2-L’invasion de l’Iraq

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La guerre en Iraq passe aux bombardements aériens. (Titre de l’article de Seymour Hersh paru dans El Pais du 11 décembre 2005)

L’auteur écrit : « Les collaborateurs les plus proches de Bush connaissent depuis très longtemps la nature religieuse de ses engagements politiques. Au cours de diverses entrevues de dates récentes, un ancien haut fonctionnaire a apporté des détails sur la foi religieuse du Président et sa vision de la guerre en Iraq. Après le 11 septembre 2001, explique-t-il, on lui a dit que Bush a la ferme conviction que Dieu l’a choisi personnellement pour diriger la guerre contre la terreur. Cette conviction du Président se voit renforcer à la suite de l’écrasante victoire républicaine en 2002. Bush interprètera cette victoire comme un message de Dieu destiné à le confirmer comme l’homme de la situation. Toujours selon le haut fonctionnaire. Bien qu’en public Bush avait déclaré que sa réélection en 2004 était un référendum sur la guerre, en privé, il la considère comme une expression supplémentaire de la volonté divine ». Ce côté messianique chez Bush a été relaté devant les caméras de la BBC par le « ministre » palestinien Nabil Shaath. C’était en 2003, quatre mois après l’invasion de l’Iraq. Georges W. Bush se trouvait au balnéaire de Sharm Echeikh dans la péninsule du Sinaï en tant que « médiateur » dans les conversations de paix au Moyen Orient. C’est au bord de la mer rouge, affirme Shaath, que le Président des Etats-Unis lui a confié les motivations profondes de sa mission divine : «  Dieu, dit Bush, m’a dit : George va combattre ces terroristes en Afghanistan et ainsi je l’ai fait. Et Dieu m’a de nouveau ordonné de mettre fin à la tyrannie en Iraq et je l’ai fait. Et à présent j’entends encore la parole de Dieu qui me dit : Donne un Etat aux palestiniens et la sécurité aux israéliens. Fais régner la paix au Moyen Orient. Et obéissent à Dieu je le ferai ». Dans le même sens rapporte Bob Woodward dans son livre Plan d’Attaque (2004). Après avoir donné l’ordre pour le commencement de l’invasion, il s’est perdu dans le jardin de la Maison Blanche pour prier afin que « Le Tout Puissant protège les troupes. « J’ai prié – dit Bush – pour avoir la force nécessaire d’accomplir la volonté du Seigneur  ». La personnalité du Président des Etats-Unis est enveloppée d’une profonde foi en Dieu et la religion dicte toutes ses actions, écrit Woodward. A la question d’un journaliste du quotidien The Washington Post sur si son père – le président qui a lancé la massive invasion de l’Iraq pour expulser l’armée de Saddam Hussein du Koweït en 1991 – lui a jamais donné de conseil, il a répliqué : «  Ce père terrestre n’est pas le père adéquat à qui je dois demander conseil… il y a autre père plus haut à qui je me dirige » (El Pais du 08 octobre 2005)

Dans le même article on peut lire entre autres : «  En ce moment la Maison Blanche et le Pentagone sont en train d’étudier différents scénarios ; le plan le plus ambitieux consiste à une réduction des troupes américaines de combat, à partir du printemps et en tout cas avant l’automne 2006, de 155.000 à moins de 80.000. Et dans une deuxième phase toutes les forces considérées de combat avant l’été 2008. Selon le responsable de ce genre de schéma ou de projet, les plans de repli, dit-il, que je connais sont assujettis à la capacité du nouveau gouvernement Iraqien de vaincre les insurgés. (Un porte parole du Pentagone a déclaré que l’Administration n’a aucun plan de retrait des troupes, mais seulement un plan pour achever sa mission).

L’élément clef dans tous ces plans de retrait les plus variés, que le Président ne mentionne jamais dans ces déclarations et discours, c’est qu’au fur et à mesure qu’on retire des troupes, on augmente le rythme des bombardements aériens. Ce qui signifie beaucoup plus de bombardements que jusqu’à présent. On considère que des attaques aériennes létales serviraient à améliorer radicalement la capacité de combat des unités iraquiennes même celles les plus débiles. Le danger que comporte un tel plan qui cherche à diminuer les pertes américaines en réduisant la présence des troupes, ne fera, au niveau général, qu’augmenter le chiffres des victimes iraquiennes si rien n’est fait au niveau d’un contrôle strict déterminant sur quoi et comment lancer les bombes.  »

Dans son dernier discours de mardi dernier 13 décembre 2005 prononcé devant le Conseil des Affaires Internationales de Philadelphie, Georges a donné pour la première fois un chiffre des morts iraquiens. « Je dirais plus ou moins 30.000 ». Et d’ajouter, « Nous autres nous avons perdu 2.140 soldats.  » Ça c’est le chiffre avoué par Bush, d’autre part plus d’une organisation indépendante, comme la Revue Médical Britannique, Lancet, l’estimation la plus fiable se situe, depuis très longtemps, à plus de 100.000 milles morts sans parler de la destruction totale du pays.

