Depuis quelques semaines, j’observe avec inquiétude les divisions profondes (genre qui impliquent la haine d’autrui) qui s’installent progressivement dans notre société civile et dans le débat politique et intellectuel. Je voulais donc réagir pour exprimer mon point de vue sur le sujet et essayer de suggérer humblement quelques solutions. Cet article aurait pu être intitulé «politique du compromis».

La religion, une question d’ordre personnel

La religion, c’est quoi? C’est une question de foi (edin houwa imen). Et la foi c’est quelque chose de profondément personnelle. Elle résulte d’une expérience personnelle, d’un vécu qui peut être étalé sur des décennies: on ne peut donc la transmettre à autrui; on ne peut l’imposer à autrui; on ne peut convaincre l’autre qu’elle «existe». Dit autrement, on ne peut prouver concrètement (par des arguments concrets, des preuves mathématiques, etc.) que Dieu existe! Dans le même sens, on ne peut prouver concrètement (par des arguments concrets, des preuves mathématiques, etc.) que Dieu n’existe pas! On se retrouve donc avec différents groupes d’individus qui ne peuvent prouver ce qu’ils avancent. Savoir ou réaliser ce que je viens de mentionner permettrait déjà d’accepter le dialogue et de le faire dans le respect.

Le rôle premier des politiciens

Un politicien, c’est quoi? Ça vient d’où? C’est avant tout un concept inventé par l’Homme. C’est aussi un individu que l’on engage pour s’occuper de plusieurs tâches que l’on ne peut réaliser, par manque de temps :) Il est engagé dans le sens où son salaire provient directement de nos impôts. C’est donc un acte de sous-traitance qui entraine logiquement que le politicien est, au final, à notre service. Dit autrement, si on se place à un niveau individuel, chacun de nous a des occupations (job, famille, etc.) et n’a pas envie, ou le temps, de s’occuper de plusieurs aspects de la vie: veiller la nuit, à tour de rôle, pour assurer la sécurité du quartier, de la ville, du pays dans lequel il vit; aller discuter avec d’autres individus d’autres pays pour mettre en place des ententes qui faciliteraient les échanges économiques futurs, etc. Donc, à travers les politiciens, on délègue toutes ces tâches. Et lorsqu’il y a un vide politique, et une absence de politiciens ou d’État, comme ce fût à peu près le cas au lendemain du 14 janvier, on revient à la base, base dans laquelle tous les individus, tous les citoyens, reprennent en charge quasiment tous les aspects de la vie: sécurité (au niveau des quartiers, de la ville et du pays), échange de biens lorsque les commerces ne sont plus accessibles, etc.

Maintenant, quel est le rôle premier d’un politicien responsable d’un pays (un président, par exemple)? Son rôle premier est de faire en sorte que tous les différents groupes de personnes composant le pays, quel que soit leur croyance et leur mode de vie, puissent vivre en paix, en harmonie et dans le respect. Il doit tout faire pour éviter la division et le chaos: ce n’est certainement pas pour ça qu’il aura été engagé!

Son second rôle est de faire son possible, par les orientations qu’il met en place avec son équipe (le gouvernement et son administration dans leur ensemble), pour que le pays progresse, dans tous les sens du terme (sens économique, etc.).

Le rôle premier d’un religieux

Un imam, c’est quoi? Ça vient d’où? C’est avant tout un concept inventé par l’Homme. Autrement, et franchement, je ne sais pas trop (historiens, à l’aide!). Cependant, l’intuition et le bon sens me disent qu’il a été inventé pour assurer la prière du vendredi, mais aussi pour répondre aux différentes questions des pratiquants portant sur leur foi, leur compréhension de la religion, etc. Il n’est sûrement pas là pour faire de la politique et pour s’occuper des affaires d’un État : on a déjà engagé un individu pour ces tâches!

