Par Yusra Ghannouchi,

Une assemblée pluraliste pleine de débats véritables et de discussions passionnées; des Tunisiens de tous âges qui suivent de prés et avec beaucoup d’intérêt les séances de l’assemblée constituante, diffusées en direct sur la première chaîne de télévision nationale, et qui en font des analyses et commentaires que ce soit dans les sphères médiatiques et virtuelles ou dans la vie réelle; des politiciens authentiques dont les discours sont suivis par des millions de Tunisiens qui les écoutent (même discrètement au bureau) en Tunisie ou à l’étranger; des accords et désaccords fervents. Il est en effet rafraîchissant de voir enfin une société pluraliste en Tunisie et une nouvelle culture de la discussion qui se développent à tous les niveaux de la société et dans toutes ses sphères.

Lors de cette nouvelle phase de l’histoire de la Tunisie, durant laquelle un débat national sur l’avenir de ce pays est ouvert et après des élections véritablement pluralistes, il est naturel que des différences entre les visions et points de vue deviennent manifestes. Il est aussi naturel et nécessaire, que les partis politiques – en particulier ceux qui vont participer à la formation du gouvernement – reçoivent une attention particulière, et qu’ils soient soumis à un examen minutieux et critique.

Les questions de développement économique et de justice sociale sont au premier plan des priorités soulignées dans tous les débats actuels sur l’avenir de la Tunisie. Elles sont à la tête des revendications des manifestants, et ont été au cœur même de la révolution. C’est pourquoi, comme l’auteur d’un article récent de Nawaat le confirme, «Ennahdha a fondé sa campagne électorale principalement sur la justice sociale et l’emploi, répondant ainsi aux préoccupations majeures de la majorité des Tunisiens» (Emna El-Hammi, Nawaat, le 8 décembre 2011).

Ce fut après tout, cette revendication qui a allumé la flamme de la révolution, celle-là même que Mohamed Bouazizi a exprimée à travers son geste de protestation ultime contre la marginalisation de pans entiers de la société tunisienne, causée par l’inégalité de la distribution des richesses, l’absence de débouchés et la corruption d’une élite, qui a très longtemps ignoré les souffrances, humiliations, et luttes quotidiennes des gens ordinaires. Ces oubliés du « miracle tunisien » sont si nombreux qu’ils finissent par ne plus pouvoir être pensés en termes de résidus du développement et de la croissance. Ils constituent plutôt l’écrasante majorité de la société.

Ayant écouté attentivement les préoccupations de l’électorat et fait ses devoirs sur le terrain, le parti Ennahdha est profondément conscient de l’urgence de ces priorités. Ainsi, il a agi rapidement après les élections afin d’éviter une nouvelle détérioration de la situation économique du pays. Reconnaissant qu’il y avait un besoin urgent d’une action décisive sur l’économie, Ennahdha a tenu à rassurer et encourager les investisseurs locaux et étrangers à investir dans l’économie tunisienne, se concentrant particulièrement sur la stimulation des investissements dans nos régions les plus défavorisées.

Cette attitude responsable est présentée par ses détracteurs comme relevant d’un «libéralisme quasi sauvage » qu’Ennahdha serait en train de promouvoir. Il semble que ceux qui défendent ce point de vue n’ont même pas pris la peine de lire les programmes sociaux et économiques d’Ennahdha (disponibles en tant que tels en arabe, français et anglais), qui mettent l’accent sur le rôle de l’État et son implication dans une économie qui donne une place à l’initiative et l’investissement privés pour impulser la croissance, mais également sur le rôle important qu’il doit jouer pour assurer la mise en œuvre de politiques et de mesures de protection sociale (la gratuité de l’éduction, les soins de santé universels, des services et un soutien adéquats pour les communautés les plus démunies, etc.).
Ce que nous trouvons au cœur de la vision qui anime le programme économique et social d’Ennahdha ce n’est pas un plaidoyer pour l’affranchissement de l’économique à l’égard de toutes les normes sociales et politiques concrètes (c’est cela finalement le capitalisme sauvage) mais plutôt une « intégration contrôlée » du mode de production capitaliste, qui a fonctionné jusqu’à maintenant seulement au service de l’investisseur, dans le « mode de reproduction » plus général de la société. C’est-à-dire de socialiser l’économie, de la rendre au service d’un développement humain respectueux des droits sociaux et économiques de tous et non seulement des droits politiques formels. Il s’agit dans cette vision de mettre au cœur du développement économique les besoins de la société de telle sorte à ce que ce développement ne fonctionne pas simplement et uniquement au service de la logique marchande.

