Par AO (*),

Ce vendredi 12 août 2011, j’aurais pu être à Montreux, en Suisse, pour défendre les couleurs de mon pays aux 40è championnats du monde de scrabble francophone ou, à défaut, chez mon frère à fêter l’anniversaire de ma nièce. Le ministère de l’injustice et celui de la torture morale et physique en ont décidé autrement. Ils se sont ligués contre moi pour me faire découvrir l’enfer d’un pays que j’aime beaucoup sans avoir jamais aimé ses dirigeants, 55 ans durant.

Voici les faits : Vers 11 h du matin, je suis appelé par l’un de mes deux fils qui m’annonce que mon ex est venue avec un camion « Allo déménagement » pour vider la maison de tous ses meubles. Je quitte mon bureau précipitamment et prends le premier taxi pour me rendre sur les lieux. Aussitôt arrivé, je prends le numéro d’immatriculation du véhicule et mets en garde son chauffeur contre le risque de complicité de vol s’il ne remet pas les meubles à leur place.

Bien-entendu, il ne veut rien entendre étant donné que je n’étais pas la personne qui a commandé ses services. Mais j’arrive quand même à l’empêcher de poursuivre le chargement des meubles restants. Devant cette situation, mon ex et le chauffeur du véhicule décident de se rendre au poste de la garde nationale qui ne tarde pas à m’appeler.

Comme le veulent les formalités d’usage, on me demande mes papiers. Mon calvaire commence à l’instant même où le chef du poste prend son téléphone pour appeler les services compétents du ministère de la torture. Je le vois gribouiller des chiffres et des lettres sur un bout de papier puis il appelle l’un de ses collaborateurs qui arrive en moins de 10 secondes pour me mettre les menottes. Tout était bien orchestré avant même mon arrivée au poste. On me dit que j’étais recherché pour une affaire de pension « nafqa ».

Je reviendrai plus tard sur cette affaire cocasse mise en scène par mon ex avec la complicité de juges corrompus et d’avocats véreux du ministère de l’injustice.

Aussitôt les formalités d’inscription achevées, je suis accompagné à ma cellule par un maton volumineux qui m’attrape sauvagement par le bras. Je lui fais remarquer qu’il me faisait mal et il me prie avec toute la gentillesse du monde de « fermer ma gueule » et de marcher.

La cellule est une sorte de porcherie géante, jonchée par une trentaine d’individus de tout âge et de toute catégorie sociale, un « melting pot » quoi ! Tous étaient allongés côte à côte à même le sol sur des couvertures crasseuses.

La première agression que je subis est une agression nasale due à une odeur nauséabonde que je n’avais jamais ressentie avant : un mélange bizarre de fumée de cigarettes, de pets, d’urine, d’excréments humains, agrémentés par une humidité difficilement mesurable et d’une chaleur à vous couper le souffle. Dans un coin de la cellule, des toilettes turques non couvertes, d’un mètre 50 de haut, et un bol en plastique pour se laver.

Les détenus me lancent des regards inqualifiables : un mélange d’étonnement, de mépris, d’indifférence, de moquerie, mais pas de respect ni de compassion. On m’oblige à prendre

place entre deux individus qui m’inspirent à la fois de la pitié et de la répugnance.

Aussitôt installé, je fonds en larmes. Le spectacle est inhabituel pour mes codétenus.

Visiblement, ils n’avaient jamais vu ça ou très rarement.

Il restait une heure et des poussières pour la rupture du jeûne. Les détenus qui dormaient au moment de mon arrivée commencent à se réveiller l’un après l’autre pour découvrir un être venu d’ailleurs qui semble avoir des sentiments incompatibles avec cet endroit et cette population. Du mélange dont je parlais plus haut, il ne reste plus que l’étonnement. L’un d’eux se rapproche de moi pour me lancer deux mots de consolation « Patience, hadj » puis regagne sa place avec le sentiment du devoir accompli.

