Par Farouk Fekih Romdhane,

Quand j’étais petit, on entendait parler juste de la guerre israélo-arabe. La Voix des Arabes, souvent parasitée, nous informait que les Juifs, sous le feu des Arabes, ont reculé, reculé, reculé, jusqu’à se jeter à la mer. On les croyait bien sûr. Qui aurait pu penser autrement ? Qui aurait pu imaginer le Sinaï parsemé de godasses des soldats égyptiens en déroute ? Ces pauvres soldats, jetés dans des trains de marchandises comme des bêtes, certains morts par suffocation, le surnombre. Les plus vaillants des survivants charcutés, leurs organes vitaux volés, vendus aux plus nantis de ce monde. On n’avait pas Aljazeera, pas de téléphones portables, pas de Facebook, nouvelles armes fatales, antidictatures. On était des ignorants.

Un peu plus vieux, je suis devenu fan de Kadhafi. Eh oui, j’étais frappé d’admiration par cet illuminé. Je suis con de le dire aujourd’hui, mais, comprenez-moi, à l’époque, ce débile profond était le Che Guevara de tous les jeunes arabes qui voulaient changer le monde. Dans ce temps-là, qui aurait pu m’informer de sa médiocrité ? Qui aurait pu me dire par exemple que Nasser, qu’on chérissait tous, n’était pas mieux que les autres ? Même plus tard, qui aurait pu expliquer aux jeunes que Saddam est un boucher ? Que Ben Ali est exécrable ? Quand Aljazeera a vu le monde, je l’avais considéré comme une belle rose poussant en plein désert. Un désert de médias incompétents, trompeurs, et lèche-cul.

Il ne se passait pas grand-chose dans ma jeunesse. Certes, on “entendait” les directives du combattant suprême à la radio, la Soulamiya, le glorifiant jour et nuit. Lui au moins il a eu le mérite de négocier l’indépendance avec les Français, libérer la femme, éduquer les gens. Ben Ali, lui, nous a baisés pendant vingt-trois ans et s’est tiré plein aux as.

De 0 à mon âge actuel, j’ai vécu, comme tous les Arabes, en stand-by, attendant qu’un dictateur meure, car la mort d’un dictateur est toujours une bonne nouvelle pour l’humanité. Mais rien ne se passait. On attendait des décennies sans que rien se passe. Puis, ces dernières années, on n’attendait plus. On a perdu tout espoir, les rejetons de ces dictateurs avaient l’œil et l’oreille au guet comme les autos de la Formule1, alignées sur la ligne de départ, attendant le feu vert. Il aurait fallu sacrifier encore cinq, six, ou Dieu sait combien de générations, c’est horrible, et c’est décourageant !

Mais là ! C’est incroyable. Le monde arabe n’arrête plus de bouillonner, comme si les événements étaient restés pris trop longtemps dans une étroite embouchure. L’immolation de Bouazizi a fait exploser le barrage, et débouché tous ces événements qui déferlent sur nous. Et le passage de ces événements produit un tel bourdonnement qu’on n’entend plus les battements de son propre coeur. Qu’on n’a plus le temps de dormir ou penser au foot, tant les instants sont Mémorables.

Le matin, quand je me lève, je mets la radio pour savoir si un tel ou tel dictateur est tombé. On voudrait tous les éliminer d’un petit coup de chiquenaude, tellement ils nous ont fait chier, et tellement on a pris de l’assurance. Les événements se précipitent un peu trop vite à mon goût, et, parfois, j’en perds des bouts. Quand ma femme me demande si j’ai entendu ci ou ça, il faut que je fasse le ménage dans mon cerveau.

Quoi ? La CHAN au Soudan ? Le dernier clip de Zangua Zangua ?

Non, Marouane, le fils bâtard de Zaba, celui qui pensait être l’un des enfants de Bourguiba, mais il s’est découvert l’enfant de Ben Ali.