Il est à noter que dans d’autres religions, l’Homme a créé davantage de «concepts», organisés de manière plus complexe et hiérarchique et produisant par exemple ce que l’on appelle le clergé. Le même problème se pose donc et s’est en fait déjà posé …

La haine

La haine, c’est quoi? Pour moi, dans le contexte actuel, je perçois une orientation vers la haine quand, confronté à un individu qui contredit sa croyance et son mode de vie, le croyant et/ou pratiquant le qualifie, de manière agressive, de tous les mots (keffir, etc.) et oublie que sa première réaction devrait être de demander au bon Dieu de pardonner et de guider cet individu (rabi yehdih); je perçois aussi une orientation vers la haine quand, confronté au même type d’individu, le non croyant et/ou laïc, qui se qualifie lui-même d’être avant tout un démocrate, le qualifie, de manière agressive, de tous les mots (arriéré, etc.) et oublie que sa première réaction, en tant que démocrate, devrait être d’accepter l’avis contraire et d’être ouvert! Cependant, comme je le mentionnais ci-dessus, au niveau des croyances, ni le croyant, ni le non croyant ne peuvent être «certains» de leur croyance respective; cette croyance est très personnelle et elle ne peut être imposée à l’autre.

La liberté

La liberté, c’est quoi? La liberté de situe à plusieurs niveaux : la liberté d’expression; la liberté d’association; la liberté de culte; la liberté de vote; etc. La raison nous indique que la liberté est naturellement recherchée et réclamée par tout être humain, quel que soit sa croyance et son mode de vie. Tout le monde y trouve son compte.

Notons aussi que la liberté absolue n’existe pas; elle est en effet restreinte par 3 facteurs : la loi, les us et coutumes, ainsi que, pour ceux qui la pratiquent, la religion. Donc, à la base, tout citoyen est supposé respecter les lois en vigueur; aussi, les citoyens, dans leur ensemble, savent que certaines pratiques, bien que non illégales, sont mal vues et considérées; finalement, le pratiquant sait que certaines pratiques lui sont interdites par la religion.

La démocratie

La démocratie, c’est quoi? De ma compréhension personnelle, c’est un ensemble de mécanismes qui assurent à la population des droits fondamentaux comme toutes les libertés énoncées précédemment, mais aussi la justice, la libre entreprise, etc. Elle assure, dans le cadre de la loi, et de manière équitable, à tous les individus l’accès à tous outils sociaux, économiques, politiques, médiatiques, etc. Tout individu, ou groupe d’individus, peut par exemple créer une chaîne de TV privée à travers laquelle il pourra influencer le débat intellectuel et politique, la croyance et le mode de vie de chacun, etc. le tout dans le respect des lois en vigueur. La raison nous indique donc que la démocratie est naturellement recherchée et réclamée par tout être humain, quel que soit sa croyance et son mode de vie. Tout le monde y trouve son compte.

Notons aussi qu’une démocratie est généralement composée, au niveau politique, de différents centres de pouvoir (médias, etc.) qui se surveillent mutuellement afin de défendre et de garantir au maximum les avantages attendus.

Ce qu’il faudrait donc …

Ce qu’il faudrait est un ensemble de mécanismes qui permettraient de faire en sorte que quel que soit le gouvernement en place, le parti au pouvoir, qu’il soit laïc ou religieux, de droite ou de gauche, etc., qu’il puisse exercer son métier sans porter atteinte aux libertés de chacun. En atteignant ce résultat, on n’aurait plus aucune crainte concernant tel ou tel parti, ni de crainte concernant son éventuel accession au pouvoir. Comment faire? Il faut faire en sorte que la constitution comprenne un ensemble de balises portant sur les libertés individuelles (d’association, de cultes, etc.), le statut personnel, etc., et qui font en sorte que quel que soit le type de gouvernement au pouvoir, il ne pourra agir que sur les aspects économiques, etc. mais ne pourra en aucun cas porter atteinte aux points déjà mentionnés: libertés individuelles, etc. Ces balises seront bien sûr défendues par le corps judiciaire, la volonté populaire et, ultimement, par l’armée qui reste et devra rester un corps indépendant de toute idéologie (religieuse, etc.).

