Bernard Kouchner. Crédit photo : Marianne.Dans un ouvrage paru ce mercredi, le journaliste et écrivain, Pierre Péan trace un portrait sombre du célébre french doctor Bernard Kouchner l’actuel ministre des affaires étrangère. L’image de l’inventeur du « droit d’ingérence » prend un sacré coup. Copinage, coup de piston, trafics d’influences, cynisme et vils calculs politiciens, tout, ou presque, y passe.

Péan remonte petit à petit le cours de la « brillante carrière » de Bernard Kouchner de ses débuts avec le Prix du médecin de l’année 1979 jusqu’à ses très lucratif prestations de consultant en passant bien évidement par les épisodes célèbres de la vie du docteur comme la Somalie, le Rwanda, le Kosovo ou la Birmanie.

L’auteur de cette enquête pas toujours si explosive, accuse également le ministre français d’avoir mené, de 2002 à 2007, des activités de consultant en santé en Afrique.

Selon le journaliste, deux sociétés privées gérées par ses proches auraient vendu pour près de 5 millions d’euros de contrats de conseil sur la réforme des systèmes de santé au Gabon et au Congo Brazzaville.

Le problème : Kouchner occupait au même temps des postes de responsabilités qui lui aurait permis d’obtenir ces fameux contrats pour ses sociétés de conseils !

Sur cet épisode, Bernard Kouchner, qui parait très affecté par les révélations du journaliste, répond au sein de l’hémicycle lors des questions au gouvernement. « À aucun moment, ni au Gabon ni ailleurs, je ne me suis servi de mes fonctions ministérielles », a-t-il dit devant les députés dénonçant une enquête faite « d’amalgames et d’insinuations».

Puis dans une interview accordée au site du Nouvel Observateur, il précise : « Je n’ai jamais signé un seul contrat avec un Etat africain. Jamais. J’ai été un des consultants d’une entreprise française –Imeda- dans un domaine que je connais : celui de la médecine et de la santé publique ».

Depuis, le ministre des affaires étrangères ne cesse de se répandre sur tous les supports médiatiques pour dénoncer les accusations portées contre lui. « Dans certains cercles, on n’aime pas la réussite. Pas la mienne en l’occurrence, celle d’un homme qui est resté populaire, hors du gouvernement ou dans le gouvernement qu’il soit de gauche ou de droite », a t-il déclaré.

Reste à savoir aujourd’hui – si les accusations de Péan se révéleraient vraies – que resterait-il de cette popularité qui fait tant de jaloux ? Les extraits suivant peuvent déjà nous donner une petite idée…

Malek
www.nawaat.org

Extraits choisis du livre de Pierre Péan publiés dans le dernier numéro de Marianne :

Crédit photo : Marianne.

Bernard Kouchner n’a pas toujours été un homme intéressé. Au début de sa carrière, il affichait un altruisme de bon aloi. Le french doctor avait proposé et fait admettre que le travail bénévole devienne l’un des trois objectifs assignés à Médecins du monde. Joignant l’action à la parole, il avait même fait don à son association des 10 000 F du Prix du médecin de l’année 1979 que lui avait remis le magazine Impact médecin. Kouchner a ainsi forgé une partie de sa légende sur le bénévolat. Sa proximité affichée avec l’abbé Pierre a pu, par la suite, contribuer à confirmer cette image de désintéressement.

Depuis cette époque fondatrice, les Français n’ont pas paru relever les changements intervenus dans le comportement de celui qui est devenu l’homme politique le plus populaire du pays. Il y a Bien longtemps que « le bénévole » est devenu addict, comme on dit aujourd’hui, aux avantages accessoires que peut procurer la fréquentation des palais de la République. Ses relations se sont transformées. On l’a vu apprécier le luxe du yacht de Bernard Tapie au temps de sa splendeur, puis la douceur de l’air du golfe de Sperone, en Corse, aux cotes de people dont Jacques Séguéla est la figure emblématique, enfin le confort moelleux des riads de Marrakech avec les amis Bernard-Henri Levy et Arielle Dombasle…

Depuis lors, le train de vie du couple Kouchner-Ockrent l’a conduit A des dérapages qui font tache sur leurs uniformes respectifs de « chevalier blanc de l’humanitaire » et de journaliste professionnelle intègre, « à l’américaine ». L’un comme l’autre ont accoutumé à conclure des arrangements de plus en plus élastiques avec la déontologie et la morale républicaine dont ils demeurent, aux yeux du bon peuple, des parangons. J’en ai découvert quelques uns, éloquents à défaut sans doute d’être exhaustifs.

