Al Karawen est indigné par la réponse de Mr Debré au président tunisien, Moncef Marzouki. Son indignation est d’autant plus grande vue que cette note sur le site du député, et bien que initialement ignorée par la presse française, a été massivement relayée par les médias tunisiens, et les réseaux sociaux. La frustration de voir autant de tunisiens s’identifier dans ce genre de discours le pousse à répondre à cette lettre ouverte point par point.

Monsieur le Président,

Nous avons eu le devoir et je dirai la joie de vous accueillir dans notre pays pendant que vous n’étiez pas « persona grata » dans le vôtre. Il est vrai que, pendant longtemps, la Tunisie a été dirigée par un potentat qui s’est largement servi sur les deniers de l’État. Il est vrai qu’il n’y avait pas de liberté en Tunisie. Le système policier était hypertrophié, les gens sur écoute, l’opposition muselée.

Mr Debré commence donc une lettre d’indignation par rappeler à M Marzouki l’accueil qu’il a eu en France au moment où il était poursuivi par le régime de ben Ali. On peut donc sentir l’amertume de l’auteur face à ce qu’il considère comme une ingratitude envers son pays. Toutefois, en quoi consiste cette ingratitude? On verra par la suite que ce n’est rien d’autre qu’une “critique adressée à certains intellectuels et politiciens français” et une affirmation claire et nette que la donne a changé quant aux relations bilatérales.

Remarquons aussi que dans le triangle magique aux trois sommets où on trouve la France, Marzouki et l’ancien régime de ben Ali, l’auteur prend soin de ne parler que de deux relations : Celle entre la France et Marzouki (relation de générosité selon l’auteur) et celle de Marzouki et de l’ancien régime (opposant persécuté par un dictateur, demandeur d’asile). Qu’en est il donc de la troisième relation qu’on évite sciemment de mentionner, celle de la France et de ben Ali, ne vaut elle pas la peine d’être traitée et analysée Mr le député?

Rappelons nous aussi que les pays européens -dont la France- ont toujours eu la lucidité d’accueillir sur leurs territoires des opposants  à des régimes dictatoriaux avec lesquels ils entretenaient des relations de complicité. Trouvera on une réponse à cette contradiction apparente par ce que sous-entend le texte de Mr Debré? Que ces pays – au delà des discours séduisants sur les droits de l’homme et les valeurs universelles – ne mettent pas les œufs dans le même panier, qu’ils ont toujours un plan B, et que si jamais les dirigeants de ces pays décident qu’ils n’ont plus besoin de leurs dictateurs amis (exemple de Saddem Hussein) ou que des événements mènent à leur chute (printemps arabe), alors ils peuvent continuer à servir leurs intérêts puisque l’alternative possible leur est connue, et est imprégnée de leurs culture et devra par conséquent -toujours selon l’auteur – éprouver de la gratitude envers eux, leurs pays, et s’acquitter de cette dette morale le jour où elle accèdera au pouvoir?

Vous avez pu, de la France, mener votre combat. J’imagine que vous avez pu regarder autour de vous dans notre pays ce qui se passait. Liberté religieuse aussi bien pour les catholiques, les juifs que les musulmans. Vous avez vu la tolérance qui régnait chez nous, État laïque acceptant toutes les religions à partir du moment où elles ne sont ni agressives, ni vindicatives, ni totalitaires. Nous avons plus de musulmans en France qu’il n’y en a en Tunisie !

Bien entendu, la liberté religieuse est un droit constitutionnel en France, et la constitution laïque permet, du moins sur le papier, une neutralité vis à vis de toutes les religions. Cette laïcité, toutefois, est en train d’être poussée à son extrême avec l’adoption de la loi sur les signes religieux, puis la loi sur le Niqab. Ensuite, quand vous parlez de tolérance, alors c’est un concept bien vaste qu’on ne saurait décrire et exprimer par un simple rappel de la législation française. Pour juger de la tolérance d’une société vis à vis à une communauté minoritaire comme la communauté musulmane (parce que c’est avant tout un phénomène sociétal et non juridique) il faut analyser le discours des médias, l’image qu’ils donnent de l’islam et des musulmans. il faut entendre les intellectuels et leur manière d’aborder le sujet des minorités, il faut voir la facilité qu’ont les français d’origine étrangère pour remonter l’échelle sociale, et il faudra peut être voir le nombre de votes que reçoit chaque année le front national avec sa rhétorique intolérante et xénophobe.

