Une journée de plus commençait dans ma vie de cadre dynamique hétérosexuel égocentrique à tendance misanthrope. Comme chaque matin, je devais m’enfoncer dans le métro parisien bondé, moi qui supporte si mal la promiscuité des homos-sapiens puant le désespoir, la médiocrité intellectuelle et le café bas de gamme. Oui, humains je vous haie, vous êtes le cancer qui ronge cette pauvre planète et le pire c’est que je suis moi même l’une de ses métastases. Afin de rendre mon calvaire matinal moins intolérable et de m’isoler de mon prochain (et de mon suivant) je décidai de me plonger dans une œuvre littéraire de haute volée et si possible déprimante afin d’entretenir ma haine comme le boucher aiguise son couteau. Pour cela, le choix de Voyage au bout de la nuit de Céline me paraissait tout indiqué.

J’entrai donc dans la rame bondée armé de mon bouquin en guise de bouclier intellectuel face à cette foule navrante. Miraculeusement, j’arrivai à trouver une place assise à coté d’une pétasse bitophage parisienne de modèle standard approchant dangereusement de la trentaine. Visiblement, celle-ci n’avait pas tâté de la poutre à col roulé depuis longtemps puisqu’elle était plongée dans un article de Elle sobrement intitulé : Célibataires : les effets de la pleine lune sur la séduction. C’est au moment où je m’imaginais mettre fin à son ramadan sexuel et au mien, n’ayant pas vraiment eu l’occasion de tâter la gueuse sous les portes cochères depuis plusieurs semaines, que je fus interrompu dans mes songes par une voix au fort accent yiddish qui s’adressait à moi et émanait de mon voisin de droite.

L’homme dont le cul et la barbe n’avaient rien à envier à Pavarotti mais en version rabbinique me fit remarquer fort judicieusement que je lisais un opuscule de Céline. Je le remerciai poliment de cette remarque pertinente soulignant un grand sens de l’observation. Mais très vite, je me replongeai dans mes songes érotiques impliquant ma voisine ainsi que dans ma lecture n’appréciant que très modérément d’être interrompu dans mes réflexions sexuelo-littéraires. Cela ne le découragea pas car il revint à la charge en me faisant remarquer, fort judicieusement une nouvelle fois, que Céline était antisémite. Je lui répondis que bien évidemment je savais la sympathie que Louis-Ferdinand vouait au National-socialisme (ne jamais mettre de S majuscule à National-socialisme, ce mouvement étant bien plus National que socialiste, cela prêterait à confusion) mais que cela était postérieur à l’écriture du présent roman.

C’est à ce moment précis que, me tournant vers ma pulpeuse voisine car me sentant observé, je remarquai le désarroi dans ses yeux d’un bleu azur et vachement excitants. Elle était d’abord surprise que deux personnes qui ne se connaissaient pas entament une conversation dans les transports en commun alors que la bienséance parisienne voudrait que l’on s’y fasse cordialement la gueule en silence. Elle fut ensuite surprise de découvrir que Céline n’était pas une chanteuse québécoise anorexique et ravagée par des coups de scalpel répétés et hors de prix mais un écrivain de sexe masculin.

Je revins à mon rabbin qui me regardait avec des yeux inquisiteurs plutôt communs chez les religieux de tout poil et surtout à poils drus. Il me demanda donc si je partageais les opinions politiques de l’auteur que je lisais avec tant d’attention. Je lui répondis que non mais étant d’un naturel provocateur et systématiquement contradictoire je lui avouais mes origines sémites et surtout arabes rien que pour l’emmerder. Le pauvre réprima un vomissement en marmonnant un “je comprends mieux maintenant… Vous aurez à en répondre devant dieu”. Il sortit à la station suivante. De mon coté je restais perplexe face à sa dernière déclaration, me demandant si j’avais à répondre de mes origines, de mes lectures ou des deux à la fois.

Enfin arrivé à destination, je fus directement accosté par un homme de type étranger ou maghrébin qui me lança un proverbial “Tu es arabe ?” dans un dialecte vaguement égyptien. Je répondis que oui en me disant que décidément cette putain de journée allait être longue. Il tenta donc de me demander un renseignement dans son patois mais n’étant pas très doué pour les langues sémitiques malgré mes origines tunisiennes je l’arrêtai pour lui dire que je ne parlais que le tunisien. Cela ne le dérangea pas et il me répondit sur un ton rassurant “Ce n’est pas grave, dieu te le pardonnera. Nous sommes tous musulmans après tout”. Blessé dans mon patriotisme récent et postrévolutionnaire je lui répondis que j’étais également juif ashkénaze d’origine polonaise du coté de ma mère juste pour le faire chier. L’homme, à l’instar du Pavarotti de synagogue rencontré plus tôt, réprima un vomissement et partit le plus rapidement possible et retenant sa respiration de peur d’être contaminé par ma radioactivité judaïque. Lorsqu’il fut à distance raisonnable, il se mit à éructer des bondieuseries incantatoires dont l’énoncé serait fastidieux à reproduire ici…

En arrivant au bureau je me disais que décidément, ma misanthropie aigue se doublait de plus en plus d’un anticléricalisme primaire assez préoccupant le tout baignant dans esprit de contradiction systématique qui risquait de m’attirer des ennuis à l’avenir… C’est grave docteur ?

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