Un « coup de piston » manifeste

Le premier de ces arrangements date de début 1993. Kouchner invite alors Bernard Debré au ministère de la Santé. Le ministre annonce au chef de service d’urologie de l’hôpital Cochin, quelque peu surpris, une subvention ministérielle de 100 000 F pour les « œuvres africaines » de sa fondation, et engage une conversation sur ses possibles successeurs A la tête du ministère. “T’es pas intéressé ?» lance Bernard Kouchner au chirurgien. Bernard Debré lui répond que, de toute façon, il n’est pas intéressé par toute fonction qui l’obligerait à abandonner son service d’urologie.

Quelques jours plus tard, l’AFP annonce la future nomination de Kouchner (comme professeur associé) à Cochin… Bernard Debré s’insurge contre ce « coup de piston » manifeste, puisque Kouchner, ancien externe, n’a pas les titres suffisants pour postuler à cette fonction. Sans compter le sentiment toujours désagréable de s’être fait « balader ». Il riposte à la radio et dans la presse. La polémique enfle. Le 16 mars, Bernard Debré s’emporte sur France Info, jugeant « inadmissible que l’on nomme professeur un ministre qui s’en va. Les titres de professeurs associes sont réservés aux étrangers que l’on veut s’adjoindre pour leurs connaissances ou leurs recherches fondamentales dans tel ou tel domaine ».

Réponse de Kouchner : sa candidature a fait l’objet d’un vote unanime du comité de gestion de la faculté de médecine de l’hôpital Cochin. Omettant de préciser que le ministre exerçait la tutelle sur la faculté au moment de cette délicate délibération ! Or, le ministre ne remplissait pas les conditions nécessaires (en termes de publications, notamment) pour être habilité.

Kouchner jette l’éponge. En guise de coup de pied de Vane, il s’offre une sortie assassine visant le fils de Michel Debré : « Je ne confonds pas, moi, l’hérédité et le talent. »

Petites ruses et gros salaires

L’année suivante, en 1994, Bernard Kouchner devient député européen sur la liste conduite par Michel Rocard. Petite ruse pour arrondir les fins de mois : il se fait alors domicilier à Sperone. Comme l’administration du Parlement européen est peu regardante, comme le remboursement des frais de voyage est automatique et, a l’époque, sans présentation de justificatifs, cette domiciliation permet de « gratter » chaque semaine, sur la base de trois fois le tarif normal, la différence entre trois fois le prix du billet aller-retour Paris-Bruxelles (ou Strasbourg) et trois fois le prix du billet aller-retour Figari-Bruxelles (ou Strasbourg)…

Mais les meilleures sinécures ont une fin. Entré dans le gouvernement Jospin en 1997 comme secrétaire d’État auprès du ministre de l’Emploi et de la Solidarité, chargé de la Santé, Bernard Kouchner ne va pas au terme de son mandat de député européen. Puis quitte ses fonctions ministérielles en juillet 1999 pour celles d’administrateur provisoire du Kosovo ; il est a la tête de la mission de l’ONU jusqu’en janvier 2001, date à laquelle il réintègre le gouvernement Jospin comme ministre de la Santé.

Mais voici que devient plausible la victoire de Jacques Chirac à l’élection présidentielle de mai 2002. Le voila alors de nouveau à la recherche d’un point de chute professionnel. Il s’agit cette fois d’éviter la mésaventure de 1993. L’atterrissage au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) semble la bonne solution. Les règles de création de chaire au Cnam s’accommodent en effet plus facilement du fait du prince que celles de l’hôpital Cochin. Le ministre de l’Enseignement supérieur dispose d’un « droit de tirage » pour crée: une chaire « sur mesure » et imposer son titulaire.