Regardons ce qui se passe en Turquie depuis près d’une décennie. On y retrouve un gouvernement issu d’un parti religieux qui réussit pas mal au niveau diplomatique et économique, et qui, même si certains de ses membres le voulaient, ne peut toucher aux libertés individuelles; les balises de leur constitution les en empêchent. Ce qu’ils veulent par contre est de faire en sorte que ces libertés soient garanties pour toute la population et que si, par exemple, une femme désire mettre le foulard à l’Université, elle est libre de le faire. Ils désirent donc combattre une certaine laïcité extrême qui, au final, ne garantit pas les mêmes libertés à tous.

Le compromis dans tout ça?

Actuellement, ce que l’on vit dans le pays est une crainte à différents niveaux, suivant la nature de chacun:

  1. pour ceux qu’on nomme, et qui se nomment, les laïcs, ils ne veulent surtout pas que l’on puisse un jour toucher à leurs libertés individuelles; parmi eux, il y en a certains qui pensent qu’il ne faudrait pas mettre en place une réelle démocratie dans notre pays, au risque de voir un jour les religieux au pouvoir, lesquels religieux pourront alors porter atteinte à ces libertés;
  2. pour les religieux, ils ont peur que l’on leur confisque cette démocratie (on l’espère) à venir, démocratie dans laquelle ils pourront s’exprimer librement et à travers laquelle ils pourront avoir un rôle politique certain; il me semble aussi qu’ils craignent que l’on mette en place une société laïque à la française, dans le sens où la religion ne serait plus du tout présente dans la sphère politique.

Personnellement, au niveau intellectuel, je comprends parfaitement l’idée d’avoir une société laïque à la française, mais je lui préfère la société laïque tunisienne dans laquelle on vit depuis l’indépendance. En effet, je ne pense pas que notre pays soit prêt, tout de suite, pour un tel type de société (laïque à la française). Après tout, on le sait tous, le bons sens nous pousse à progresser par étapes: faire un saut de cette ampleur est, à mes yeux, risqué car il pourrait augmenter la division ce que, dans mes démarches intellectuelles, j’essaye à tout prix d’éviter.

Maintenant, voilà comment je vois le «compromis»: les «non-religieux» assurent aux religieux deux points:

  1. une réelle démocratie (100%) dans laquelle tout le monde trouvera son compte et trouvera un intérêt certain; ce n’est donc pas vraiment un compromis car n’importe quel individu sur cette terre aspire à la possibilité de vivre un jour dans une démocratie;
  2. une constitution qui, à l’instar de son présent article 1, assurera que notre pays est une république indépendante dont la langue est l’arabe et la religion est l’islam. Je m’explique: il faut savoir que partout, dans le monde, on défend corps et âme la langue première du pays (en Amérique du nord, il y a même des lois qui l’assurent). Ce serait donc logique de dire, dans la constitution, que la langue (première langue) du pays est l’arabe; ça impliquerait que tout gouvernement démocratiquement élu aura, au besoin, comme responsabilité de défendre cette langue. Aussi, le fait que sa religion est l’islam impliquerait que, comme nous l’avons vécu depuis l’indépendance, les citoyens désirant pratiquer leur religion puissent le faire dans un environnement conséquent. Le gouvernement assurerait à ce niveau les principaux piliers de la religion musulmane: il entretiendrait les mosquées pour que les citoyens puissent y pratiquer, et seulement y pratiquer, leur foi; il assurerait les facilités nécessaires pour que le citoyen puisse faire son Hajj; il accommoderait les citoyens qui veulent jeûner durant la période du Ramadan; chaque année, il informerait les citoyens du pourcentage de zakatt pour ceux qui veulent la pratiquer. Voilà, c’est tout! Bref, on se retrouverait avec pas mal ce qu’on vit depuis près de 60 ans, mais dans le cadre d’une démocratie. Personnellement, je ne vois pas ça comme un compromis: c’est plutôt continuer avec l’existant mais, étant dans un contexte démocratique, en bénéficiant de plus de rigueur, etc. La rigueur, je la verrais par exemple au niveau des lieux de prière: les responsables des mosquées devront être formés pour se restreindre à un rôle bien défini et naturellement apolitique. Sur ce point, je rejoins l’avis de M. Riadh Guerfali pour qui, « L’islam religion d’État » permet justement à l’État de garder le contrôle sur une lecture de l’Islam qui ne soit pas en mesure de contrarier le projet national démocratique».