Et Seymour Hersh continue dans son article. « Patrick Clawson, directeur adjoint de l’Institut de Politique pour le Moyen Orient a Washington déclare : Nous ne sommes pas en train de chercher à diminuer l’intensité de la guerre. Les opinions de Clawson reflètent généralement les idées qui circulent dans l’entourage du Vice- Président Dick Cheney et du Secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfeld. Ce que nous cherchons dit-il, c’est uniquement modifier la combinaison des forces de combat afin d’appuyer sur le terrain l’infanterie iraquienne par un usage intensif des forces aériennes américaines. En l’état actuel des choses, les forces iraquiennes n’entrent en lice que dans le cas où elles sont sûres de gagner la bataille. Donc le rythme de participation et de retrait dépendra des succès remportés sur le terrain.

Nous voulons bien réduire nos forces, continue Clawson, mais le Président est décidé à ne pas céder sur la question. Il a la profonde conviction que les sentiments du peuple américain au sujet de l’Iraq se sont bien exprimés lors de sa réélection en 2004. Il est fort possible que la guerre contre les insurgés en Iraq se convertisse en une criminelle guerre civile répugnante et même dans ce cas nous serons toujours gagnants. Tant que les kurdes et les chiites demeurent nos alliés nous continuons en avant. Ce n’est pas encore la fin du monde. Nous ne sommes qu’à mi-chemin dans un trajet de sept ans en Iraq et 80% des iraquiens reçoivent bien notre message.

Comme, il y a toujours des plans de secours, pourquoi doit-on se retirer et courir le risque, dit un conseiller du Pentagone. Je ne vois pas le Président disposé à céder avant de voir la résistance totalement liquidée. Il ne va pas reculer. Pour lui l’Iraq c’est plus important que la politique intérieure.

Un autre ancien haut fonctionnaire dit qu’après avoir fait une longue visite en Iraq il a transmis ses impressions à la Maison Blanche en ces termes : J’ai dit au Président que nous ne sommes pas en train de gagner la guerre. Et lui m’a répondu : Sommes nous en train de la perdre ? – Pas encore répondais-je. Il n’a pas semblé content d’entendre ma réponse. J’ai bien essayé – dit toujours l’ancien haut fonctionnaire – de m’expliquer, mais il n’a pas voulu m’entendre.

Au sein des militaires la préoccupation est grande quant à la capacité de l’armée américaine de tenir en Iraq encore trois ans ou plus de combat. O’Halon spécialiste des questions militaires dans la Brookings Institution lance son avertissement en ces termes : Si le Président décide de continuer comme jusqu’à présent en Iraq, certains soldats seraient obligés d’accomplir leurs services pour la quatrième ou cinquième fois en 2007 et 2008 et ces conditions auront de graves conséquences sur le moral et sur le rendement.

Selon un autre haut fonctionnaire de la défense, beaucoup de généraux de l’armée sentent une grande frustration, mais ils ne disent rien en public pour ne pas mettre leur carrière en jeu. L’Administration a la certitude d’avoir tellement terrorisé les généraux et sait parfaitement qu’ils ne vont jamais parler en public. Un ex-responsable de la CIA, qui connaît bien l’Iraq, passé à la retraite – écrit S. Hersh – m’a raconté que l’un de ses collègues qui s’était rendu, il y a très peu de temps là-bas au sein d’une délégation du Congrès. Les législateurs ont pu entendre à plusieurs reprises de la part des soldats, des sous-officiers et généraux que les choses sont foutues. Et pourtant au cours d’une téléconférence postérieure à cette visite avec Rumsfeld, les généraux se sont abstenus de toute critique.

Le Président et ses plus intimes collaborateurs se sont mis en fureur, le 17 novembre dernier quand le membre du Congrès pour la Pennsylvanie John Murtha avait lancé, devant la Chambre des Représentants, l’appel pour le retrait des troupes dans les six mois qui suivent. Son discours était plein d’informations accablantes. Murtha citait par exemple que le nombre des attentats en Iraq est passé de 150 à plus de 700 par semaine l’année dernière. Et d’ajouter que plus de 50.000 soldats américains souffrent ce qu’on appelle la fatigue de combat durant la guerre et qu’en Iraq ils sont considérés comme l’ennemi commun. Il a aussi démenti les affirmations de la Maison Blanche qui veulent insinuer que le rôle principal dans la résistance soit joué par les étrangers. Murtha avait affirmé que les soldats américains n’avaient capturé aucun au cours des combats qui se sont déroulés dans la province occidentale de Anbar, près de frontière syrienne. Ainsi donc et malgré la conviction que les insurgés viennent de l’étranger, nous continuons à penser qu’ils ne représentent pas plus que les 7%.