La rupture du jeûne est traumatisante. Une grosse marmite remplie de macaroni, des bols similaires à celui des toilettes, des morceaux de pain mais pas de cuillères. Il fallait remplir les bols puis avaler la nourriture comme on avale une soupe ou un verre de lait !

La ruée vers la marmite est indigne de la race humaine. On dirait du bétail à qui on vient de balancer du fourrage ! Une fois la voie est libre, et saisi par la faim, je m’approche de la marmite avec mon bol et, après un long moment d’hésitation, me décide à y aller. Vient alors la deuxième agression qui touche mon palais. La nourriture servie à ces pauvres détenus est infecte. Même un porc refuserait d’y goûter ! Je me rabats sur les morceaux de pain comme un affamé.

Pour boire, il faut remplir des bouteilles usagées à partir du robinet des toilettes. Certaines de ces bouteilles auraient pu être préalablement utilisées pour se laver ou comme cendriers.

Une fois « rassasiés », les détenus commencent à déballer leurs mésaventures et s’échanger quelques rafales d’obscénités et de vulgarités de très mauvais goût.

La troisième agression touche mes oreilles !

La plupart des détenus sont des toxicomanes ou des braqueurs à mains armées. Quelques voleurs et trafiquants de voitures. Un tueur, « par légitime défense », selon ses dires, menotté 24 heures sur 24.

Je me suis amusé à calculer la contenance normale de la cellule en comparant son métrage avec les dimensions des couvertures. Elle peut contenir jusqu’à 20 personnes. Nous étions arrivés à 38 ! Et le peu de sol « inhabité » est jonché de mégots de cigarettes. 37 personnes sur 38 fument et jettent leurs mégots par terre.

Le robinet des toilettes n’arrête pas de couler et son eau arrive jusqu’à l’espace « habité ».

L’usage des toilettes est à la fois désordonné et source de conflits et d’injures entre les détenus qui se tiennent le ventre ou les organes plus longtemps que souhaité en attendant la sortie de quelqu’un qui prend tout son temps à faire ses besoins.

Les détenus passent leur soirée à parler, tous en même temps. Tout le monde parle et personne n’écoute. J’étais la seule personne qui faisait l’inverse !

Khaled et Montasser sont deux frères arrêtés en flagrant délit de prostitution avec leurs «fiancées», dont l’une est d’origine libyenne, et chez qui on a pu saisir de grandes quantités de stupéfiants. Ils viennent, tout juste, de purger des peines de prison de 3 et 4 ans.

Eux aussi vont y retourner !

Tijani est un homme d’un certain âge qui se dit victime d’une accusation mensongère de la part d’une jeune fille qui l’aurait accusé de braquage à mains armées suivi d’un vol de téléphone portable.

Chokri est l’auteur du crime « par légitime défense » évoqué plus haut.

Je vous épargne les mésaventures similaires d’un tas d’autres détenus et vous laisse le droit de conclure s’ils sont des victimes d’une société en déliquescence ou des délinquants et des criminels qui ont choisi, sciemment, de mener une vie à haut risque.

Je passe ma première nuit blanche à cause des bruits incongrus et des hurlements de toute part, mais, surtout, en raison des machines ronflantes qui se déclenchent presqu’en même temps et qui ne s’arrêtent qu’au réveil forcé ordonné par des matons menaçants. Personne ne peut dormir une minute de plus après le passage tonitruant de ces gros matons qui n’arrêtent pas de taper sur les grillages avec leurs bâtons et proférer des obscénités à l’adresse de tout le monde.

Le samedi 13 vers midi, je ressens un début d’hypoglycémie, à cause de mon diabète traité par insuline. Je demande à un maton de m’apporter un morceau de sucre. « Et puis quoi encore ? pourquoi pas un jus pendant que tu es ? », me lance-t-il à la figure avec une ironie humiliante avant de disparaître.