À propos de Ben Ali, l’autre jour, je me suis tapé deux cents kilomètres pour aller faire un pèlerinage à l’avenue Bourguiba de Tunis. Question de voir si je n’ai pas rêvé ces derniers jours, voir le changement de mes propres yeux, m’assurer de la véracité de ce qui nous arrive. Je suis resté toute la matinée à contempler ce lieu rendu quasi sacré pour moi.

Fatigué de beaucoup voir, je me suis assis sur un banc, juste en face de l’horloge de Ben Ali, un gigantesque suppositoire dressé devant moi. Mais le fantôme du combattant suprême était toujours là, me saluait, me souriait, son cheval piaffait encore dans ma tête.

Devant le ministère de l’Intérieur, au bord des barbelés, je me suis longuement arrêté. La ferraille de notre sympathique armée m’a paru plus vétuste qu’à la télé, nos braves soldats qui la surveillaient cognaient des clous. J’aurais pu me livrer au rite de lapidation de notre symbole du diable, il n’y avait pas de cailloux.

Et pour finir un autre rite de mon pèlerinage, j’ai suivi la foule et fait la course entre les deux bornes Safâ & Marwah, pardon, le ministère de l’Intérieur & La Kasbah. Bla-bla-bla…

Le lendemain, je suis retourné au bazar, des idées, les cercles de discussions. À vrai dire, j’étais ébahi par ces jeunes qui se retenaient et se forçaient à respecter les idées des autres. Mais il y avait quand même de petits dictateurs en puissance. On parlait du régime présidentiel versus le régime parlementaire, on tournait en rond comme un chien qui coure après sa queue. On est devenu tout d’un coup trop exigeant, trop difficile, trop libre ! Certains ne savaient pas c’est quoi le régime parlementaire, mais il tenait mordicus à l’adopter. Je ne les blâme pas, ils avaient tant exécré Ben Ali qu’ils étaient prêts à choisir le diable. D’autres parlaient de conseil de protection de la révolution. Eh oui ! Le Sit-in a aussi décidé de protéger la révolution. Et pourquoi pas ? Fidel Castro protégeait la sienne depuis 1959, Kadhafi depuis 1969, et j’en passe. Heureusement qu’on n’avait pas de leader pour la nôtre. Mais ça, c’est une autre histoire.

Alors, revenons au régime parlementaire. J’ai joué des coudes pour parler à mes politiciens en herbe, question d’injecter un peu de sang neuf dans la discussion qui n’en finissait plus. Et j’ai proposé aux jeunes de puiser un peu d’idées dans leur passé, de ce fait, ils pourraient peut-être trouver certaines réponses à leurs questions.

Regards sceptiques, j’ai donné l’exemple des pères de l’indépendance des États-Unis d’Amérique qui ont fait un copier-coller de notre démocratie carthaginoise. « Le sénat était élu au scrutin direct par l’assemblée du peuple, ai-je dit. Encore mieux, nos ancêtres carthaginois se payaient deux suffètes au lieu d’un, élus par un conseil des sages, l’équivalent des Grands Électeurs aux USA, question de ne jamais laisser trop de pouvoir aux mains d’un seul magistrat, qu’il soit civil ou militaire ».

Aujourd’hui, Hillary Clinton vient dans notre pays et nous dit que la démocratie américaine est la plus vieille au monde. Je lui dis : non Madame, c’est plutôt Notre passé qui a inspiré votre présent.

Finalement, sur le parvis de La Kasbah, j’ai adoré parler aux jeunes, et ils étaient sincèrement attentifs à mes propos. On parlait de tout et de rien, sans préjugés, sans arrogance, sans tabous. Tout à coup, un vieux dictateur en puissance est sorti de nulle part pour m’admonester. Décidément, le régime carthaginois de nos aïeuls ne lui a pas plu. Le ton condescendant. Il voulait aiguiller mes interlocuteurs sur la piste du khilafa, charia, loi de Dieu, etc., etc.

Alors, je me suis vite retiré, j’ai pris mes cliques et mes claques et je suis retourné dans mon petit coin de pays, et plein d’espoir quand même.

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