Bernard Kouchner se retrouve donc titulaire de la chaire « santé et développement ». Avec un confortable salaire mensuel de fonctionnaire de catégorie A et un statut définitif. Ce qu’un universitaire met des années et des années à obtenir, le french doctor le décroche en quelques coups de bigophone !

Crédit photo : Marianne.

Le très lucratif métier de « consultant »

Ce modeste havre universitaire ne saurait évidemment suffire au grand homme. Il se lance aussi dans le très lucratif métier de « consultant ». Mal lui en prend : la révélation de son premier contrat va lui valoir pour la première fois de violentes attaques de la part d’associations de défense des droits de l’homme dont il était jusque-là très proche. Première tache sur la blouse immaculée du french doctor

En décembre 2002, Kouchner accompagne en Birmanie son épouse, envoyée en mission par le magazine féminin Elle afin de rédiger un portrait de la dirigeante de l’opposition à la junte, Aung San Suu Kyi, alors libre – pour peu de temps – de ses mouvements. En présence de l’ex-ministre, celle qui obtint le prix Nobel de la paix en 1991 déclare á Christine Ockrent : « Nous devons refuser toute forme d’aide qui ne profiterait qu’a la clique au pouvoir ».

A son retour de Birmanie, Bernard Kouchner est sollicité par l’un des avocats de Total, Me Jean Veil, fils de son amie Simone Veil. On aimerait lui confier une « mission d’enquête » sur l’action médico-sociale du groupe pétrolier en Birmanie. L’ancien ministre de la Sante et de l’Action humanitaire retourne donc en Birmanie du 25 au 29 mars 2003. II se rend sur le site du gazoduc de Yadana, qui fait de Total le premier investisseur étranger du pays. « Rentré à Paris, écrit le Monde, il sait que la quasi-totalité des sociétés occidentales boycottent la dictature. Deux mois après la réincarcération d’Aung San Suu Kyi, fin mai, les Etats-Unis renforceront le mouvement en infligeant des sanctions aux entreprises américaines travaillant avec ce pays. »

Le rapport de BK Conseil [la société de Bernard Kouchner] est immédiatement publié sur le site Internet de Total. Son auteur y est présenté ainsi : « Homme politique engagé connaissant personnellement Mme Aung San Suu Kyi, Bernard Kouchner avait toute l’expérience requise pour être un observateur critique et impartial de l’action de Total en Birmanie. »

Le rapport que rédige Bernard Kouchner recommande à Total de se prononcer « clairement sur la nécessité démocratique » en Birmanie, et d’exiger la « remise en liberté » de la célèbre prisonnière qui, de son cote, assouplirait alors sa position a l’égard des pétroliers étrangers. Mais, sur l’essentiel, c’est-à-dire le travail forcé des populations locales dont Total est accusé d’avoir profité autour de 1995, il n’hésite pas à affirmer : « Le chantier a employé 2 500 personnes […] Toutes bénéficièrent d’un contrat écrit, de salaires réguliers, d’une protection sociale et de normes reconnues. N’oublions pas que, pour détestable qu’il soit, le recours au travail forcé est une coutume ancienne, qui fut même légalisée par les Anglais en 1907… » Le « rapporteur » missionné par Total se prononce en faveur d’un engagement constructif avec la dictature : « Fallait-il répondre aux appels d’offres et installer ce gazoduc en Birmanie ? Je le crois. » Et de conclure : « l’époque n’est plus à l’embargo et au boycott. »

Voila une prise de position en totale contradiction avec ses convictions d’antan. Ainsi, dans sa préface à l’ouvrage publié en 1994 par les éditions Dagorno, Dossier noir Birmanie, Kouchner avait qualifié la junte de « narcodictature » ; il recommandait alors d’« imposer à la junte birmane des sanctions économiques ».