L’emprise de la logique économique sur la vie des sociétés modernes a après tout pu être limitée à travers les formes modernes de régulation sociopolitique de l’économie qui « mettaient (…) en jeu un pouvoir collectif exigeant une reconnaissance de légitimité»*. C’est cette régulation politique du capitalisme qui a donné lieu à ce compromis social-démocratique durement acquis dans les social-démocraties européennes et qui a empêché l’emprise totale du capitalisme sur la société. C’est le démantèlement de cette social-démocratie qui a amené le retour du capitalisme sauvage sous la forme du néolibéralisme.

Les accusations de «libéralisme quasi-sauvage» envers le programme économique et social d’Ennahdha n’ont guère de sens en vue de ses promesses (exprimées dans son programme électoral) d’établir un système économique équitable qui doit «réaliser la justice sociale par la lutte contre la pauvreté, l’amélioration du niveau de vie et le rétablissement du rôle de la classe moyenne comme le moteur principal du développement ».

Le programme d’Ennahdha, développé par un ensemble d’experts économiques, juridiques et des spécialistes en politiques sociales, s’engage à la mise en place d’un système qui va « alléger la charge fiscale pour les citoyens à revenu faible et moyen », augmenter les « subventions pour les familles nécessiteuses afin de les aider à satisfaire leurs besoins fondamentaux», «augmenter le salaire minimum industriel et agricole par au moins un point au-dessus du niveau de l’inflation », « développer des coopératives d’habitation pour les familles à faible revenu » et « offrir gratuitement des soins médicaux aux familles à faible revenu ainsi qu’aux familles des martyrs ». Il est difficile de qualifier ces mesures de « politiques » relevant d’un libéralisme pur ou du «capitalisme sauvage » à moins d’une torsion majeure de leur logique.

Par ailleurs, il est largement reconnu qu’une politique économique responsable doit se pencher d’urgence sur le problème de l’endettement chronique de la Tunisie ainsi que sa dépendance des prêts à intérêt élevé. L’accent mis par Ennahdha sur l’investissement fait partie de son engagement à réduire cette dépendance et à instaurer un système économique stable. La crise du chômage ne peut être résolue et des réformes sérieuses, en vue d’une plus grande protection sociale, ne peuvent être mises en place au moyen d’emprunts. Ils nécessitent des investissements et une stimulation de la croissance plutôt que davantage de dettes. Les détracteurs des efforts déployés par Ennahdha en vue d’encourager l’investissement n’ont pas réussi à proposer leurs propres solutions au financement de ces réformes.

Ces critiques affirment qu’une économie fondée sur l’initiative privée ne fera, très certainement, qu’accentuer les disparités déjà existantes entre les classes sociales (El-Hammi). Cela laisse supposer que les sociétés les plus égalitaires sont celles qui limitent l’initiative privée et que la justice sociale et l’entreprise privée sont mutuellement exclusives. Or cela est loin d’être le cas dans la réalité. Ces affirmations ne sont nullement étayées par des preuves réelles. Dans les comparaisons internationales de l’indice du développement humain, les pays nordiques, qui marient un partenariat entre le public et le privé en termes d’investissement ainsi que des politiques sociales, sont pratiquement toujours au niveau ou près du sommet en termes d’indices de croissance et du développement humain et durable.

Jugés à partir d’un certain nombre d’indices mondiaux qui se penchent sur un ensemble de facteurs (la compétitivité, la productivité, la croissance, la qualité de vie, la prospérité, l’égalité, etc.), les quatre principaux pays scandinaves – Suède, Norvège, Danemark et la Finlande – sont constamment en tête de liste. Ces pays scandinaves sont caractérisés par une croissance stable, une longue la stabilité politique, des institutions transparentes, l’adaptabilité technologique, des marchés du travail flexibles, des économies ouvertes et des niveaux élevés de l’éducation.

S’il est vrai que ces économies encouragent l’entreprise privée, elles ont, néanmoins, aussi réussi à préserver la société des «aspects socialement destructeurs du capitalisme sauvage ». Cela ne veut pas dire qu’il y a nécessairement un modèle unique et spécifique que la Tunisie devrait reproduire. Cela nous permet simplement de signaler qu’il est simpliste et erroné d’assimiler l’initiative privée et les incitatifs financiers à l’investissement avec le capitalisme sauvage, comme il est tout autant fallacieux d’établir une équivalence entre le vieux communisme avec l’égalitarisme pur. Du reste, si le débat sur le fond des programmes économiques doit être salué, ce débat pourrait devenir plus fructueux si l’auteur évitait de déformer les citations et de recourir à des présomptions imposées comme étant indiscutables et évidentes au sujet des choix socio-économiques que la Tunisie peut faire aujourd’hui alors que ces choix devraient être l’objet d’un débat.

