans notre cher pays de ces prédicateurs venus d’Orient ; défilé qui s’est ouvert par la visite de Haniyeh et ses prêches enflammées, et s’est clôturé par celle du remuant Wajdi Ghanim. Des visites qui, si j’en juge par l’engouement rencontré sur le terrain ou encore par le soutien affiché sur divers forums du Net, ont de quoi flatter l’égo démesuré des intéressés, et par-là même susciter une réelle inquiétude !

Par souci de justesse, il convient de se garder de mettre tout ce petit monde de prédicateurs «made in Arabia» dans un même sac. Si quelqu’un comme Cheikh Kardhaoui, qu’il m’arrive d’écouter sur Al-Jazeera, reste un théologien digne de respect, je ne peux par contre qu’exprimer toute ma réserve s’agissant d’autres, ce Wajdi Ghanim en tête. Ce dernier, avec sa panoplie complète du parfait prestidigitateur, son jeu de mimiques et ses discours qui frisent le délire, serait à mes yeux à rattacher plutôt à la confrérie des charlatans et autres guignols… Une catégorie de farfelus «hypnotiseurs de foules», qu’il ne faut aucunement hésiter à déconnecter de toute référence théologique et à mettre en marge de l’islam ; leur but premier étant de faire du spectacle pour assouvir un besoin inné en eux de se donner en représentation et de s’autocélébrer en public, la religion ne servant au passage que comme décor à leur guignolesque show ! En ce sens, je le dis sans détour, ces individus-là sont un peu à l’islam ce que peut-être le vulgaire voyant à l’astronomie ou encore l’herboriste à la médecine !

De tels «hâbleurs fanfarons» portés sur la parlote en présence du public ont de tout temps existé. Autrefois, on les désignait, non sans un certain dédain, de «Ba3atou al kalami fi tarik» (traduction : Vendeurs de paroles dans la rue !). Des gigolos «embobineurs» connus pour disposer d’un bagou plutôt fourni et d’une incontestable faculté à discourir ; des outils qui, ajouté à un jeu de variation d’intonations et un gestuel théâtral bien rôdé, leur permettent de capter facilement l’attention de l’auditoire, se jouant ainsi de la crédulité des gens pour leur faire gober tout ce qu’ils veulent ! (-je me permets ici de vous conseiller vivement d’aller lire l’excellent papier de Aymen Gharbi paru sur nawaat daté du 17 février, sous le titre : De la polyphonie chez Wajdi Ghanim).

Evidemment, là où autrefois sur le souk de Oukadh l’auditoire de ces adeptes de la parlote restait limitée à la poignée de passants qui s’attroupaient autour d’eux, leur influence de nos jours est sans mesure, car ils disposent de chaînes de télévision dédiées à leur gloire, et l’on n’hésite plus à leur ouvrir les mosquées et les amphithéâtres d’universités pour accueillir leurs supposées «conférences». Leur offrant ainsi tout l’espace populaire et médiatique pour exercer leur talent d’orateurs. Ne rechignant jamais à aborder toutes sortes de sujets et à répondre à toutes les questions qu’on leur pose, ils dépassent souvent le strict cadre de la théologie pour se muer pêle-mêle en moralisateurs, psychologues, sexologues… Il m’est ainsi arrivé d’entendre l’un d’eux prodiguant des soi-disant «conseils» à un pauvre auditeur qui s’apprêtait à se marier, et qui visiblement «flippait» à l’idée de devoir aller «honorer» son épouse qu’il n’avait jusque-là jamais rencontrée en tête-à-tête ! Une de ces scènes digne de figurer dans le plus grotesque des bêtisiers ; donnant lieu à un mano-mano d’un rare décalage entre les deux hommes, et dont la femme, elle, inutile de le souligner, restait tout bonnement exclue !