Pour la dernière affirmation – comparaison du nombre de musulmans entre les deux pays -, elle est tout simplement fausse! Est ce l’inconscient qui exprime son désarroi face à la présence musulmane en France pour se permettre une telle erreur?

Certes, quand le printemps arabe s’est développé en Tunisie, nous avons commis quelques erreurs. Du moins, la Ministre des Affaires étrangères a hésité et n’a pas vu la profondeur de ce mouvement, de cette aspiration à la liberté. A part elle, la totalité des Français était derrière le peuple tunisien pour son émancipation.

Ainsi, il s’agit tout d’abord de minimiser les erreurs du gouvernement français en Tunisie, on ne s’excuse pas, on ne regrette pas, on n’assume pas, mais on minimise. Ces erreurs selon l’auteur n’ont commencé que pendant le printemps arabe. Bizarre tout de même, quand on voit que Ben Ali était plutôt épargné des critiques et toujours en bons termes avec le gouvernement fnraçais, on dirait même que ces relations ont atteint un pic de fraternité quand M sarkozy a décidé de lever son verre à l’honneur de Ben Ali et de sa famille en Avril 2008.

Non, pour Mr Debré, l’erreur n’est pas une complicité avec le dictateur longue de 23 années de silence amer et opportuniste, c’est juste une hésitation, et une lecture erronée des événements qui n’a pas vu venir la révolution et la chute du régime. Par hésiter, voulait-il dire proposer les compétences des forces de sécurité françaises au même moment où on tirait à belles réelles sur des manifestants? Aussi une lecture plus lucide aurait peut être évité le ridicule à une bonne partie de la classe politique française et assuré un virage diplomatique négocié de justesse, mais en aucun cas elle n’aurait pu blanchir le passé lourd partagé avec la dictature. Se retourner contre ben Ali après le 17 décembre ou après le 14 Janvier n’est pas ce qui va changer l’histoire…

Sinon, oui la plupart des français étaient pour la liberté des tunisiens, et dans ce cas, ils méritent certainement une classe politique bien meilleure…

Voici maintenant que le système démocratique a été mis en place. Mais quelle ne fut pas ma surprise, Monsieur le Président, de vous entendre parler de colonialisme en évoquant l’action des Français comme si les maux qui traversaient la Tunisie étaient dus à l’attitude des Français une cinquantaine d’années auparavant, comme si le président Bourguiba, puis son successeur, le Président Ben Ali, étaient des « fantoches », pilotés par la France.

Quand on rapporte des citations d’autrui, autant ne pas les falsifier et les mettre hors de leurs contexte. Marzouki a dit « Je ne suis pas comme Ben Ali, je suis un président légitime, je tire ma force du peuple. Je n’ai pas besoin d’aller chercher ma légitimité à l’étranger Je suis désormais le président indépendant d’un pays indépendant. L’esprit colonial, c’est terminé ». Il ne s’agit pas donc de la colonisation proprement dite d’il y a 50 ans mais plutôt d’un esprit colonial qui persiste dans la rive nord de la méditerranée, et qui voit le Maghreb comme le territoire de chasse privé de la France. On n’est pas obligé de revenir 50 ans en arrière, ni de se rappeler des plaidoyer de votre père pour l’Algérie française, il suffit de de revoir les propos de Malek Boutih sur BFM TV, dans une émission où vous étiez présent en face de lui, quand il disait que oui il fallait laisser les tunisiens libres mais à une certaine limite et qu’il faut les contraindre si nécessaire aux respects des valeurs universelles! L’esprit colonial, c’est quand votre ministre des affaires étrangères se permet de nous fixer, nous citoyens d’un pays souverain et indépendant, des lignes rouges! Prétendre ignorer ceci et bien d’autres manifestations de cet esprit malsain et hautain me parait tout simplement grossier.

Tout ce qui suit donc et qui se base sur cette non compréhension de la phrase de Marzouki est non pertinent de mon point de vue.

J’ai trouvé, mais beaucoup de mes concitoyens ont également la même opinion, qu’il était un peu trop facile de votre part d’accuser les Français, ficelles souvent utilisées pour minimiser les problèmes intérieurs et focaliser l’attention de vos concitoyens sur autre chose !

Est-ce en connaissance de cause que vous parliez de focaliser l’attention des citoyens sur des problèmes marginaux, étant un élu … UMP ? Est ce une par un attachement à une tradition familiale que vous évoquer une phrase issue du registre de débat entre la France et l’Algérie ? En tout cas, ça ne peut être le cas en Tunisie sous Bourguiba et Ben Ali qui n’avaient pas besoin – parait-il – d’utiliser ce genre de procédés pour détourner l’attention de leurs citoyens. En tout cas, juger quelqu’un avant de lui laisser le temps de faire ses preuves revient à agir avec des préjugés, et le simple fait de critiquer la France et l’esprit colonial de certains français ne permet pas de déduire ce que vous avez affirmé.