Les religieux, quant à eux, devraient accepter les points suivants:

  1. qu’il y ait des balises dans la constitution qui assureraient les libertés à chacun, le statut personnel, etc. Une fois au pouvoir, personne ne pourra toucher à ces aspects; les lois, démocratiquement votées (Parlement, etc.), ne pourront aller (juridiquement!) à l’encontre de ces balises; seuls les us et coutumes vont, socialement et non juridiquement, continuer à maintenir une certaine pression sur certaines libertés individuelles; à ce niveau, ce sera de la responsabilité de la société civile, des citoyens, de trouver des solutions harmonieuses pour vivre ensemble en paix et dans le respect; on n’a pas le choix!
  2. que la gouvernance ne puisse être exercée sur des bases religieuses.

En résumé, le modèle que j’entrevois est:

  • démocratique puisqu’on aura une démocratie réelle, à travers laquelle n’importe quel parti pourra aspirer au pouvoir; aussi, la constitution garantira dans la durée les droits et libertés de chacun;
  • laïc puisqu’aucun gouvernement ne pourra agir sur des bases religieuses;
  • raisonnable puisque le pays, de par sa constitution, gardera son identité arabe et musulmane ce qui, de mon point de vue, est souhaitable en tenant compte de la situation sociale actuelle du pays.

Dit autrement, on aurait:

  • un système politique laïc (séculaire pour être plus précis [1]) puisqu’on ne pourra exercer le pouvoir sur des bases religieuses;
  • une constitution, dans sa presque totalité, laïque qui garantira à chacun les libertés fondamentales, et qui sera teintée par quelques références identitaires et religieuses: la langue du pays restera (naturellement) l’arabe et sa religion l’islam.

Si ces «compromis» sont acceptés, on pourra alors ENFIN nous focaliser sur les vraies questions: orientations économiques, questions d’énergie, indépendance, alliances, etc.

Deux points importants

  1. Si un jour, un gouvernement issu d’un parti religieux prend le pouvoir, il aura alors le droit, par voie référendaire bien sûr, de vouloir changer la constitution. À ce niveau, ce que je propose est que la constitution à venir de notre 2ème république, ou du moins ses composantes jugées sensibles, comme les libertés, etc., ne puisse être modifiée qu’à travers une majorité écrasante de la population (du genre plus de 75%, voire 90% ou plus!). Et pour la rendre crédible, il faudrait idéalement que cette constitution (celle à venir) soit aussi acceptée par une majorité écrasante de la population. On débutera alors notre 2ème république sur la base d’un consensus général (avis aux partis politiques) et on ne pourra changer son fonctionnement (sa constitution), au besoin, et dans le futur, qu’à travers un consensus général.
  2. Un point important que je n’ai pas abordé dans cet article, qui divise pas mal depuis le 14 janvier, qui constitue à mes yeux le seul et réel danger depuis le 14 janvier, et qui a le pouvoir de mener le pays vers un mur: il s’agit, vous l’aurez compris, des anciens du régime et du système. Plusieurs d’entre eux ont peur de l’avenir et s’attache donc au pouvoir au risque de tout perdre. Ce que je suggère, comme l’a fait M. Marzouki, est d’y aller avec une solution, la seule à mes yeux, à la Mandela: le pardon!

Conclusion

Je pense qu’en tant que nation, plusieurs défis importants nous attendent: défis économiques, défis technologiques, défis sociaux, etc. Cependant, ce qui nous frêne depuis le 14 janvier et qui nous empêche d’aller de l’avant se situe à 2 niveaux: l’ancien système et le camp de l’opposition (révolutionnaires, etc.) qui n’arrêtent pas de se faire la guerre et de paralyser le pays; le débat sur la laïcité qui divise profondément les gens et qui bloque, par la peur, toute progression politique possible. Les évènements récents de la «Kasbah 3» résultent, à mes yeux, de ces deux problèmes. Je pense qu’il faut agir vite, et même très vite, et se débarrasser au plus vite de ces 2 problèmes: dans cet article, j’ai essayé de proposer des solutions basées sur le bon sens et le «compromis».

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