Cet appel de Murtha à un rapide retrait des troupes américaines semble n’avoir servi qu’à renforcer la volonté de la Maison Blanche du contraire. D’après un ex fonctionnaire de la Défense, dans l’Administration on est plus que furieux à son égard parce que son discours constitue une véritable menace qui pèse sur leurs plans. Deux jours après le discours de Murtha, de la base aérienne de Osan, en Corée du Sud, Bush déclarait : Les terroristes pensent que l’Iraq soit le front principal dans leur guerre contre l’humanité. Si on ne les arrête pas, ils pourront mettre à exécution leurs plans pour développer des armes de destructions massives, en finir avec l’Etat d’Israël, menacer l’Europe, briser notre volonté et mettre au chantage notre gouvernement jusqu’à l’isoler. Je vous promets que tant que je me trouve aux commandes ça n’arrivera pas.

Le même ex fonctionnaire de la Défense précise que le Président est décidé plus que jamais d’aller à l’avant. Ça lui est égal de passer par des mauvais moments, Bush croit fermement au proverbe qui dit : Les personnes peuvent bien souffrir et mourir, l’église continue en avant. D’après l’ex fonctionnaire, le Président se trouve de plus en plus hors d’orbite et laisse de plus en plus les affaires entre les mains de Karl Rove et du Vice-président Cheney. Quant à eux deux, ils concourent à le maintenir dans le monde gris de l’idéalisme religieux, là où il se plait. Toutes les apparitions publiques du Président sont souvent programmées devant un auditoire qui lui est favorable, surtout dans des bases militaires. Lyndon Johson qui, il y a quatre décades avait lui aussi eu à affronter une guerre qui lui faisait chuter sa popularité, ne prononçait ses discours que dans des forums similaires. Mais Johnson savait qu’il était prisonnier de la Maison Blanche dit l’ex fonctionnaire, Bush quant à lui, il n’a même pas la moindre idée.

L’auteur revient sur la question de l’usage des forces aériennes pour constater le manque d’unanimité au sein de l’état major des forces armées américaines quant à qui revient le choix des cibles et aux appréhensions sur l’incertitude des résultats des bombardements aériens. La guerre aérienne que mènent les Etats-Unis aujourd’hui en Iraq, écrit-il, constitue probablement l’aspect le plus important – et aussi le moins connu – de la bataille contre les insurgés. Comme c’était le cas au Vietnam, aujourd’hui ni à Bagdad ni à Washington on ne donne à la presse aucun rapport du jour ni sur les opérations menées par les unités des forces aériennes ou les Marines, ni sur la quantité des tonnes de bombes larguées sur les objectifs. Afin de se faire une petite idée sur cette question, on peut se remettre au seul communiqué de presse donné par le Corps des Marines durant le siège de Falluja en automne 2004 : Dans la gigantesque offensive des Marines qui s’est déroulée sur terre et dans les airs – dit ce communiqué – l’appuie aérien du Corps des Marines a continué à lancer sur l’objectif de l’acier de haute technologie… Avec les missions diurnes et nocturnes menées depuis des semaines, le Ala 3 (forces aériennes) des Marines garantissait la victoire des troupes terrestres dans la bataille. Depuis le début de la guerre, poursuit le même communiqué le Ala 3 des Marines avait lancé – à lui seul – 500.000 tonnes d’artillerie. Ce chiffre sera beaucoup plus élevé à la fin des opérations disait à l’époque le commandant Mike Sexton. Enfin dans la bataille de Falluja, 200 américains sont morts ou blessés et sur le nombre de civils tués, les autorités n’avaient fait aucun calcul, mais les informations publiées par la presse confirmaient que durant les bombardements beaucoup de femmes et enfants sont morts.

Ceci dit, écrit toujours l’auteur, selon Andrew Brookes, ex-directeur des études à l’Ecole de commandements de la Royale Air Force Britannique sur la puissance des forces aériennes et qui travaille actuellement à l’Institut International des Etudes Stratégiques de Londres, les bombardements aériens américains pour appuyer les forces terrestres Iraqiennes ne serviront à rien. Est-il possible de faire un barrage à base de bombes afin de contenir les insurgés se demande Brookes ? – Non. Répondit-il. On peut se concentrer dans une zone, mais les rebelles peuvent surgir dans une autre. Et le fait de laisser les troupes terrestres Iraquiennes choisir les cibles et objectifs à bombarder, finira par créer inévitablement des conflits. Je ne vois pas vos compatriotes (disait Brookes à S. Hersh) danser au rythme d’une musique jouée par d’autres. Je ne crois pas – ajouta Brookes – que la puissance aérienne des Etats-Unis soit la solution car en fin de compte la substitution des bottes par les avions au Vietnam n’avait servi à rien. Ce n’était pas vrai ?

