Hamadi Jebali, Chef du gouvernement tunisien © AFP/ Fethi Belaid

Par Ahmed Chebbi

A moins d’un an après la chute de Ben Ali, les premiers véritables signes de contre-révolution commencent à paraître au grand jour. Le pessimisme est de mise, car il n’est pas nécessaire d’être expert en politique pour comprendre ce qui se trame dans les coulisses de la révolution Tunisienne. Loin de vouloir faire un procès d’intentions aux actuels dirigeants du pays, les faits parlent d’eux mêmes.

Mais avant d’analyser la situation actuelle, il est nécessaire de mettre les choses dans leur contexte. Les premiers slogans de cette révolution furent « Karama Wataniya », dignité nationale ; cette dignité qui nous a été confisquée par un régime, par un président qui s’est accaparé tous les pouvoirs politiques du pays et a permis à son clan de s’adjuger ce qui restait de la Tunisie. En effet, le régime déchu a bâtit son château de carte sur le despotisme et le népotisme. Le premier concept s’est traduit par des changements constitutionnels qui ont conduit, après 23 ans de pouvoir, à léguer la quasi-totalité des pouvoirs au seul président de la république, un pouvoir de décision qui a fait de lui l’unique détenteur du législatif et de l’exécutif, en plus de sa main mise sur le pouvoir judicaire, ayant seul le droit de nommer les juges de la cour suprême.

Cet enchevêtrement des trois pouvoirs a crée une situation de blocage institutionnel qui a donné au président une légitimité de façade lui permettant de diriger le pays par une poigne de fer. Quant au despotisme, il s’est caractérisé par une infiltration quasi-systématique de toutes les institutions étatiques (et privées dans plusieurs cas) par la famille régnante et les proches de celle-ci. Tout ces facteurs, ajoutés à d’autres (tous liés), ont conduit a l’explosion populaire que fut la révolution tunisienne; et par conséquent, se débarrasser du despotisme et du népotisme auraient dû être les principaux objectifs de cette révolution.

Jugez par les faits dites-vous?

Revenons à nos nouveaux dirigeants. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre ce qui est en train de se passer et ce qui s’est passé 20 ans en arrière. En effet, à ceux qui ont pu (et voulu) lire les articles de la mini-constitution nécessaire pour faire marcher le pays le temps d’écrire la version finale, les experts de la troïka n’y sont pas allés de main morte, en léguant à la seule personne du premier ministre (connu d’avance) tous les pouvoirs exécutifs, tous les pouvoirs législatifs en cas de cas exceptionnels (une ambiguïté qui rend toute situation potentiellement exceptionnelle) ainsi que le pouvoir de nommer les juges de la cour suprême de transition. Ajouter à cela une poignée d’articles fondamentalement anti-démocratiques, tels qu’une motion de censure aux 2/3 des élus (alors que le gouvernement n’est nommé qu’avec 50.1% des élus), une non-délimitation de la durée du mandat des élus et j’en passe. Bref, une main basse complète, directe et sans scrupules de la troïka sur toutes les institutions de l’Etat. Cette main basse sur les trois pouvoirs rend de facto le premier ministre (Hamadi Jbeli) calife à la place du calife (Ben Ali). Ceci est un fait, la troïka a essayé de faire passer une mini-constitution digne d’une dictature en terme de non-séparation des pouvoirs, ce qui n’augure rien de bon pour l’écriture de la « grande » constitution puisque les partenaires de la troïka confondent coalition gouvernementale (censée diriger le pays temporairement) et assemblée constituante (censée écrire une constitution loin de tout tiraillement et intérêt partisans). Les sympathisants du CPR et de Takatol (FDTL) auront bon démentir la participation à la rédaction de cette mini-constitution, les signatures de leurs chefs en attestent autrement. Il faut rappeler qu’après la levée du bouclier de l’opposition (dont Ben Jaafer ne voyait pas l’intérêt) et la pression de la rue, plusieurs articles ont été amendés certes, mais pas assez pour établir une séparation claire et sans ambiguïté entre les pouvoirs et une création d’un système politique équilibré. La devise de la troïka lors des débats sur cette mini-constitution fut celle de « demander le tout, travailler pour le beaucoup », et le beaucoup ils l’ont eu. J’anticiperais ceux qui diront que la troika possède la majorité et est donc en droit de faire passer ce que bon lui semble, par répondre que lorsque les principes démocratiques fondamentaux sont atteints, la division majorité/minorité perd sa signification. Passons à autre chose.

Il est, par-ailleurs déconcertant de remarquer qu’un fait très grave passe inaperçu dans les médias et surtout au sein des deux partis de la troika (CPR et takatol) qui crient à ceux qui veulent l’entendre leur attachement à défendre les objectifs de la révolution. Ce fait est la volonté déclarée d’Enahdha à nommer le gendre de Rached Ghannouchi à la tête d’un ministère régalien, celui des affaires étrangères. Enahdha semble donc succomber très tôt (bien avant Ben Ali) aux douces tentations du népotisme. Les explications de la troïka sur le fait que cette personne serait nommée pour son aptitude n’y feront rien. C’est une question de principe. En outre, il est très important de noter que notre futur ministre des affaires étrangères, Rafiq Ben Abdeslam (Bou Chlaka de son vrai nom) souvent présenté par les medias néo-révolutionnaires comme étant un expert politique indépendant, est en fait un cadre influent au sein d’Al Jazeera, aile médiatique du gouvernement de Qatar. Un à zéro pour les « conspirationnistes », qui vous diront que cette nomination ne fait que conforter leur théorie sur l’allégeance non-déclarée d’Enahdha au royaume de Cheikha Moza.

Aux deux faits que je viens de mentionner s’ajoute une autocensure flagrante dans la plupart des médias dès qu’il s’agit de parler de la « majorité » et de critiquer les choix de cette dernière sur des questions de fond, et comme dirait l’autre, chassez le naturel il revient au galop.

C’est pour toutes ces raisons que je suis pessimiste, que j’ai l’impression d’assister à la même pièce de théâtre; une pièce de mauvais goût où le public est le même, le script est le même, seuls les rôles se sont inversés.

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Notes :

* Rafiq Ben Abdeslam, actuel ministre des affaires étrangères en Tunisie, président des études au Centre Al Jazeera au Qatar et gendre de Rached Ghannouchi, président du parti Ennahdha.

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