Mais là où véritablement la coupe est pleine, c’est quand, il y a quelques jours, vous avez dit aux Français de stopper leur islamophobie ! De quoi voulez-vous parler Monsieur le Président ? La France serait islamophobe alors que les mosquées se multiplient, l’État est laïc et garantit par là, la liberté de culte, alors que dans votre pays, une poussée de l’islamisme conduit les femmes à rentrer dans leur foyer, imposer progressivement la Burqa et, peut-être, prendre le coran, telle la Libye, comme base politique.

Ici encore, l’auteur modifie les citations du président tunisien pour s’en servir dans son argumentaire. la citation exacte est : “Je souhaite aux Français que cette année ne soit pas trop dure (…), que les élections se passent bien et que certains politiciens n’utilisent pas trop la carte de l’islamophobie”. Où est ce qu’il a accusé les français d’islamophobie ? Cette interprétation est pour le moins abusive, voire malhonnête.

Ensuite, Mr Debré glisse sur une pente savonneuse en évoquant ce qui lui semble des faits avérés. Connaît il si bien la Tunisie pour affirmer de tels propos mensongères? Une généralisation aussi grossière peut elle être accepté d’un homme appartenant à l’élite de la France? Pire encore, l’auteur qui semble-t-il classe les dangers guettant la Tunisie en ordre croissant commence par le retour des femmes au foyer, puis l’imposition du Niqab, pour arriver au danger ultime, au summum de l’obscurantisme et de l’intégrisme, prendre le coran comme base politique! Très délicat de la part de quelqu’un qui balaye d’un revers de la main les accusations d’islamophobie contre son pays…

J’espère de tout mon cœur que la Tunisie n’évoluera pas vers ce système pour tomber dans un autre totalitarisme. Monsieur le Président, je dirais la même chose à propos de tous les intégrismes. Les pays auraient tout intérêt à disposer d’une législation laïque plutôt que de dépendre d’une seule religion pour leurs lois.

Un point de vue qui se respecte certes, mais rappelons au passage que Marzouki est avant tout le président élu d’un pays souverain et qu’il est donc censé représenter ce que pensent la majorité de ses citoyens. Ici je reprends un slogan cher à vous Mr mais avec une petite reformulation, “la démocratie on l’accepte telle qu’elle ou on la refuse”.

Monsieur le Président, que deviennent les chrétiens dans les pays arabes ? Ne voyez-vous pas qu’ils sont massacrés, leurs églises brûlées et que beaucoup sont forcés d’immigrer ? Alors, il est indispensable de surveiller vos propos.

Ou en d’autres termes balayer devant sa porte avant de s’attaquer aux autres. Non seulement ces propos traduisent un esprit partisan de la théorie du choc des civilisations, ainsi un président arabe n’a pas le droit de critiquer un pays occidental aussi grandiose comme la France, mais en plus en quoi le président tunisien est il responsable de ce que font les autres ailleurs? la France est elle responsable des massacres des musulmans dans l’ancienne Yougoslavie si on fait le même raisonnement? Doit elle se sentir embarrassée par l’interdiction des minarets en Suisse, un pays frontalier? Cette vision binaire qui oppose l’orient et l’occident est à la fois grossière et dangereuse.

La France – terre d’asile n’est pas une vaine expression. La Tunisie s’est libérée du carcan du totalitarisme mais comprenez bien qu’il ne faudrait pas qu’elle tombe de nouveau dans l’obscurité ou l’obscurantisme.

On vous remercie pour le conseil, mais soyez sur que le peuple qui s’est révolté contre la dictature sans prendre les armes et sans décapiter le roi, et malgré le soutient affiché publiquement par votre gouvernement jusqu’au dernier jour de la révolution, qui a su mener une transition dans le calme, organisé des élections pour élire une constitution et bâtir à nouveau la république trouvera son chemin vers l’indépendance, la liberté et le progrès.

PS1 : j’ai pas tenu à rapporter tous les propos de M.M où il affirme être francophile et reconnaissant à titre personnel envers la France parce que l’idée est de ne pas se justifier face à quiconque

PS2 : Pour avoir une idée plus clair de la pensée de M Debré, il suffit de se rendre sur son site et de lire entre autres ces deux notes

Pourquoi une immigration tunisienne ?

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