Il y a aussi un autre angle d’attaque contre le parti Ennahdha, qui est souvent pris pour l’accuser de poursuivre un désir ultime de monopoliser le pouvoir quand bien même il ne disposerait pas d’un véritable soutien populaire. Cette conclusion fallacieuse est tirée d’une série d’acrobaties mathématiques douteuses appliquées aux résultats des élections. Cependant, quand on met de l’avant le fait qu’Ennahdha a constamment souligné et démontré son engagement à collaborer, pour le bien national, avec d’autres partenaires politiques, peu importe leurs positions idéologiques, un nouvel argument contradictoire est soudainement brandi. Selon cet argument alambiqué, le parti Ennahdha aurait reçu le mandat de gouverner à lui seul, mais il serait réticent à le faire, car il voudrait mettre en cause les autres afin de ne pas recevoir tout le blâme s’il devait échouer. En d’autres termes, selon cette logique « quoi que le parti Ennahdha fasse, il aura toujours tort! ».

Ces arguments contradictoires choisissent d’ignorer toutes les déclarations faites explicitement et régulièrement par Ennahdha depuis le 14 janvier. En fait, même M. Yadh Ben Achour, au lendemain des élections, a admis avoir été surpris qu’Ennahdha ait accepté un système électoral qui n’était pas à son avantage et qui lui était fondamentalement injuste. En réalité, si ce parti cherchait à monopoliser le pouvoir, il aurait légitimement remis en question ce système électoral injuste. Or, ce parti est resté attaché au principe de coopération indépendamment des résultats des élections. D’où la déclaration du 19 octobre: « si nous devions recevoir la confiance du peuple, nous serions toujours attachés à l’édification d’un consensus et au partenariat dans la gestion des affaires du pays avec les principaux partis politiques» et nous travaillerons certainement à impliquer « toutes les compétences et l’expertise dont notre société est riche dans tous les domaines. » (Communiqué de presse d’Ennahdha, le 19 octobre 2011).

Ceux qui ont suivi un tant soit peu l’historique de ce parti politique, peuvent objectivement témoigner sans grande peine de la disposition d’Ennahdha à collaborer avec d’autres partenaires politiques, en dépit des différences idéologico-politiques. Il ne s’agit nullement d’un nouveau trait de la ligne de ce parti. Il a en fait ouvertement travaillé avec les démocrates socialistes, des syndicalistes, des nationalistes, des libéraux et des militants de la gauche, pour la réalisation d’objectifs communs. Un des exemples les plus significatifs des réalisations communes est le « Mouvement du 18 octobre», qui a réuni un large spectre de mouvements d’opposition, non seulement en vue de dénoncer la dictature de Ben Ali, mais aussi pour engager un dialogue profond et réel, sur les plans politique et intellectuel, permettant d’élaborer une vision commune pour une démocratie pluraliste en Tunisie. Plusieurs personnalités et figures politiques ont pris part à ce mouvement tels le Dr Moncef Marzouki et le Dr Mostapha Ben Jaafar, ainsi que M. Nejib Chebbi, M. Hamma Hammami et bien d’autres. La volonté manifestée d’Ennahdha de coopérer avec les autres partis pour former un gouvernement est, en ce sens, simplement une continuation de son ouverture aux autres. Elle est conforme à son engagement à travailler avec des partenaires disposés à promouvoir et faire avancer les intérêts nationaux. Coopération et travail conjoint nécessitent de la souplesse et des compromis de tous les côtés, et c’est ce qu’Ennahdha a démontré constamment cette année comme les années précédentes. N’importe quel observateur objectif peut voir cela, sauf s’il est déterminé à voir autrement.

Quand l’amnésie sélective ou la méconnaissance des déclarations d’Ennahdha ne sont pas suffisantes comme subterfuges servant à discréditer Ennahdha, alors la déformation des citations devient une autre voie privilégiée. Une citation récente m’a été, notamment, attribuée où j’aurais affirmé qu’Ennahdha aurait reçu seulement un tiers des suffrages et c’est pour cela qu’il serait à la recherche d’une coalition. Or cette pseudo-citation n’avait pas de source, de date et ne fut de surcroît jamais prononcée par moi. Je peux affirmer catégoriquement que cette citation qui m’est attribuée ne représente pas mon opinion.