Pour la rédaction d’un rapport de 19 pages BK Conseil perçoit la somme de 25 000 €. Ce qui vaut à celui qui était réputé « intouchable » une première et sérieuse série d’attaques. Même la Fédération internationale des droits de l’homme regrette que « Bernard Kouchner ait prêté son nom à cette opération de relations publiques du groupe Total à un moment où le groupe doit enfin rendre des comptes à la justice » (1). Kouchner est obligé de ferrailler pour se défendre. II assure n’avoir « certainement pas fait ça pour de l’argent ». Mais, prudent, il reverse les 25 000 € à trois associations humanitaires.

D’Esther à BK Consultants

Chat échaudé craint l’eau froide : désormais, Bernard Kouchner va se passer des services de la société BK Conseil, médiatiquement « grillée ». D’autres occasions d’arrondir les fins de mois s’offrent à lui.

Alors qu’il officiait au secrétariat d’Etat en charge de la Santé, il s’était beaucoup mobilise pour lutter contre le sida dans les pays du Sud. Des 1997, lors de la conférence d’Abidjan, il avait exprime, en présence de Jacques Chirac, sa volonté d’agir pour permettre un égal accès aux traitements antirétroviraux et aux soins des malades vivant avec le sida dans les pays riches comme dans les pays émergents.

Cinq ans plus tard, en mars 2002, peu avant la fin du premier septennat de Chirac, Kouchner crée le groupement d’intérêt public Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau) associant des équipes hospitalières du Nord avec des pays du Sud. Esther devient ainsi un outil d’intervention de la France dans le cadre de sa politique d’aide au développement en matière de santé. L’initiative reçoit le soutien de Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations unies.

Esther devient ainsi rapidement un acteur important auprès des gouvernements africains : il les aide à définir leur politique de santé publique, à mettre en place de nouvelles structures hospitalières et la formation de personnels. II s’emploie en outre à collecter des financements internationaux alloués à la santé.

Plus tard, quand Kouchner décide en 2002 de s’installer sur le créneau « santé et développement », il inscrit sa nouvelle activité professionnelle privée dans le prolongement de son action ministérielle. D’où l’idée d’obtenir la présidence du groupement d’intérêt public Esther, qui lui assure une plus grande marge de manœuvre et une plus grande surface publique et relationnelle. La clé se trouve à Matignon. Ca tombe bien : le couple Kouchner-Ockrent y dispose d’un très bon moyen d’accès en la personne de Dominique Ambiel, conseiller en communication de Jean-Pierre Raffarin. Ambiel a d’abord été l’ami de Christine Ockrent avant de devenir celui du couple. Il est de surcroit un voisin de la villa corse de ce dernier. Depuis l’arrivée de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, le docteur et la journaliste dinent régulièrement avec le tout-puissant Ambiel.

Dans le courant 2003, le couple s’ouvre à leur ami du désir de Bernard d’être nommé à la tête d’Esther, et des avantages que pourraient retirer la France et… son Premier ministre de cette représentation. Dominique Ambiel en parle à Raffarin, qui accepte de recevoir Kouchner. Le courant entre les deux hommes passe. Le 22 novembre 2003, Raffarin fait nommer Kouchner président d’Esther.

Cette nomination vient à point nommé pour relancer la carrière publique et internationale du french doctor. Elle lui ouvre bien des portes. Il vient en effet de prendre la tête d’une structure aux ramifications multiples en Europe, en Afrique et dans les organisations internationales. II va se retrouver au centre de négociations ouvrant sur la possibilité, pour ses interlocuteurs, d’espérer, via leurs bonnes relations avec le nouveau maitre d’Esther, des subsides dans le domaine de la santé. Bernard Kouchner est-il conscient du parti qu’il peut tirer de cette « casquette publique » pour ses activités de consultant ? Des le 8 janvier 2004, il crée une EURL (société en nom personnel), BK Consultants. L’objet social ? Le conseil en développement durable ainsi qu’en matière de santé publique.

Crédit photo : Marianne.

