Robert Kusmirowski - Stronghold Crédit image : M.K/Nawaat

Par Habib Kaltoum , microbiologiste, docteur ès-sciences. Résidant à Metlaoui, il est actuellement à la recherche d’emploi

L’ami à qui je rendais visite cet après-midi-là dans sa banlieue huppée de Tunis avait l’air tout enchanté de me recevoir, et plus encore de me faire visiter sa somptueuse villa qu’il venait juste d’achever de construire. Une heure plus tôt il avait tenu à venir lui-même me chercher au centre de Tunis à bord de sa grosse voiture. Ancien camarade de classe au lycée Chebbi de Tozeur, il y a de ça, dois-je vous l’avouer, un petit bout de temps déjà, il avait entre-temps fait de brillantes études universitaires et entamé depuis une carrière professionnelle qui l’a vu s’élever haut sur l’échelle des responsabilités.

Arrivés sur le lieu, et après une rapide présentation aux autres membres de la famille, la visite guidée pouvait alors commencer. Elle débutait par le sous-sol, soigneusement ciré, et dans lequel une seconde berline de marque allemande, flambant neuve, était en stationnement à l’abri de toute poussière. Empruntant par la suite de larges escaliers dont les marches étaient recouvertes de marbre, nous avons alors grimpé pour accéder à la villa proprement dite, construite autour d’un patio central qui laisse pénétrer la lumière du jour, et au milieu duquel on pouvait apercevoir une magnifique fontaine suintant d’eau. S’en suivit après un passage en revue d’une multitude de pièces toutes aussi belles l’une que l’autre, meublées et décorées avec un goût qui dénote un raffinement certain. La cuisine, à elle seule aussi spacieuse qu’un trois pièces parisien, était tout de bois et de marbre véritable, et elle fleurait bon la cuisine des ‘’gens riches’’ ! Et comme un bouquet clôturant un feu d’artifices, le clou de la visite allait être la salle de bain au premier étage (inutile de vous préciser qu’il y en avait déjà une au rez-de-chaussée). Une pièce toute rose où la lumière s’allume et s’éteint par le simple toucher du mur, et au centre de laquelle trônait un étrange jacousi (il faudra bien vérifier que je ne me trompe pas dans l’orthographe de ce mot !) aux formes insolites ; une curiosité de baignoire à bulles tout droit importée d’Europe me confiait mon ami, n’oubliant pas de me préciser qu’elle lui avait coûté, frais de douanes compris, la bagatelle de dix-sept milles dinars !

La visite terminée, nous pouvions enfin regagner le salon de séjour pour nous poser un peu et entamer une revue des souvenirs de nos plus belles années. Déjouant de temps à autre l’attention de mon ami, je profitais alors pour aller discrètement promener mon regard tout autour, tentant d’apercevoir l’ombre d’un livre qui trônerait quelque part sur une étagère ou au-dessus d’une commode. Hélas, j’avais beau chercher et rechercher, il n’y en avait tout simplement pas ! Mon ami avait tout chez lui, un dallage tout en marbre, des meubles faits dans du bois importé des forêts lointaines, et sans parler de sa merveille de jacousi ‘’made in Europe’’. Tout, tout… mais sauf des livres !

Il n’est pas inutile de préciser que ce n’était pas là la première fois que je rendais visite à l’un des anciens amis de jeunesse, la plupart ayant bien réussi leur vie professionnelle, et que j’y ressors avec ce même ressentiment d’abattement et de dépit. Un ressentiment qui sonne comme un constat, amer et accablant : on ne lit plus de livres en Tunisie ! Là où l’on jette des livres dans les poubelles de Paris, de Berlin ou de Madrid, on ne trouve dans celles de Tunis que des torchons de journaux froissés. Et cela remonte à bien de décennies déjà ! Il me paraît tout naturel de préciser ici que j’exonère volontiers, sans l’ombre d’un reproche, un pauvre chômeur ou un ouvrier journalier qui, cela se comprend, doit d’abord faire face à d’autres préoccupations vitales avant de penser à aller dépenser ses maigres revenus dans l’achat de livres. Mais si j’évoque cette anecdote, c’est pour mieux soulever un problème de fond, largement sous estimé à mes yeux, et qui risquerait même de peser dans le contexte actuel de gestation démocratique, et jusque sur le projet de construction de cette Tunisie nouvelle que nous voulons tous libre, républicaine, ouverte sur le monde…

Cela fait des mois que je m’efforce de suivre attentivement les nouveaux hommes politiques qui se bousculent à vouloir occuper la scène, tendant l’oreille aux uns et aux autres et scrutant tous leurs faits et gestes, et je ne peux, hélas, que me résoudre à pointer du doigt la faiblesse de leur discours, tant sur la forme que sur le fond des propositions qu’ils avancent pour dessiner les contours de ce ‘’destin nouveau’’ auquel j’ai appelé de mes vœux dans un précédent article paru ici même. Ce qui me préoccupe, c’est qu’un tel constat n’apparait pas être simplement la manifestation d’un vide passager, pouvant être raisonnablement justifié par le musèlement de la parole et l’interdiction de tout exercice démocratique durant de longues décennies, mais semble bien être symptomatique d’un mal encore plus profond et plus répandu qu’on ne le pense. Plus que de l’inculture, terme qui sous-entendrait que l’on ait intentionnellement choisi de ne pas faire l’effort de se cultiver, je parlerais pour ma part –quitte à m’inventer ce mot- de déculture ! S’agissant là d’un tout autre processus qui découle plus d’une volonté politique arbitraire, pensée et mise en œuvre dans un but recherché, celui de priver les gens de tout accès aux véritables sources de culture. Une entreprise qui s’est activement enclenchée durant les deux décennies du règne de Ben Ali ; reposant sur toute une panoplie de stratagèmes bien ficelés qui visaient à écarter tout support culturel (livres et autres), et à l’instauration d’une sous-culture parallèle officielle, faite d’un bric-à-brac de folklore local et de manifestations pseudo-culturelles, et qui ne visait qu’à marginaliser tout effort intellectuel et créatif et annihiler toute velléité de culture chez le peuple. Cela, j’y reviens, explique en grande partie que l’on retrouve aujourd’hui des formations politiques avec à leur tête des hommes dont le discours semble s’être figé aux années soixante-dix, prônant encore des idéologies déjà ressassées par le passé et qui, en toute logique, devaient avoir cédé leur place (nationalisme Nassérien ou baasiste, islamisme fondamentaliste, communisme ouvrier…).