Le futur pour les Etats-Unis s’appelle Alaoui.

L’objectif immédiat de l’Administration américaine, après les élections de décembre, consiste à démontrer que les commandes de la guerre sont passées entre les mains des troupes Iraquiennes équipées et préparées. Il est même prévu une série de passation des pouvoirs minutieusement arrangée qui inclut la descente du drapeau américain et le hissage de celui iraquien dans les bases militaires. Des hauts fonctionnaires du Département de l’Etat (Les Affaires étrangères), la CIA et le Gouvernement de Tony Blair partagent les mêmes préférences dans ces élections, leur candidat s’appelle Ayad Alaoui. A leur opinion Alaoui peut réunir les voix suffisantes pour être nommé Premier Ministre. Un important ex conseiller du Gouvernement Britannique assure que Blair se sente convaincu que Alaoui comme chiite laïc représente la meilleure carte. Par contre tous craignent qu’un gouvernement dominé par des religieux chiites – très proches de Téhéran – finisse par permettre une forte influence politique et militaire de l’Iran en Iraq. Blair, me dit cet ancien conseiller, écrit S. Hersh, a déjà mis sur pied une petite équipe d’agents dans le but de fournir des appuis politiques nécessaires à Alaoui. Alors qu’un vétéran diplomatique de l’ONU se dit étonner par ce choix. Je sais – dit-il – que beaucoup de ces gens préfèrent Alaoui. A mon avis – ajouta-t-il – le résultat de sa gestion pour construire une alliance a été décevant et rien n’indique que sa position sera améliorée avec les élections en cours (Les législatives du 15/12/2005). Un autre conseiller du Pentagone pense, quant à lui, que si Alaoui sera le futur premier ministre on aura affaire à un dirigeant modéré, urbain, cultivé et qui n’a pas l’intention de priver la femme de ses droits. Il se peut qu’il nous demande de partir, mais il nous laissera garder des forces spéciales et ainsi la mission sera accomplie. Ça sera la victoire de Bush.

Un ex haut fonctionnaire des services d’espionnage fait remarquer de son côté qu’il est déjà trop tard pour mettre en pratique un quelconque plan de retrait des troupes sans provoquer un bain de sang. La Constitution adoptée en octobre dernier sera interprétée par les kurdes et les chiites comme un signal pour exécuter leurs plans d’autonomie. Les sunnites de leur côté vont continuer de croire que s’ils arrivent à se libérer des américains, ils seront toujours en mesure de vaincre, affirma-t-il.

Persiste bien la crainte qu’un retrait précipité des troupes américaines, déclenchera inévitablement une guerre civile entre les chiites et les sunnites. De toute manière dans plusieurs régions, cette guerre a déjà commencé et les troupes américaines se trouvent bien au milieu de cette violence sectaire. Un officier américain qui avait participé à l’assaut sur Tel Afar, au Nord de l’Iraq au début de cet automne a dit que les troupes américaines se sont trouvées obligées de constituer un cordon de sécurité autour des villes assiégées par les troupes Iraquiennes – composées presque uniquement de chiites – qui étaient en train d’arrêter tout sunnite signalé par un chiite avec ou sans raison pour être ensuite abattu. On tuait les sunnites – poursuit l’officier – au nom des chiites avec la participation active d’unité de milices sous les ordres d’un soldat des forces spéciales américaines en retraite. Nous sommes totalement démoralisés conclut l’officier.

Au moment où le débat sur la nécessité ou non de la réduction des troupes américaines continue, la guerre secrète en Iraq s’était étendue au cours des derniers mois à la Syrie. Une équipe composée de forces spéciales, dénommée en anglais SMU (Les sigles en anglais de Unités de Missions Spéciales) avait reçu l’ordre d’attaquer – dans le secret absolu – des présumés partisans des rebelles qui se trouvent de l’autre côté de la frontière. (On a refusé au Pentagone de faire de commentaire sur la question). Un conseiller du Pentagone qui qualifie cette tactique de baril de poudre pense aussi que si on arrive à détruire un réseau des insurgés en Iraq sans nous affronter à ceux qui les appuient de l’autre côté de la frontière, en Syrie, les rebelles arrivent à s’en fuir. Donc dans ce genre de combat, il faut frapper en même temps sur tous les fronts.
Jusque là c’était l’analyse de Seymour Hersh et ainsi se termine cette deuxième partie.

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