Double casquette

Désormais, Bernard Kouchner rencontrera donc les décideurs en matière de santé publique des pays du Sud, essentiellement en Afrique, au double titre de patron d’Esther, de qui les ministres des pays visites espèrent des subventions, et de patron d’une société de consultants à laquelle ils sont susceptibles – le mélange des genres induit un tel risque – de confier des missions plus ou moins indispensables, plus ou moins lucratives…

Le 19 janvier 2004, Bernard Kouchner est à Matignon aux côtés de Jean-Pierre Raffarin à l’occasion d’une réunion de travail. Objet : la France et son Premier ministre soutiennent à plein Bernard Kouchner et son action au sein du réseau Esther de coopération internationale dans la lutte contre le sida. « Nous doublerons dans les dix-huit mois les moyens qui sont accordes à Esther pour [lui] donner une dimension supplémentaire et surtout changer l’échelle de notre action », déclare le Premier ministre.

Le message de Jean-Pierre Raffarin est reçu cinq sur cinq par les principaux acteurs du Sud et du Nord. De nombreux Africains intéressés par la lutte contre le sida participent d’ailleurs la réunion. Sont également présents les représentants des sept pays du Nord qui envisagent de rejoindre le programme Esther – Etats-Unis, Allemagne, Grande-Bretagne, Suède, Autriche, Belgique et Portugal – ainsi que des délégués d’associations et d’organisations internationales, dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Grâce à cet adoubement, Bernard Kouchner dispose d’un puissant levier pour agir a l’échelle internationale. Des le mois de mars 2004, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et le Portugal intègrent le réseau. Toujours en 2004, il signe un protocole avec I’OMS pour travailler en synergie avec elle. Ainsi, en dépit d’un budget modeste, Esther parvient à accéder à des sources de financement non négligeables pour les pays du Sud qui acceptent de mettre en œuvre les programmes avec lui.

La première trace de son activité de consultant privé en Afrique apparait le 1er juillet 2004 dans la Lettre du continent : « Omar Bongo ne manque pas d’« amis » pour sauver le système de santé gabonais avant la présidentielle de 2005. Bernard Kouchner doit revenir dans les prochains jours à Libreville avec un audit et des propositions pour la création d’une sécurité sociale. Le “bon docteur” intervient clans le cadre du cabinet Imeda. »

Ces quelques lignes apprennent aux lecteurs que Bernard Kouchner est déjà venu à Libreville pour proposer ses services. Il ne s’y était pas présenté sous l’étiquette de BK Consultants, mais sous celle d’Imeda. Le site Internet d’Imeda que j’ai consulté quand j’ai entamé cette enquête indiquait que cette société de conseil avait bien effectué un audit du système de santé gabonais démarré en novembre 2003, avait élaboré un plan national de développement sanitaire et mis en place un système national d’assurance maladie, amorcé en avril 2004. Le site désignait également Bernard Kouchner comme associé à ces deux études d’Imeda au Gabon. Le lecteur curieux ne peut plus vérifier cette information, le site s’étant volatilise en novembre 2008. Faut-il lier cette disparition à la recherche mené sur le même sujet que moi par plusieurs autres journalistes, voire à ma propre visite ?

Des contrats très généreux avec l’Afrique

Mais il n’est guère compliqué de prouver qu’a partir de l’année 2004 Bernard Kouchner fréquentait le 130, boulevard Saint-Germain, où est installé le siège d’Imeda. Les bureaux sont situés juste au-dessus de l’entrée de la cour du Commerce – Saint-André, avec vue sur la statue de Danton, bras tendu, dans un geste ardent, au moment où il s’écrie : « Pour vaincre les ennemis de la France, que faut-il ? De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » Bernard Kouchner retrouvait là deux hommes qui ont constitué trois sociétés installées au carrefour de l’Odéon : Eric Danon et Jacques Baudouin. Les deux hommes ont crée, le 14 janvier 2002, une SARL dénommée Danomex, au capital de 10 000 €, dont le gérant est Jacques Baudouin ; le 21 février 2002, celui-ci fonde Africa Steps, au capital de 10 000 E ; enfin le 25 juin, International Medical Alliance (Imeda) est crée, moyennant également un capital de 10 000 € qui font l’objet d’un dépôt en espèces à la Belgolaise, banque qui travaille avec l’Afrique, filiale du groupe Fortis. L’objet social de la société est de « participer à l’amélioration des systèmes de santé en Afrique ». La quasi-totalité du capital d’Imeda est détenue par Danomex.

