« Le côté en demi-teinte de la force. »

La Tunisie était vierge/’adhrâ, on en a fait une verte/khadrâ.
L’endroit le plus emblématique du pays et de ses habitants est me semble-t-il le « village Star Wars » à Tataouine : un décor en carton-pâte d’un produit indigeste de consommation de masse. C’est çà la Tunisie en ce début de troisième millénaire. Ou plus exactement, c’est çà la Tunisie (pré)fabriquée par presque deux décennies de ben ali.
Un pays et une société déshumanisés, qui se donnent en spectacle, qui jouent au petit jeu de la représentation, qui, consciemment ou pas, croient vivre mais ne sont que les pantins d’une tragi-comédie de vie.
La vie en Tunisie est une théâtralité. Le pays est un décor grandeur nature. Le tunisien un mauvais acteur qui cabotine, s’auto-manufacture et se voile d’artifices.
Les jeunes de plus en plus laids, dans des stations balnéaires de plus en plus laides, draguant des touristes de plus en plus laides, sont en représentation.
Les enfants qu’on habille de plus en plus chèrement le jour de l’aïd sont en représentation, pantins de la représentation que jouent leurs parents.
Les jeunes-femmes qui mettent un voile et les jeunes-hommes qui portent la barbe sont en représentation.
Les mères de familles qui voyagent et reviennent sans rien connaître de plus des autres pays que les boutiques où on peut faire de bonnes affaires sont en représentation.
Ainsi de suite…

« ben ali créa une société à son image. »

Yasmine-Hammamet : mil milliard de laideur, d’opulence et de luxure, une insulte à tout un peuple, une honte pour toute une civilisation. Ce régime n’est pas seulement entrain d’étouffer un peuple, il met aussi à mort, une civilisation, une culture, il met un terme à une Histoire. Il nous faudrait nous souvenir un jour ou l’autre que nous sommes descendants de l’Andalousie, de Samarkand et de Kairouan (à la limite de la colonisation française) et non pas d’un quelconque piètre Georges Lucas.
Si un état-mafia bâtard n’a rien d’autre à proposer aux étrangers pour se remplir les poches, si des touristes abâtardis y trouvent leur compte, est-il possible que la classe moyenne tunisienne lui sacrifie tout, que se soit çà son opium ? En disant qu’une dictature tarit les contestations et les revendications d’un peuple sous Yasmine-Hammamet, es-sandouk, des flots de lignes téléphoniques G.S.M., des hordes de centres-commerciaux, etc., je ne sais pas si celui à blâmer le plus est le régime ou le peuple en question ?
Serge Daney écrit que « La condition sine qua non pour qu’il y ait image est l’altérité. » Observant la société tunisienne, on se rend compte que c’est un miroir vide qui ne réfléchit rien. L’ « image » dont je parlerai dorénavant est donc à comprendre dans le sens de celle qu’on croit refléter et qu’on a l’illusion de percevoir.
La « génération ben ali » est à l’image du modèle : inculte, déculturée, superficielle, artificielle et fière de l’être (si tant est que tout ce beau monde saches vraiment ce que cela veut dire, d’être fier). Ne nous leurrons donc pas : elle prend du plaisir à ce complaire dans cette image, il lui arrive même de se masturber en regardant sa propre image dans un miroir.
D’autre part, on arrive à voir l’Autre, mais on le rejette, sinon on le hait, rien que parce qu’il est Autre. La différence fait peur. Alors, à l’inverse, on ferme les yeux et on vit dans le noir pour mieux fantasmer une Lumière future.
Ces deux postures sont inauthentiques et problématiques d’autant plus que le reste de la population oscille entre les deux.

« Il y a du pourri au royaume de ben ali. »

ben ali est en représentation.
Quand il dort tout le jour puis qu’on lui injecte quantités de médicaments pour se mettre quelques minutes devant une caméra, il est en représentation.
Mais sa plus grande représentation est celle qui a commencé la nuit du 6 au 7 novembre 1987 : une mauvaise adaptation tunisienne d’ « Hamlet » dans laquelle il joue le rôle de Polonius, celui qui tue son grand frère pour être roi à sa place, qui n’a pour but que rester le plus longtemps possible au pouvoir et qui ne fait que propager la corruption, la décadence et la pourriture au sein de son royaume.
Sommes-nous Hamlet ?
Pouvons-nous être Hamlet ?
Désirons-nous être Hamlet ?

« Pas juste une architecture, mais une architecture juste. »

Quartiers populaires de Tunis et d’ailleurs : constructions anarchiques, barbares et désordonnées. Par manque de moyens, la grande majorité des maisons restent inachevés, des tas de sables et de ciments devant elles devenant avec le passage des saisons, des sculptures involontaires. Ou plus généralement, c’est la peinture qui est sacrifiée. Les maisons ressemblent alors à un corps décharnés sur une planche d’anatomie. La combativité et l’engagement du peuple est à l’image de sa demeure : toujours étouffés dans leur élan.
Cependant, cet in-accomplit a du bon, car s’il manque une porte ou une fenêtre à une maison, cela permet aux amis et au vent d’y entrer plus facilement, ainsi qu’aux odeurs de cuisines des voisins et à Tunis depuis deux ans, aux moustiques innombrables nés des inondations. Ainsi, si les corps des hommes sont aseptisés par la tyrannie, leurs maisons, elles, par l’effet de cette même tyrannie, gardent ce qu’il faut de naturel, d’organique, de chaleureux, pour perpétuer l’espoir. Il faudrait seulement que l’in-finit des demeures se mut en infini des êtres qui y habitent.
Il nous faudrait nous dépecer nous-même pour refaire de la Tunisie une vierge/’athrâ au lieu d’une verte/khathrâ.

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