Un paysage politique qui semble être le fruit d’un enfermement tout à la fois idéologique et intellectuel, et qui vient traduire au final une régression dramatique à l’échelle de la vision et du débat d’idées. Une régression culturelle qui ne s’est évidemment pas limitée aux seuls hommes politiques, mais qui touche tout autant le reste des composantes de la société tunisienne. Il n’est ainsi pas rare, à titre d’exemple, de voir des diplômés d’université qui peinent à rédiger quelques lignes d’une lettre de motivation, préférant la plupart du temps aller pomper leur ‘’lettre modèle’’ sur des sites Internet. Plus grave encore, et j’engage ma responsabilité dans ce que j’écris, est le cas de ces professeurs d’université en littérature française, qui ne connaissent toujours pas Michel Houelbecq (pour information, il est le lauréat du prix Goncourt 2010 pour son roman La carte et le territoire) !

Chers lecteurs, je ne vous apprends sans doute rien de nouveau en vous disant que les dictateurs n’aiment pas la Culture. Ils n’aiment pas les bibliothèques qui croulent de livres ; n’aiment pas non plus les théâtres où l’on jouerait un Shakespeare pouvant se révéler subversif ; pas plus qu’ils n’aiment des caméras qui filmeraient autre chose que leur propre personne… La Culture embête les dictateurs et contrarie leur sommeil, tout comme la lumière aveugle la chauve-souris. D’instinct, ils savent que l’on endort mieux les peuples en les maintenant dans l’obscurité ! Cela me fait de la peine de le dire, notre peuple souffre d’un cruel déficit de Culture ! La machine dictatorial y a imposé son empreinte en profondeur ; aidée en ça par une presse racoleuse qui lui était entièrement inféodée, et dont la mission semblait se limiter à couvrir quotidiennement le moindre fait et geste du prince et de sa cour, en n’oubliant pas d’y coller par derrière tout le florilège des actualités footballistiques, de quoi achever d’endormir le peuple ! Tout y était de pacotille. Les institutions, comme les hommes placés à leur tête. Des institutions obsolètes, détournées qu’elles étaient de leurs missions, comme ses maisons de culture essentiellement vouées à l’organisation des meetings de propagande politique, et qui n’avaient à l’arrivée de culture que le nom !

Comme beaucoup de mes compatriotes, j’ai suivi, avachi devant ma télé, le simulacre du procès fait au dictateur déchu. Comme eux, la colère ravalée, je continue à nourrir l’espoir qu’un jour prochain on finisse par obtenir son extradition pour qu’il revienne répondre de ses crimes. Ils sont si nombreux, et tout aussi abominable l’un que l’autre. Je ne peux toutefois m’empêcher d’imaginer que si ce jour-là il me serait donné de choisir parmi tous ces crimes, un seul, qui servirait de chef d’accusation, je n’aurai alors pas l’ombre d’une hésitation à faire figurer la déculture en tête ! Un crime qui à lui seul recouvre tous les autres crimes, et qui à mes yeux symbolise et éclaire au mieux ce que peut être une dictature. Une gouvernance par le caniveau ! Essentiellement vouée au culte de soi et à l’autocélébration ; dans laquelle les plus serviles se trouvent adoubés et encensés, les plus méritants méprisés et réduits au silence ! Une gouvernance qui faisait la part belle aux voyous et aux corrompus, ouvrait grandes les portes à la médiocrité et la laideur, et qui ne pouvait au final que déboucher sur une sclérose des esprits et l’instauration d’un désert culturel. Une société où le langage s’est dramatiquement appauvri, la créativité intellectuelle et artistique réduite à néant, la poésie faisant place à l’obscénité… Tout cela laisse augurer l’ampleur du chantier à venir !

La Tunisie d’aujourd’hui a sans doute besoin du retour des touristes sur ses plages et de l’aide d’investisseurs extérieurs pour soutenir son économie. Mais elle a aussi besoin de l’ouverture de bibliothèques dans lesquelles on pourrait à nouveau lire des livres et s’ouvrir au monde. Elle a besoin de maisons d’édition qui bannissent la censure et laissent libre cours aux esprits créatifs et aux plumes jusque-là jugées subversives. Elle a tout autant besoin d’une presse responsable jouant le rôle qui lui revient dans la transparence de l’information, et qui, au-delà, aiderait le peuple à voir plus clair dans ses choix futurs… De tout ça, nous en avons besoin pour donner du souffle à notre élan révolutionnaire, et éclairer peu à peu le chemin qui nous mènerait vers ce ‘’destin nouveau’’. Le défit est de taille. Et il est urgent de s’y atteler.

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