Il semblerait que pour certains commentateurs, lorsque les faits ne correspondent pas à leurs théories préconçues, ils pensent être en droit d’aller chercher plus loin ce qui conforterait leurs convictions profondément ancrées. Ainsi, la proposition que le gouvernement doit être dirigé par le parti qui a reçu les voix du plus grand nombre de Tunisiens (sur la base d’un programme faisant clairement la promotion d’un système parlementaire) devient la preuve ultime et recherchée qu’Ennahdha souhaiterait instituer une dictature. Cependant, ces accusations ignorent délibérément les faits: les propositions claires d’Ennahdha, son travail avec ses partenaires pour parvenir à des accords mutuellement acceptables, son ouverture continue à tous les points de vue et sa volonté de proposer des compromis, même contre ses propres intérêts.

Par ailleurs, les détracteurs d’Ennahdha semblent être conscients de la faiblesse de leurs arguments. En conséquence, leur tendance a été plus récemment plutôt de s’éloigner de se concentrer sur les déclarations officielles et les actions concrètes pour se baser plutôt sur de faux commentaires ou fausses actions par des présumés partisans radicaux de ce parti. Ainsi, sans se baser sur des statistiques ou des analyses véritables, on nous dit qu’Ennahdha aurait gagné des voix, grâce à l’instrumentalisation de cette présumée base, mais que cette base « n’apprécie pas réellement » le discours modéré maintenu par les leaders de ce parti et à travers lequel, ils ne cessent de « rassurer les Tunisiens, et principalement les modernistes, quant à la préservation de leurs libertés et à l’instauration d’un État civil » (El-Hammi).

Cette ligne d’argumentation repose sur plusieurs hypothèses non fondées et sur très peu sinon aucune preuve. Sur quelle base conclut-on que les électeurs d’Ennahdha sont radicaux et qu’ils ne sont pas en mesure de comprendre ou d’apprécier le discours des libertés et de l’État civil? En réalité cette hypothèse, non conforme à la réalité, repose sur le postulat que ces libertés, droits et principes sont l’apanage des «modernistes». Dans cette logique, les droits et libertés ne sont pas universels ni communs à tous les tunisiens mais le privilège de quelques uns, d’une minorité qui aurait le monopole du sens de la modernité, de la rationalité, et du sens de l’histoire tout court.
Nos modernistes n’imaginent pas que «l’autre», qui ne constitue pas un simple résidu de l’histoire (censé disparaitre avec plus de progrès), et auquel ils ne reconnaissent pas le droit d’exister, d’être et de se constituer en sujet de son histoire, peut également croire aux droits humains et s’attacher à maintenir les libertés qui leur sont chères et qu’ils voudraient protéger. Ils oublient que les libertés de tous les Tunisiens – résistant ou non à la dictature, actifs politiquement ou non, islamistes, laïques, libéraux, gauchistes, etc. – ont été confisquées et leurs droits fondamentaux violés pendant des décennies, et qu’à travers ces violations de leurs droits fondamentaux, tous les Tunisiens ont appris à apprécier d’autant plus ces droits et libertés dont ils ont été privés. Ce ne sont pas seulement les modernistes qui défendent ces valeurs et ils ne sont nullement les seuls à avoir besoin d‘être rassurés au sujet du fait que l’on ne retournera jamais à la dictature. Ils ne sont pas les seuls à avoir besoin de garanties à ce sujet. Ce ne sont donc pas uniquement les islamistes qui sont appelés à rassurer et à proclamer leur engagement envers le respect et la préservation des droits et libertés des Tunisiens.

La critique et l’examen attentif des discours et politiques d’Ennahdha vont – et devront – se poursuivre et probablement s’intensifieront à mesure que le nouveau gouvernement est formé. Les Tunisiens ont, heureusement, laissé derrière eux l’ère du parti unique, intouchable et irréprochable. Mais ils devraient aussi, néanmoins, abandonner les réflexes de la diabolisation des adversaires politiques acquis sous le joug de la dictature ainsi que toutes les pratiques qui servent à les discréditer : allégations sans fondement, déformation des citations, exagération irrationnelle et préjugés aveugles et biaisés,..etc. Nous avons à présent une occasion d’établir une nouvelle culture de la reconnaissance et de l’acceptation de l’autre, au-delà de nos différences. C’est une opportunité historique pour nous tous, Tunisiens, de se reconnaitre mutuellement le droit d’exister et de nous exprimer librement, tout en s’engageant dans un dialogue constructif et significatif qui s’inscrit en ligne avec l’esprit de la révolution. Sans la coopération de tous, la vision d’une société prospère, pluraliste et égalitaire qui a animé la révolution ne pourra pas devenir réalité.

* Michel Freitag, « La globalisation contre les sociétés », in Michel Freitag et Éric Pineault, Le monde enchaîné, Nota Bene, 1999, pp, 231-318, p. 277.

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