La disparition du site Internet d’Imeda qui détaillait les interventions de la société en Afrique empêche de dresser un tableau global de ses activités entre 2002 et 2007. Je ne connais que les prestations d’Imeda dans deux pays où Bernard Kouchner est intervenu personnellement le Gabon et le Congo. Dans l’esprit des présidents de ces pays, respectivement Omar Bongo et Sassou-Nguesso, qui ont donné ordre à leurs ministres de signer des contrats avec Imeda, cette société se confond à l’évidence avec Bernard Kouchner. Ce dernier les a en effet démarchés personnellement à plusieurs reprises à Libreville et Brazzaville. Et on peut raisonnablement émettre l’hypothèse que, sans son intervention, les deux chefs d’État n’auraient peut-être pas signé de contrats avec Imeda, ou en tout cas pas aux mêmes tarifs. Car les contrats en question ont été en effet très généreux.

Au Gabon, le montant des contrats passes par Imeda et Africa Steps est de 1 735 916 870 F CFA, soit 2 646 388 €. Le premier versement, de 500 millions de francs CFA, soit 762 245 €, a Imeda, a été effectué le 19 janvier 2004 ; le second, à Africa Steps, de 700 millions de francs CFA, soit 1 067 143 €. Fin 2006, le gouvernement gabonais devait encore 817 000 € aux deux sociétés pour honorer complètement les contrats signés.

S’il fait miroiter sa notoriété, son expérience d’ancien ministre de la Sante et son carnet d’adresses, et s’il valorise sa place très « originale » sur l’échiquier politique français (en prise sur la gauche, mais aussi bien sur la droite), Kouchner n’a pas pour autant renoncé à revenir au pouvoir, alors même que les sondages donnent Nicolas Sarkozy gagnant à la prochaine élection présidentielle. Des le mois de décembre 2006, alors qu’il soutient Ségolène Royal, il annonce qu’il n’hésiterait pas à participer à un gouvernement d’union nationale si Sarkozy était élu président ! Bernard Kouchner, début avril 2007, espérait donc être ministre, quel que soit le vainqueur de l’élection…

Quoi qu’il en soit de ces grandes espérances, le consultant se démène pour obtenir de nouveaux contrats au Congo. II se rend par trois fois à Brazzaville durant cette période pour y rencontrer le président Sassou et plusieurs de ses ministres. Il entend bien placer une étude sur le système de santé au Congo, et, en prolongement, un projet d’assurance maladie et une autre étude sur la réhabilitation du CHU de Brazzaville. Les deux contrats seront signés en mars 2007 dans le bureau d’un ami de Bernard Kouchner, Nicolas Normand, ambassadeur de France au Congo depuis janvier 2007. En présence de Bernard Kouchner, Eric Danon et un ministre congolais paraphent les conventions. De beaux contrats qui représentent en tout la coquette somme de 1,8 million d’euros. Alors que pas une ligne des rapports commandos n’a encore été écrite, les Français demandent et obtiennent pour Imeda un premier versement de 600 000 € sur le projet de réhabilitation du CHU de Brazzaville. Le président Sassou se montre particulièrement intéressé par ce projet qui doit déboucher sur des travaux se montant à 20 milliards de francs CFA. Que lui a dit Bernard Kouchner au sujet du financement de ces travaux?

Bernard Kouchner est nommé ministre le 18 mai 2007. Il s’entoure de vieux compagnons de route rencontrés dans l’humanitaire, à ses postes ministériels précédents, au Kosovo, mais aussi dans son nouveau métier de consultant. Il nomme ainsi Jacques Baudouin, créateur d’Africa Steps et associé d’Eric Danon, responsable de la presse et de la communication à son cabinet.

