Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un jeune diplômé, blessé par le mal-vivre, victime de l’indifférence et de l’oppression, s’immola par le feu. Ce n’était pas le premier cas. Mais, cette fois-ci, l’histoire était au rendez-vous. Elle répondit à l’appel du désespoir et le peuple entier quitta sa Bastille pour démolir le gouvernement de la trahison.
14 janvier 2011 : fin de la monstruosité politique. Le tyran, toujours animé par cette mentalité de la trahison, prit la fuite. Par ce fait, le peuple tunisien rejoignit le convoi des grandes nations modernes qui, depuis des siècles, ont rappelé à toutes les forces d’oppression, de violence et d’ignorance, si présentes dans notre humanité, l’évidente clarté de « l’esprit de justice » et de la « logique de l’indignation ».

« Le chemin de la dignité » nous a été révélé par des femmes et des hommes victimes de l’exclusion, de la torture, de la propagande policière diffamante, par des partis marginalisés, mais toujours debout, par des personnalités indépendantes résistant à la tyrannie. Nous les avons suivis, sans vraiment croire que le despotisme partirait de sitôt et tout en priant la providence de nous donner assez de vie pour voir sa chute. Et puis… le peuple, ses jeunes en particulier, ces jeunes formés à la culture mondiale de la libre communication des idées, a frappé fort et juste, obligeant le pitoyable tyran à fuir. Non content d’avoir ravagé le pays pendant plus de 23 ans, sur le plan de ses ressources humaines, d’avoir dilapidé ses deniers, d’avoir opprimé et torturé ses opposants, il laissa derrière lui ses polices privées pour faire du pays un champ de ruines, afin de pouvoir justifier un éventuel retour. L’anarchie, pour toute société, est en effet pire que la tyrannie. Le peuple tunisien, se solidarisant avec l’armée nationale, mit un terme à la destruction du pays. Ruse de l’histoire : le mal politique absolu, en dévorant la société, se dévastait lui-même.

Il est prétentieux, au cœur de l’événement, de vouloir le théoriser ou prédire ses effets. Un point me semble pourtant certain. Le peuple tunisien a révélé, au cours des derniers événements, que l’idée démocratique n’était ni orientale ni occidentale, ni du nord ni du sud, qu’elle dépassait les territoires et les frontières et qu’elle était constitutive de notre humanité. L’homme a été créé pour être démocrate. Il ne tolère ni la torture, ni la discrimination, ni l’étouffement de son être pensant.

C’est la première fois que dans le monde arabe, à la surprise de tous, le peuple se soulève, non pas seulement pour le pain quotidien, mais pour la dignité, l’égalité des droits et devoirs, la liberté, l’alternance au pouvoir, le pluralisme politique, la sincérité des élections, la probité et la responsabilité des gouvernants. Nous l’avons entendu, nous l’avons vu porter les slogans, les principes et les valeurs de la démocratie et de l’État de droit. Nous avons compris par là que la légende de la démocratie importée de l’Occident est morte. Elle n’était qu’une fausseté colportée par tous les chefs en mal de dictature ou par leurs amis occidentaux qui nous laissaient entendre par leurs propos que la démocratie était l’apanage des belles et nobles nations de l’univers et que pour nous la dictature avec le pain était meilleure. Nous n’eûmes droit, en définitive, ni au pain ni à la liberté. Le peuple a rejeté leurs leçons et l’Idée démocratique a ainsi reçu l’honneur du couronnement social par le peuple tunisien.

Avant janvier 2011, l’ère démocratique n’avait pas encore réellement commencé dans le monde arabe. Ce dernier a certes vécu des expériences de démocratie représentative. Il a pratiqué des suffrages douteux pour la désignation des chefs d’Etat ou des assemblées, il a adopté des réformes constitutionnelles taillées sur mesures. Cela ne correspondait nullement à une demande démocratique profonde, venant du fond de l’âme du peuple. Deux raisons l’expliquent. La première découle du décalage entre le statut constitutionnel et officiel du peuple et ses conditions de vie réelle. Il faut revenir sur ce point à la politique pratiquée par certains chefs en quête de légitimité pour eux-mêmes et de généralisation du progrès social pour leur peuple. Accompagnant de près le développement de l’exode rural et de la vie misérable et périphérique qu’il génère, cette souveraineté des masses populaires va se trouver vidée de son sens. Nasser, Bourguiba, Ben Bella, Boumédiene, ont appelé le peuple à l’exercice de la souveraineté. Mais ce dernier s’est heurté en fin de compte à un mur d’exclusion et de précarité, c’est-à-dire, en fait, à une négation de la citoyenneté. La deuxième raison provient de la réponse d’une partie de l’opinion, gagnée par l’islamisme militant, à l’implantation de la démocratie parlementaire, jugée comme étant un mode de gouvernement importée de l’Occident par l’élite nationale, elle-même occidentalisée.

Dans ce climat, le discours fondamentaliste pouvait constituer une alternative attrayante, pour la cohérence de la personnalité et l’apaisement des angoisses. Ce discours puisait sa force dans les sources profondes du patrimoine culturel, proposait une réconciliation entre la voix des ancêtres et les générations présentes, offrait un refuge pour l’identité disloquée. Le potentiel d’islamité explique l’implantation et le renforcement de l’islamisme et l’échec de l’Etat modernisateur. La Révolution tunisienne, révolution dans laquelle les slogans islamistes étaient totalement absents, est un évènement inaugural capital parce qu’il remet en cause l’ensemble de ces données. Désormais, la démocratie est intériorisée par l’ensemble du peuple et l’islamisme politique, de toutes tendances, devra composer avec la massification de l’idée démocratique. Il devra s’inspirer de « l’esprit de l’islam » dressé contre sa lettre.

L’auto-immolation de protestation sociale par le feu est un geste foncièrement et fondamentalement antimusulman sur tous les plans de la norme théologique, morale et juridique. On ne peut imaginer pire atteinte à la charia. Ces immolations ont été pourtant soutenues par la population qui a mêlé sa voix à celle des victimes et a massivement suivi leurs enterrements. Tout cela a été l’occasion d’une remise en cause radicale de tout le système de gouvernement, puis de sa chute. Nous n’avons entendu personne affirmer au nom de la charia : “Ce ne sont plus des musulmans, ils ne seront donc pas enterrés avec les musulmans”. La charia est restée muette, délaissée dans une société marquée, croyait-on, par la « réislamisation » des mœurs. L’homme réel, dans la vie réelle, « bricole » ses normes au quotidien, comme il le peut, sans se soucier du licite et de l’illicite théologico-législatif. La vérité n’est donc jamais à sens unique. Nous vivons toujours et partout avec un cœur et un esprit diffringents. Le fonctionnement des normes n’est pas un cursus mais un télescopage perpétuel.

Il est cependant une certitude : en Tunisie, mais, à terme, dans l’ensemble du monde arabe, rien ne sera plus comme avant janvier 2011. Même si, qu’à Dieu ne plaise, cette révolution échoue, un nouvel ordre de la pensée et de l’action politique vient d’être inauguré. Janvier 2011 est la fracture profonde de notre histoire actuelle.

Il reste à gagner la dernière bataille : empêcher les vieux démons de notre esprit civique, toujours aux aguets, de renaître. Passant de l’absence à l’ivresse de liberté, du désert politique à l’excès des surenchères partisanes, aux luttes de clans, aux paroles incendiaires, au fondamentalisme et à la démagogie, aux propos irresponsables ou haineux des médiocres ou des laissés pour compte, les acquis de janvier restent sous la menace de Mars .

Texte publié initialement sur le blog de Yadh Ben Achour

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