Quelques minutes plus tard, je redemande le morceau de sucre à un deuxième maton qui faisait la ronde près de « chez nous ». Il me dit qu’il ira m’en chercher s’il en trouve. Il disparait à son tour. Entretemps, je me rabats sur les restes de morceaux de pain comme un fauve pour éviter de tomber en hypoglycémie.

Vers 16 h de l’après-midi, je redemande ce précieux morceau de sucre à un troisième maton qui finit par m’apporter une poignée de sucre en poudre qu’il m’ordonne d’avaler illico presto en sa présence ! J’obtempère sans chercher à en connaître les raisons.

Cette même mésaventure (faim, saleté, manque de sommeil, humiliation, vulgarités, injures) se reproduit le dimanche. Mais la nuit tombée je ressens un début de joie dans la perspective d’un fin de calvaire le lundi matin, car mon avocat m’avait assuré que je serai relâché si j’accepte de REPAYER les 900 D réclamés par mon ex, ce que j’ai fini par accepter avec un sentiment d’amertume, d’injustice et de dégoût à l’égard de cette créature et de tout l’appareil judiciaire de mon pays.

Le lundi 15, vers 10 h du matin, une voiture de la garde nationale vient me chercher pour m’emmener au palais de l’injustice. Je passe 6 heures dans une espèce de cachot situé au sous-sol, en compagnie d’une douzaine d’autres détenus. L’exigüité de ce lieu et la fumée des cigarettes ont failli m’exterminer.

Vers 15 h de l’après-midi, on vient m’annoncer que malgré le paiement du montant réclamé, je devais retourner à Bouchoucha à cause d’une erreur d’écriture sur le compte-rendu de mise en liberté. Un analphabète qui travaille au ministère de l’injustice, alors qu’un tas de diplômés sont au chômage, a écrit le chiffre 8 au lieu du chiffre 3. Le procureur de la république a refusé de signer le papier et décidé de me renvoyer à la case départ.

Plus tard, je demande à un maton de me transférer dans une autre cellule. Il hésite un peu puis accepte. Je passe 2 heures dans cette nouvelle cellule (avec 12 individus seulement !) puis ce maton vient m’annoncer que le chef (celui-là même qui pense que je fais partie des gens qui ont détruit le pays) a ordonné de me remettre dans ma cellule d’origine !

Mardi 16, rebelote ! 6 heures dans le cachot du sous-sol du palais de l’injustice. Mais cette fois, la fin est plutôt heureuse car on a fini par me relâcher vers 15 h.

J’apprendrai, plus tard, par le biais de mon fils, que j’aurais pu sortir plus tôt si les greffiers n’avaient pas égaré mon dossier dans le labyrinthe du palais !

Revenons maintenant aux causes de ce calvaire.

J’ai épousé, en 1985, une fille que je pensais avoir sauvée d’une famille totalement dissolue.

J’ai commencé à découvrir la différence entre nous et l’impossibilité de continuer une vie conjugale il y a plus de 8 ans, mais je ne prends la décision de divorcer qu’en 2009 à cause de mes enfants.

Avant même de divorcer officiellement, elle intente contre moi une action en justice pour obtenir une pension que le juge a fixé à 340 D répartis comme suit : 100 D pour elle-même et 120 D pour chacun des enfants. Par un excès de zèle de ma part, et sachant que mon fils aîné était la seule personne disponible pour encaisser immédiatement l’argent que j’envoyais, j’ai décidé de libeller les mandats en son nom en veillant à en conserver les traces.

Bien-entendu, mon fils remettait l’argent à sa maman qui subvient aux besoins des deux frères en vertu d’une procuration qu’elle leur a fait signer.

Neuf mois plus tard, cette immonde créature accouche d’une nouvelle plainte selon laquelle je lui dois 900 D, sous prétexte que les 340 D que j’envoyais étaient destinés à mon fils aîné et non à elle.

L’appareil judiciaire de mon pays, pré et post-révolutionnaire lui donne raison. Vous connaissez la suite.

(*) AO, directeur dans une entreprise publique.

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