Le 4 juillet 2007, le président Sassou reçoit Jean-Marie Bockel, nouveau secrétaire d’État à la Coopération, à l’hôtel Meurice, à Paris. Convaincu qu’il lui sera donné satisfaction, il se présente à Bockel avec une impressionnante shopping list, comprenant notamment… le financement de la rénovation du CHU de Brazzaville, comme s’il était persuadé que son contrat avec Imeda vaut engagement de la France. Mais Bockel lui rétorque qu’il n’en est pas question et s’emploie par la suite à organiser la résistance contre les projets congolais qu’il interprète comme une déplorable queue de comète de la Françafrique. Il découvrira plus tard que la demande de Sassou sur le CHU est probablement une conséquence directe de la rencontre de mars 2007 à l’ambassade de France à Brazzaville, décrite plus haut et dont il ignorait jusque-là l’existence.

Mais ce n’est pas tout. Sitôt installé au Quai d’Orsay, Bernard Kouchner fait nommer son ami Eric Danon ambassadeur extraordinaire à Monaco. Cette nomination est officialisée dans le Journal officiel du 8 aout 2007. Dans les jours qui précédent son entrée en fonctions, le nouvel ambassadeur, qui n’oublie pas qu’il est toujours patron d’Imeda, fait feu de tout bois pour faire honorer les factures impayées émises par la société. Le Gabon n’a toujours pas soldé un reliquat de 817 000 € pour lequel Kouchner et lui, Danon, avaient pourtant obtenu à plusieurs reprises des assurances du chef de l’État et de Paul Toungui, son ministre de l’Economie et des Finances, à la suite de l’envoi, le 16 février 2007, d’une facture récapitulative. Le 21 mars 2007, à l’occasion d’une visite privée d’Omar Bongo à Paris, Kouchner, pas encore ministre, abordant ses prestations, avait même « accepté d’apporter sa caution morale au vaste plan de réhabilitation des hôpitaux gabonais actuellement mis sur pied » (2).

Kouchner avait alors compris que Bongo ferait le nécessaire pour que ses services honorent la signature du gouvernement de Libreville. Devenu ministre des Affaires étrangères, il a encore eu l’occasion de remettre la question sur le tapis, le 25 mai, lors de la première visite d’Omar Bongo au président Sarkozy, a Paris.

C’est donc bien un ministre français en exercice qui peut suggérer au président gabonais en exercice de régler une facture en souffrance qui le concerne directement ou indirectement. La preuve ? Le 3 aout, soit cinq jours avant l’officialisation de sa nomination au Journal officiel, Eric Danon, confortablement installé dans sa résidence du domaine Saint-Basile, à Mougins, envoie un fax à Blaise Loembe, trésorier payeur général du Gabon, pour lui rappeler qu’ils (sous-entendu : le ministre des Affaires étrangères et lui-même) ont obtenu toutes les assurances d’Omar Bongo concernant le règlement de cette facture. II lui demande en conséquence de « bien vouloir (en) effectuer le paiement avec la plus grande diligence ». Précisant même : « Nous avons reçu le mois dernier de Son Excellence le chef de l’Etat l’assurance que notre dernière facture serait rapidement honorée. »

Mais, au début du mois de septembre 2007, alors qu’Eric Danon est officiellement installe a Monaco comme ambassadeur extraordinaire de la République française tout en restant patron d’Imeda, le Gabon n’a toujours pas réglé les 817 000 € dus à cette société et à Africa Steps. Le vendredi 7 septembre, l’ambassadeur quitte le Rocher pour regagner sa villa de Mougins et envoie dans la soirée un nouveau fax au trésorier-payeur général du Gabon pour lui réclamer le règlement de la facture.

Cette fois, il fait état d’un entretien avec Omar Bongo et d’une « conversation aujourd’hui même avec le ministre d’Etat Paul Toungui », lequel lui a recommandé de transmettre au trésorier la dernière facture en attente. Finalement, la première moitié de cette dette (403 500 €) ne sera payée à Imeda que le 24 janvier 2008, soit neuf jours après que Jean-Marie Bockel, secrétaire d’État français chargé de la Coopération et de la Francophonie, donc placé sous l’autorité de Bernard Kouchner, aura dans ses vœux à la presse exhorté le président Nicolas Sarkozy à signer l’acte de décès de la Françafrique !