De telles attitudes et de tels discours doivent être dénoncés. Et si j’écris ce papier, chers amis lecteurs, c’est pour essayer une fois encore de «militer» en faveur d’une certaine idée de l’islam qui m’est chère, et dont je ne cesse modestement de défendre avec les moyens bien dérisoires qui sont les miens. L’idée d’un islam des lumières, qui mise sur l’homme et offre toute la place à la raison. Un islam qui est tout, sauf spectacle ! Dans sa genèse même, l’islam s’est dépouillé de tous les artifices qui encombraient la vie d’autres croyances. Un dépouillement qui est allé jusqu’à abolir toute présence de clergé, dans le seul but de mettre l’être en rapport direct, sans intermédiaire aucun, avec le divin créateur («Où vous vous tournez, vous ferez face à Dieu», précise l’un des versets du Coran). Ainsi, et même si l’islam conseille «la prière de groupe», dans un souci de consolidation de la cohésion sociale, il permet en même temps au musulman, même se trouvant isolé au fin fond d’un désert, de s’acquitter de sa prière. Une conduite de vie tournée vers la simplicité et qui appelle à privilégier l’intériorité à l’apparat. L’esprit s’y retrouvant en parfaite synergie avec la raison, et la quête spirituelle n’inhibant en rien la recherche de l’accomplissement intellectuel et matériel. Cela me faisait dire dans l’un de mes précédents articles que l’islam était «la religion de l’Homme» ; en ce sens qu’il lui rend toute la liberté de penser et d’agir. Tout ce qui s’oppose à cette liberté, ou qui tend à l’entraver par une quelconque idolâtrie envers quiconque autre qu’Allah, est tout simplement contraire à l’esprit de l’islam…

Face à une telle déferlante de moralisateurs, une question ne peut être éludée : Que viennent-ils donc faire en terre d’islam ?… La réponse, à mon humble avis, serait sans doute à chercher loin de chez nous. Les Etats Unis d’Amérique, encore eux, me semblent être le pourvoyeur de cette mode. C’est d’abord chez eux que l’on s’était habitués à voir ces pasteurs évangélistes s’adonner à ce genre de spectacle dans des églises, des parcs ou des stades de base-ball, entourés de foules d’adeptes de ce genre de Kermesse. Des émissions de télévision leur sont aussi accordés pour diffuser leur message se voulant grossièrement biblique (beaucoup de ces supposés pasteurs évangélistes ont d’ailleurs fini entre les mains de la justice suite à divers scandales d’ordre sexuel ou financier ; ce qui en dit long sur leur véritable moralité !). Ainsi, après leur culture du «Fast-food» avec laquelle ils ont inondé le monde entier, contribuant à l’asepsie des goûts et à une standardisation des traditions culinaires ; les revoilà donc à présent exportateurs de ce que l’on peut bien appeler la culture «Fast-spirit» (entendons par là de la spiritualité qui se consomme à la va-vite). Une mode qui s’attaque à la chose religieuse, jusque-là restant du domaine de l’intime, pour en faire l’objet à son tour de spectacle et de profit. Une démarche qui joue sur ce que l’homme moderne a de malsain et de faillible en lui, cette tendance à rechercher la facilité en voulant accéder à toute chose, le domaine du sacré compris, en un temps réduit, et en ne consentant à faire que peu d’effort. Une entreprise qui risquerait de tuer en l’homme cette curiosité instinctive et créative qui le poussait jusqu’à lors à s’employer lui-même à apprendre les langues d’autres peuples, à lire et à se cultiver, et à aller chercher dans le retrait et la méditation les véritables ingrédients qui nourrissent sa spiritualité… Et que l’on ne se trompe donc pas, ces foules d’hommes et de femmes que l’on voit s’agglutiner à Chicago ou à Boston autour de ces pasteurs tour à tour moralisateurs, humoristes, voire même danseurs et chanteurs, répondent, j’en suis convaincu, et à quelques détails près, au même profil que celles qui se sont regroupées ces dernières semaines autour de Wajdi Ghanim à Sousse et à Sfax. Des petites gens, souvent en mal de spiritualité, ou en mal de vivre tout court, et à qui l’on a miroité qu’il suffisait d’aller se regrouper autour d’un gourou et de se mettre à gesticuler et à piailler à l’unisson comme des paons, pour s’élever au ciel !

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