Conflits d’intérêts

Crédit photo : Marianne.Tous les Gabonais – ils sont assez nombreux – instruits des relations d’affaires entre le ministre des Affaires étrangères français et le Gabon sont alors très étonnés, voire choqués, par une telle attaque émanant d’un subordonné du ministre. Dans un communiqué officiel public à l’issue d’un Conseil des ministres présidé par Omar Bongo, les Gabonais estiment que « le secrétaire d’Etat à tenu un certain nombre de propos qui ne sauraient laisser sans réaction les partenaires africains de la France ».

La sortie fracassante de Bockel provoque ainsi une grave crise entre les deux pays. ivre de rage, Bongo téléphone à son beau-père Sassou, puis a Biya, président du Cameroun, afin que les trois chefs d’Etat demandent conjointement la peau de Bockel. Sassou accueille d’autant plus favorablement cette idée que lui aussi a fait signer à son gouvernement deux gros contrats avec Imeda. A eux deux, le Gabon et le Congo ont commandé pour près de 4,6 millions d’euros de rapports à Imeda et à Africa Steps ! Ils en veulent beaucoup à Kouchner d’avoir laissé son secrétaire d’État tenir des propos qu’ils considèrent comme désobligeants.

Bockel est débarqué le 19 mars 2008 et se retrouve au secrétariat d’État aux Anciens Combattants. Cette affaire va faire une autre « victime » collatérale de la fronde des chefs d’État africains. Bongo fait parvenir à l’Élysée des documents témoignant des derrières interventions de l’ambassadeur de France à Monaco auprès du gouvernement gabonais en vue de récupérer les créances d’Imeda. Nicolas Sarkozy serait tombé des nues à leur lecture. Et il avait estimé que leur éventuelle publication se révélerait fort dommageable pour son gouvernement. Eric Danon est débarqué de son poste à Monaco.

Bernard Kouchner, responsable d’un organisme public, nommé par le Premier ministre, peut-il opportunément rendre visite à un ministre d’un pays étranger à la fois sous sa casquette officielle et sous celle de consultant prive ? Peut-il effectuer des prestations privées pour des pays avec lesquels son gouvernement entretient des relations de grande proximité ?

Les faits rapportés ici font apparaitre un possible conflit d’intérêts : les sociétés « amies » pour lesquelles Bernard Kouchner a effectué des missions auprès de plusieurs États africains ont perçu la modique somme de 4,6 millions d’euros. Au moment de la signature de ces contrats, Kouchner n’était pas ministre mais occupait déjà un poste de responsabilité public et international, à lui confié par le gouvernement Raffarin, et ses interlocuteurs pouvaient supposer avoir de très bonnes chances de revenir aux affaires.

Bien entendu, les apparences sont sauves : le ministre Kouchner n’est pas directement actionnaire de la société Imeda qui a facturé ses prestations aux États gabonais et congolais (et sans doute a d’autres États). II a cependant lui-même favorisé ces contrats et exécuté certaines des prestations ; surtout, il a recruté au ministère dont il à la charge les deux fondateurs de la société en question.

Bernard Kouchner a cessé d’aller le dos ployé sous les sacs de riz destines à soulager la misère du monde. Cambré, la mine satisfaite, attentif à offrir aux objectifs, selon le lieu et l’heure, un sourire avantageux ou un regard embué par l’émotion, il estime s’être hissé, fût-ce sur la pointe des pieds, au niveau des grands de la planète.

Mais, à force de renoncements, l’ancien bénévole de Médecins sans frontières aura naufragé ce qui lui était le plus cher : l’image qu’il voulait donner de lui-même et à laquelle il sera bientôt le dernier à croire.

(1) Notons cependant que les plaignants birmans n’ont pas obtenu gain de cause en justice sur la complicité de Total en ce qui concerne le travail force sur le chantier du gazoduc en Birmanie. La plainte déposée en Belgique n’a rien donné. Une autre plainte, déposée en France, a en revanche abouti à un accord entre la société Total et les plaignants dont l’association s’est vu octroyer la somme de 5,2 millions d’euros pour la création d’un fonds de solidarité avec les victimes birmanes du travail force.

(2) /n lepoint.fr, 22 juin 2007.

Extraits publiès dans le numéro 615 de Marianne
Mis en ligne par www.nawaat.org

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